La confession sincère

jeudi 3 juin 2010
par  BM

Le texte : TARTUFFE, ACTE III , SCÈNE VI, vers 1073 à 1140

Orgon.

« Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! Est-il croyable ? »

[...]

Orgon.

« Vite quittons la place. / Je te prive, pendard, de ma succession, / et te donne de plus ma malédiction. »

Une vidéo

Que peut-on expliquer dans cette scène ?

- L’excès en tout : Orgon, Tartuffe, Damis. Une scène très dynamique, où les menaces sont visuelles, où la représentation peut se faire facilement. Étudier les didascalies explicites et implicites, la gestuelle, les cris et exclamations. Comparer diverses vidéos du même passage.
- Le mentir-vrai (comme dira beaucoup plus tard Aragon ...) : paradoxe de la vérité qui passe pour un mensonge, pour peu qu’elle soit dite de manière hyperbolique. C’est encore la grande problématique de la pièce, et ce qui a valu à Molière de fortes critiques. Il montre ouvertement un menteur, qui emploie les armes de la religion (confession) pour couvrir son ignominie.
- Le vocabulaire religieux.
- Le personnage d’Orgon est ici le comble de l’aveuglement.
- Les relations père-fils, donc une vision de la société du XVIIème siècle bourgeois.
- Le comique grinçant de la situation.
- La révélation du caractère d’Orgon quand il justifie le choix de Tartuffe comme gendre : « pour confondre l’orgueil de toute ma famille » et « pour vous faire enrager », mais surtout pour faire « connaître / qu’il faut qu’on m’obéisse et que je suis le maître ». Orgon sent-il que c’est Tartuffe qui le domine ? Il voudrait alors prouver que ce n’est pas vrai, en faisant à Tartuffe le cadeau de sa fille.

Deux questions-clés pour la compréhension et l’analyse de cette scène : le comique, et les enjeux du pouvoir, et des réponses proposées par les élèves

Le comique : une bonne explication proposée par une élève, réponse légèrement reformulée.

- D’abord, on trouve un comique de répétition dans les répliques de Damis et Orgon : à chaque réplique, Damis commence une phrase puis se fait instantanément couper par son père, comme par exemple au vers 1118 « - Donc... - Paix ! ».
- On en trouve aussi dans les répliques de Tartuffe, qui se manifestent par un grand nombre d’hyperboles et de procédés d’accumulation. Par exemple, dans les deux vers « je suis un méchant, un coupable, un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité », il aligne les exagérations les unes à la suite des autres et les sépare par des virgules, ce qui rend l’accumulation encore plus lourde et comique.
- Ce comique de répétition est renforcé par le comique de caractère de Tartuffe qui est facilement perçu comme un hypocrite.
- De plus, on peut repérer un comique de geste à travers les didascalies, concernant Orgon qui tient à se mettre à genoux. On retrouve donc un personnage qui se prosterne de son plein gré devant l’hypocrite qui l’a trompé.
- On retrouve aussi deux comiques de situation : d’abord, le fait que Orgon défende Tartuffe au lieu de son fils, alors qu’ils n’ont aucun lien familial et que Damis n’a fait que raconter les faits à son père, ensuite, le renversement de situation au début de la scène, car après la première réplique d’Orgon « Ce que je viens d’entendre, ô Ciel ! Est-il croyable ? », il change totalement de point de vue en entendant le discours de Tartuffe (vers 1087 « Ah ! Traître, oses-tu bien par cette fausseté, ... ».
- Enfin, on trouve un comique de mot dans les répliques de Tartuffe qui se donne toujours pour un dévot malgré ses avances à Elmire en utilisant le champ lexical de la religion : vers 1075 « pécheur », vers 1080 « mortifier », vers 1095 « mon frère », etc. …

Le comique : une synthèse des bonnes remarques prises dans différentes copies.

