Amour dévot

jeudi 20 mai 2010
par  BM

Le texte : TARTUFFE, ACTE III , SCÈNE III, vers 922 à 1012

Elmire.

« Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. »

[...]

Tartuffe.

« Je sais que vous avez trop de bénignité, / et que vous ferez grâce à ma témérité, / que vous m’excuserez sur l’humaine foiblesse / des violents transports d’un amour qui vous blesse, / et considérerez, en regardant votre air, / que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair. »

Une vidéo

Que peut-on expliquer dans cette scène ?

- Montrer à l’examinateur que vous êtes capables de choisir un passage homogène et pertinent dans cette longue scène.

- Montrer que les deux tirades de Tartuffe sont de remarquables argumentations : construction, logique, progression, outils persuasifs. La composition de la première grande tirade en fait foi : on y repère sept quatrains soigneusement détachables les uns des autres, composés la plupart du temps d’une seule phrase grammaticale terminée par un point, à deux reprises les quatrains sont enchaînés par une ponctuation faible ou un point-virgule.

Voici le texte remis en forme purement argumentative, dans sa progression. Les connecteurs sont repérés en rouge.

1er quatrain (une phrase), compatibilité et symétrie entre spirituel et temporel : « L’amour qui nous attache aux beautés éternelles / n’étouffe pas en nous l’amour des temporelles  ; / nos sens facilement peuvent être charmés / des ouvrages parfaits que le ciel a formés. »

2ème quatrain (une phrase inachevée,) compliment à Dieu et à Elmire, transition progressive du divin vers l’humain : « Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; / mais il étale en vous ses plus rares merveilles  : / il a sur votre face épanché des beautés / dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, »

3ème quatrain (fin de la phrase), conséquence divine et humaine, dans un mouvement presque inverse, de la créature vers Dieu : «  et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, / sans admirer en vous l’auteur de la nature, / et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint, / au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint. »

4ème quatrain (une phrase), réaction religieuse de crainte devant l’amour humain : «  D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète / ne fût du noir esprit une surprise adroite ; / et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, / vous croyant un obstacle à faire mon salut. »

5ème quatrain (une phrase), réflexion et acceptation religieuse de l’amour humain : «  Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, / que cette passion peut n’être point coupable, / que je puis l’ajuster avecque la pudeur, / et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur. »

6ème quatrain (phrase inachevée et temporairement arrêtée par un point-virgule), madrigal et humble déclaration du dévot qui demande une grâce, avec encore quelques mots vaguement rattachables au domaine religieux : « Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande / que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ; / mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté, / et rien des vains efforts de mon infirmité ; »

7ème quatrain (fin de la phrase), madrigal et demande plus précise, toujours à mots couverts et ambigus : « en vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, / de vous dépend ma peine ou ma béatitude, / et je vais être enfin , par votre seul arrêt, / heureux, si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît. »

Ces précautions oratoires de Tartuffe dans la déclaration de son désir sont à la fois un indice de son hypocrisie et de son audace, puisqu’il peut à tout moment, tant qu’il ne s’avance pas trop, dire qu’il parle d’amour mystique.

- On peut continuer l’analyse par l’étude des images, du rythme de la parole, de l’énonciation personnelle, des temps verbaux.

Sur ce dernier point on notera ceci :

1er quatrain, présent de vérité générale

2ème quatrain, présent d’actualité

3ème, 4ème et 5ème quatrains, passé puis présent d’actualité

6ème quatrain, présent d’actualité

7ème quatrain, futur proche

- La tonalité est encore plus madrigalesque dans la deuxième tirade : compliment sur la beauté d’Elmire, à rapprocher de ce que Tartuffe disait à Dorine à propos de son sein ...

Faites le travail vous-mêmes.

- Dans cette deuxième tirade, il faut examiner l’usage du pluriel et du collectif : Tartuffe s’inclut dans une catégorie d’hommes particulière, ceux avec qui on peut avoir « de l’amour sans scandale et du plaisir sans peur ».

C’est l’une des raisons pour lesquelles Molière fut critiqué, et accusé par la cabale des dévots. Une certaine société en effet se réfugiait derrière des apparences de piété, pour couvrir des actes parfois très impies.

- Le mélange habile des lexiques de Tartuffe : le ciel et la chair, et les mots ambigus, pouvant appartenir aux deux domaines. Voici ce qu’on peut repérer, entre autres, dans l’ensemble de son discours.

