"Lune de miel adultère"

lundi 12 avril 2010
par  BM

Le passage étudié en lecture cursive : le Chapitre 3 de la Troisième partie

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel. Ils étaient à l’hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu’on leur apportait dès le matin.

[...]

Ainsi, tu m’affirmes que tout est bien ? dit-elle dans le dernier baiser.

Oui certes ! - Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s’en revenant seul par les rues, tient-elle si fort à cette procuration ?

Indications pour exploiter cette page lors de l’entretien

- Lamartine relu par Flaubert : caricature du romantisme, ou des imbéciles qui récitent des poèmes ? Passage à rapprocher de la première discussion entre Emma et Léon, à l’arrivée à Yonville. Regarder le poème Le Lac, de Lamartine, téléchargeable ci-dessous.

- Voici la strophe habilement transformée par Flaubert :

« Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ; / On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux, / Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence / Tes flots harmonieux. »

Le remplacement de en silence par etc. rend l’alexandrin totalement boiteux, il a treize syllabes, et il devient grotesque. En effet, la virgule qui le précède et le choix de l’italique jusqu’au bout de la ligne, séparée du reste par un blanc, veut signifier que c’est un vers entier !

En revanche, juste après, Flaubert reprend d’autres mots de Lamartine, et fabrique un bel alexandrin blanc, cassé à son tour par l’addition de « sur les flots » : « Sa voix harmonieuse et faible se perdait » = 12 syllabes, avec un assez beau rythme et un effet musical sur le détachement des syllabes de« har-mo-ni-euse ».

Un autre alexandrin blanc se trouve un peu plus loin : « comme des battements d’ailes, autour de lui », et des groupes de mots ressemblent à des hémistiches bien rythmés, comme « et le vent emportait », « que Léon écoutait ». Mais Flaubert construit un texte en prose, légèrement boiteux, qui a les réminiscences de la poésie. La moquerie réside justement dans cette réécriture.

On sent donc nettement la parodie de Flaubert, qui caricature le terrible conformisme des amants, qui éprouvent des sentiments s’ils sont convenus et s’ils ont déjà été dits par un auteur. Rappelez-vous les émotions d’Emma dans ses lectures, Chapitre 6 de la Première partie.

- Le lexique et les attitudes romantiques opposés aux détails concrets, triviaux, matériels : Flaubert raconte une lune de miel au rabais, un adultère, la dissimulation, dans toute la vulgarité du contexte local d’un port.

Quelques expressions correspondant à l’esthétique et aux thèmes romantiques :

« trois jours pleins, exquis, splendides » = Hyperbole et redondance, trois jours, trois adjectifs, de plus en plus longs en nombre de syllabes, et la phrase se prolonge par une rallonge comparative, très ironique à cause de l’adjectif « vraie ». Cette«  lune de miel » est la compensation de celle qu’Emma n’a pas eue, sans doute, tout comme elle n’a pas eu la noce qu’elle désirait. Voyez le Chapitre 3 de la Première partie.

« Les bruits de la ville insensiblement s’éloignaient » = Idéalisation de la nature, par éloignement de la ville.

« Ils se plaçaient dans la salle basse d’un cabaret, qui avait à sa porte des filets noirs suspendus. » = Les filets de pêcheurs ne sont que l’aspect matérialiste du port de Rouen, mais font penser aux lointains des voyages romantiques.

« ils auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dans ce petit endroit » = Cliché à la mode, les robinsonnades, et idéal de l’éternité amoureuse, de la solitude à deux, c’est l’île qui est le mot-clef. Le met revient deux fois au singulier, « une île » puis « leur île », ce qui est la traduction amoureuse des lieux communs du couple. Plus tard, Emma et Léon auront également « leur » chambre, et cela représentera toujours cette volonté de rupture avec le reste du monde.

« le plus magnifique de la terre » = Superlatif relatif, donc hyperbolique.

« trouvant l’astre mélancolique et plein de poésie » = Poncif sur la lune. Voir le Dictionnaires des idées reçues.