- Le comique provient des décalages :
- décalage verbal entre le lexique de la religion et de la douceur, et celui de la violence, de l’injure, et le mélange de deux lexiques de la justice, celle des hommes et celle de Dieu, du crime au péché ;
- décalage entre l’abondance de paroles de Tartuffe, les accumulations qu’il emploie et qui deviennent redondantes, et la brièveté d’Orgon qui s’indigne et ne peut parler ;
- décalage entre le langage simple et direct d’Orgon et Damis, et les hyperboles de Tartuffe ;
- décalage entre la situation de presque adultère et les accusations de crime, d’homicide, etc.
- décalage entre ce que l’on attend lorsque Damis surprend Tartuffe en flagrant délit, et le retournement qui s’opère ici, le renversement de la défaite à la victoire ;
- décalage entre la mise à la porte du fils et l’entrée au domicile d’un étranger ;
- décalage entre le caractère soumis et humble de Tartuffe, et l’emportement d’Orgon, entre l’habileté manœuvrière de Tartuffe et la bêtise d’Orgon, qui s’entête et se laisse berner ;
- comique de geste dans le décalage entre les attitudes de piété et de prière, et les menaces physiques, l’affrontement entre un père et un fils ;
- comique grinçant de caractère d’Orgon qui veut mettre au pas sa famille et la faire enrager, comme par caprice ;
- peut-être, selon les mises en scène, le comique de physionomie de Tartuffe, empreint de piété et de honte, et la colère gesticulante d’Orgon et de Damis, Orgon et Tartuffe à genoux l’un et l’autre et se serrant dans leurs bras pour se consoler.

Les enjeux du pouvoir : la suite de l’explication proposée par la même élève, réponse légèrement reformulée, réorganisée et augmentée de remarques trouvées dans d’autres travaux.

- L’enjeu est de savoir qui va quitter la maison, devant un tel scandale : Elmire ? Tartuffe, en principe, puisqu’il est accusé (et Elmire n’a pas nié les accusations portées par Damis) ? Damis, qui ose accuser l’ami de son père ?
- Un autre enjeu est de savoir qui commande, qui domine, dans cette maison, puisque Tartuffe a été accusé par Dorine, à l’acte I, de se comporter en maître.
- Un autre enjeu, de nature religieuse, est de savoir si une culpabilité peut être levée par la confession, ou non : Orgon a-t-il le droit, et l’autorité, pour définir qui fait le bien et qui fait le mal dans sa maison ?

- Le pouvoir d’Orgon : pouvoir naturel
- D’abord, on perçoit le pouvoir du père sur ses enfant à travers les répliques d’Orgon, le père, et de Damis, le fils. En effet, Damis est incapable de finir une phrase sans que son père le coupe. On relève beaucoup d’insultes lui étant adressées pour le faire taire comme « traître » vers 1087, « peste maudite » vers 1091, « Ingrat ! » vers 1115, etc. ainsi que des verbes à l’impératif qui apparaissent comme un ordre pour Damis. Le vers 1111, « Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras » présente le chantage que lui fait endurer Orgon .
- Orgon prend aussi le rôle de l’avocat qui protège un accusé, posture qui lui donne l’illusion du pouvoir
- On retrouve ce procédé de soumission des enfants et de la famille entière à partir du vers 1118 où il explique à Damis son projet de marier sa fille Mariane à Tartuffe, sans lui demander son avis.
- On relève par exemple le champ lexical de la soumission avec les mots « obliger » vers 1127, « je suis le maître » vers 1130, « tu résistes » vers 1134, « Je te prive » vers 1141, etc.

- Le pouvoir de Tartuffe : pouvoir révolutionnaire On a donc une domination du père sur son fils, mais aussi l’exercice d’un pouvoir sous une autre forme : celui de Tartuffe sur Orgon.
- Cette domination est visible à travers les conseils à l’impératif qu’il lui donne (par exemple, « chassez-moi de chez vous » vers 1084), astuce qui donne l’idée à Orgon de chasser plutôt son fils. Tartuffe, par la suite, demandera à Orgon de ne pas lui laisser rencontrer Elmire, et Orgon ira dans le sens contraire.
- La réplique dans laquelle Tartuffe intime à Orgon l’ordre de l’accuser, de le traiter de tous les noms, est une feinte habile, il le met dans la posture de l’accusateur tout-puissant, mais il n’empêche que c’est bien le coupable qui ordonne au juge quelque chose d’impossible, pouvoir psychologique incontesté.
- Elle est aussi visible dans la longueur de ses répliques : même s’il dit de laisser parler Damis, il parle longuement lu-même, et cette demande n’a pour effet que d’augmenter la colère d’Orgon qui fait taire son fils.
- Le vocabulaire religieux qu’il emploie, peut aussi être perçu comme une forme de puissance car Dieu, à cette époque, symbolisait lui-même la toute-puissance.
- Plus généralement, ce pouvoir est visible à travers l’hypocrisie de Tartuffe (Orgon rentre dans son jeu). On retrouve une manifestation de ce pouvoir dans les didascalies « se jetant à genoux », ce qui symbolise l’impuissance d’Orgon, ou sa soumission : la stratégie de l’abaissement fonctionne, Tartuffe dirige la famille d’Orgon par l’intermédiaire de celui-ci, qui se soumet sans s’en rendre compte aux volontés de l’hypocrite : c’est un transfert de puissance à l’insu d’Orgon, qui croit encore commander alors qu’il n’a que les gestes et les paroles du pouvoir, mais pas le vrai pouvoir.