Les causes de son émoi sont dans la personne d’Elmire, elle est très belle : « merveille » « merveilles » « merveilleux » « beauté » « splendeur » « sens » « charmés » « charmants » « charmes » « attraits » « beau » « yeux » « regards » « appas » « suave »

La conséquence est qu’il souhaite en retirer du bonheur, mais il ne le dit pas avec les mots explicites du désir charnel : « bonheur » « heureux » « malheureux » « félicité » « bien » « quiétude » « béatitude » « souhaits » « vœux » « espoir » « soupire »

Il en est amoureux, et le dit de manière évasive, très conventionnelle : « cœur » « amour » « ardeur » « aimable » « passion » « feu » « mon » « intérieur ». Il faudra d’ailleurs comparer cette manière de dire avec ses demandes plus précises à l’acte IV scène 5.

Et il évoque assez nettement le plaisir ou le déplaisir possible, mais en moindre abondance : « plaisir » « chair » « homme » « pas un ange » « peine »

Mais il ne cesse d’employer des termes qui font référence au Ciel ou à la pratique religieuse, ou au péché : « ciel » « créature » « l’auteur de la nature » « obstacle à faire mon salut » « point coupable » « pudeur » « célestes » « plus qu’humaine » « divins » « prières ».

Analysez ce relevé, modifiez-le éventuellement, et tirez-en de quoi alimenter une explication de son hypocrisie.

- Il faut aussi étudier l’argumentation d’Elmire, sa prudence, et une sorte d’ironie douce,mais destinée à empêcher Tartuffe de trop s’avancer. A ce propos, il faudra faire la comparaison avec l’acte IV scène 5, lorsqu’elle est obligée de faire des avances, à mots couverts, pour démasquer l’hypocrite.

- L’affirmation d’une vertu mâle et intrépide comme celle de l’Ingénu de Voltaire ...

- Etc.

A poursuivre ...

Un plan de commentaire composé, fait par des élèves de Seconde en 2003

1°) Une déclaration galante façon XVIIème siècle

Position du problème : un "galant" veut séduire une femme mariée (cas particulier : c’est l’épouse de son protecteur). Donc, galanterie prudente mais ferme.

- progression stratégique : départ lent / composition fluctuante (progression /régression) / ni malhonnêteté ni exigences inconvenantes.
- simulation de l’abandon par le séducteur : il est une victime de l’amour.
- utilisation de certains ressorts psychologiques traditionnellement féminins en littérature : appellations précieuses, superlatives / flatterie (très peu descriptive) et comparaisons implicites à d’autres femmes / déclaration surprise dans le cours de l’intrigue / peur du scandale et réconfort (à l’avance) : "pudeur" / appel à la fatalité.
- fermeté élégante, sous des faux semblants de platonisme : sous-entendus conventionnels cœur - corps (attraits, face, beautés, bonté, béatitude) / enveloppement verbal "je" "vous" / séduire - conduire. Tartuffe dirige Elmire (sans lui donner la parole).
- cette fausse soumission est une réelle pression : Tartuffe n’exige rien mais fait comprendre ses désirs (en tout bien tout honneur).

2°) Alliance de l’hypocrisie, de l’amour et de la dévotion

Un faux dévot doit séduire la femme d’un vrai dévot, elle-même chrétienne sans doute sincère. Donc il faut conserver le masque religieux et faire coïncider les inconciliables : amour charnel et dévotion chasteté.

- art de l’équivoque / ambiguïté : départ religieux / vocabulaire précieux et religieux à la fois / paradoxe ambigu de certains mots (pudeur, secrète).
- progression plutôt que coïncidence : Dieu est nommé puis évacué dès le premier vers et le diable (plus dangereux ?) au 15ème vers / le vocabulaire religieux s’estompe mais reste en filigrane, par contamination d’un vocabulaire profane aux allures mystiques / passage habile du cas général au cas particulier.
- maintien et renforcement de la personnalité et du rôle de Tartuffe dans la maison d’Orgon : il montre sa maturité religieuse / il maîtrise les difficultés théologiques / son attitude est celle d’un supérieur, d’un expert : Tartuffe est un vrai directeur de conscience qui pense pour Elmire et juge du bien et du mal à sa place. Elmire n’a plus qu’à croire Tartuffe et à décider ou non de le suivre dans ses jugements (son consentement amoureux n’est absolument pas envisagé : le simple exercice de rhétorique de Tartuffe vaut - ou ne vaut pas - par lui-même).
- ce pseudo raisonnement permet d’aboutir au paradoxe constitué par la vraie nature de Tartuffe : un dévot qui vient d’inventer (réinventer ?) à son profit un moyen de sanctifier l’adultère.

3°) Conclusion

Molière nous montre ici non pas un amoureux transi et passionné, mais un jouisseur hypocrite et calculateur, dont la méfiance est conjoncturelle, en train de construire son argumentation. Il ne s’agit pas de séduction au sens moderne, mais étymologique.

Texte et représentation

Le texte téléchargeable

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