« Parfois l’ombre des saules la cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lumière de la lune. » = Impression de fantastique, façon Chateaubriand décrivant les paysages du Nouveau Monde.

« Elle avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel » = La posture même d’Emma déclamant du Lamartine est hyperbolique, associant les gestes de la prière, de l’adoration à la lune, de la rêverie. Emma joue un rôle, tout comme Léon lorsqu’il lisait des poèmes aux soirées du pharmacien (Deuxième partie, Chapitre 4) : « Souvent elle le priait de lui lire des vers ; Léon les déclamait d’une voix traînante et qu’il faisait expirer soigneusement aux passages d’amour. »

- Comparez ce récit d’une “réalité” avec les fantasmes d’Emma au moment où elle prépare son départ avec Rodolphe (Chapitre 12 de la Deuxième partie). On y retrouve une part des clichés (en gras ci-dessous) qui la faisaient rêver, mais dégradés. Cette escapade avec Léon n’a pas grand-chose de commun avec les rêves d’autrefois.

« Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. »

Ces rêves sont caractérisés par leur aspect très composite, voire hétéroclite, mélange de désert, d’îles, de ports, de montagnes, de Venise, d’Alsace, de villes et de villages, mais surtout par leur farniente permanent.

- Les éléments triviaux qui gâchent l’illusion de la « lune de miel » sont très nombreux dans ce chapitre, notamment la dévaluation des clichés du voyage à Venise : cherchez dans le texte intégral du roman l’expression « ignoble petite Venise », et réfléchissez.

« Ils étaient à l’hôtel de Boulogne » = L’hôtel est ici l’équivalent de la garçonnière, du lieu de rendez-vous clandestin, et non la résidence où s’installe un couple. Un autre détail, « des fleurs par terre », est un écho vague des rêves de fuite avec Rodolphe. Et le sous-entendu est très clair : ils passent la journée au lit. On leur apporte dès le matin des rafraîchissements ...

« C’était l’heure où l’on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. » et « La fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres, et l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses » = Réalité du monde du travail dans un port, le bruit et l’odeur.

« la salle basse d’un cabaret » = Le contraire des rêves de la nourriture facile exposée dans les rues, et de la vie au grand jour : ici le cabaret est plus économique, on s’y dissimule, et la salle basse lui donne une valeur péjorative. C’est un avatar rustique des rêves romantiques d’auberges.

« Ils mangeaient de la friture d’éperlans, de la crème et des cerises » = Mets plutôt ordinaires, la Normandie dans tout son manque d’originalité.

« Ils se couchaient sur l’herbe ; ils s’embrassaient à l’écart sous les peupliers » = s’étendre sur l’herbe est un des fantasmes de Léon : lors de la première discussion, à l’auberge de Yonville, il parlait de la Pâture ...

Et s’embrasser sous les peupliers est un écho de la peupleraie de Yonville, qu’Emma traversait pour aller chez Rodolphe, ou du bois de peupliers aperçu. C’est d’ailleurs la dernière occurrence du mot « peupliers » de tout le roman.

On les trouve le jour où Emma se sent du vague à l’âme et va voir le curé de Yonville, lors du départ de Léon pour Paris, lors du départ de Rodolphe à la première rencontre, quand il repart chez lui en réfléchissant à la femme du médecin, au début de la promenade à cheval qui conduit à la chute sur la mousse, dans les bois, un matin où Emma revient de chez son amant, et lors du dernier rendez-vous avant le 4 septembre, jour de la fuite de Rodolphe.

« Les avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer », « appuyée contre la cloison de la chaloupe » et « Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons » = Antinomie très forte avec les rêves de promenades en gondole : navigation bruyante, en chaloupe, avec un gondolier qui crache dans ses mains.

« Sa robe noire, dont les draperies s’élargissaient en éventail, l’amincissait » = Un détail anodin, mais qui éloigne la réalité des vêtements de soie du rêve. De plus c’est le noir du deuil, et l’indécence d’Emma, en deuil de son beau-père et venue à Rouen prétendument pour se renseigner juridiquement sur les détails de la succession, est remarquable. L’attitude semblable à celle de la prière, mais pour une chanson profane, augmente cette indécence. Le deuil lui sied bien ... et le deuil devient érotique. Cf. La jeune veuve, de La Fontaine ?