- Pour conclure :
- On a donc un extrait où les enjeux et les manifestations du pouvoir sont centrés sur les répliques de Tartuffe adressées à Orgon et celles d’Orgon adressées à Damis, ce qui montre tout le ridicule d’un pouvoir paternel abusif : injurier, frapper, chasser, déshériter et maudire un fils.
- On retrouve tout l’arbitraire et toute l’injustice dont faisait preuve Orgon lorsqu’il imposait Tartuffe comme époux à sa fille Mariane.

Deux documents complémentaires pour une meilleure compréhension de cette confession

- Molière, Extrait du Premier placet présenté au roi, sur la comédie du Tartuffe.

SIRE,

Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.

Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher ; je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite. Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul quel vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les Tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux, enfin, ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.

- Définition du dictionnaire Le Robert :

hypocrite n. et adj.

• ipocrite v. 1175 ; bas latin. hypocrita, grec hupokritês « acteur, mime »

I N. Personne qui fait preuve d’hypocrisie. Quelle hypocrite ! Faire l’hypocrite (cf. Le petit saint). Vieilli « Un hypocrite de bravoure » (Stendhal), qui feint la bravoure. — Spécialt Faux dévot, bigot, pharisien, tartufe.

II Adj. (Personnes) Qui se comporte avec hypocrisie. Elle est très hypocrite. Courtisan hypocrite. Flatteur. « Dans les relations mondaines, on cache sa pensée, on est poli et hypocrite » (Chardonne).

(Choses) Qui est empreint d’hypocrisie, qui dénote de l’hypocrisie. Sourire, ton hypocrite. Promesses hypocrites. Fallacieux, mensonger. CONTR. Cordial, franc, loyal, sincère.

Texte et représentation

Bien examiner les gestes de violence, les mimiques de Tartuffe, l’indignation d’Orgon dans le ton de ses paroles, l’attitude incrédule de Damis qui voit Tartuffe lui échapper.

Le texte téléchargeable

Word - 32.5 ko
La confession incroyable

Brèves

Tous les bacs blancs

vendredi 9 mai 2014

Pour naviguer dans le répertoire de bacs blancs ...
Cliquez sur les bulles pour déplier la carte. Ensuite, les fichiers textes s’ouvriront au clic sur la flèche rouge.
Il y en a déjà 83 ... à suivre. Bonne lecture.

Antigone relue ...

lundi 9 septembre 2013

Une réécriture irrespectueuse

Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

- 2002 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2003 : ES-S Biographique L Réécritures
- 2004 : ES-S Théâtre L Épistolaire
- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2007 : ES-S Argumentation L Biographique
- 2008 : ES-S Roman L Roman
- 2009 : ES-S Théâtre L Théâtre
- 2010 : ES-S Argumentation L Réécritures
- 2011 : ES-S Roman L Théâtre
- 2012 : ES-S Poésie L Renaissance et Humanisme
- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

Deux réécritures amusantes, mais irrespectueuses.
Zazie ici, Lorenzaccio .
Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

mercredi 19 décembre 2012

Statistiques

Dernière mise à jour

mercredi 26 avril 2017

Publication

502 Articles
Aucun album photo
8 Brèves
Aucun site
15 Auteurs

Visites

124 aujourd'hui
265 hier
1132522 depuis le début
8 visiteurs actuellement connectés