« Parfois l’ombre des saules la cachait en entier » = encore un arbre très européen, très éloigné du palmier idéal de l’exotisme, palmier déjà vu dans les lectures d’Emma (Chapitre 6, Première partie).

« Sans doute, la fraîcheur de la nuit » = Expression à opposer aux rêves de nuit « chaude et étoilée ».

- Le transfert Léon-Rodolphe, ou Rodolphe-Léon

« Léon, par terre, à côté d’elle, rencontra sous sa main un ruban de soie ponceau. » et « Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec des gâteaux, du champagne, des cornets à pistons, tout le tremblement ! » = Par rapport aux bouquets de fleurs offerts par des femmes en corset rouge, seule la couleur rouge demeure, et on a ici un débris d’une fête un peu grossière, qui, de surcroît, va rappeler douloureusement Rodolphe.

« Il y en avait un surtout, un grand bel homme, à petites moustaches, qui était joliment amusant ! et ils disaient comme ça : "Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe..., Dodolphe..., je crois." »

Dans la suite de cette relation avec Léon, Rodolphe reviendra au cours d’une conversation, mais sans prénom précis, dans ce passage :

« Un jour qu’ils causaient philosophiquement des désillusions terrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa jalousie ou cédant peut-être à un besoin d’épanchement trop fort) qu’autrefois, avant lui, elle avait aimé quelqu’un, "pas comme toi !" reprit-elle vite, protestant sur la tête de sa fille qu’il ne s’était rien passé.

Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour savoir ce qu’il faisait.

“Il était capitaine de vaisseau, mon ami.”

N’était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps se poser très haut, par cette prétendue fascination exercée sur un homme qui devait être de nature belliqueuse et accoutumé à des hommages ? »

- La raison réelle d’Emma pour faire ce voyage est réduite aux phrases finales, mais Flaubert laisse bien comprendre que c’est là l’essentiel : elle veut savoir comment obtenir une procuration pour gérer les biens de son mari, et pouvoir dépenser autant que possible..

« Il fallut pourtant se séparer ! Les adieux furent tristes. C’était chez la mère Rolet qu’il devait envoyer ses lettres ; et elle lui fit des recommandations si précises à propos de la double enveloppe, qu’il admira grandement son astuce amoureuse.

Ainsi, tu m’affirmes que tout est bien ? dit-elle dans le dernier baiser.

Oui certes ! - Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s’en revenant seul par les rues, tient-elle si fort à cette procuration ? »

On retrouve le mélange de sentimentalité et de réalisme, qui fait comprendre toute l’ambivalence du personnage d’Emma, à la fois amoureuse et matérielle. Léon apparaît ainsi comme un benêt, dont les compétences juridiques sont exploitées en même temps que l’opportunité amoureuse.

- Un très beau texte complémentaire, de Maupassant : Une partie de campagne, conte (ou nouvelle ?) datant de 1881, à télécharger ci-dessous. Vous y retrouverez les clichés des sorties en campagne, mais exploités différemment, puisque chez Maupassant, c’est le lieu d’une idylle tragiquement belle entre un Henri et une Henriette ... Promenade en barque, une île, un pique-nique, non pas entre deux coquins adultères en escapade, mais entre deux jeunes gens qui découvrent subitement le vrai grand amour. Et comme toujours, ça finit mal.

Pleurez, jeunesse ...

Si vous préférez le lire en ligne sur un site qui offre tout Maupassant, allez voir ici.

Si vous préférez pleurer devant des images, ne ratez pas, à la première occasion, le court métrage Partie de campagne de 40 minutes qu’en a tiré le cinéaste Jean Renoir, tourné durant l’été 1936, mais sorti dix ans plus tard, le 8 mai 1946. L’actrice qui joue Henriette est tragique et belle, c’est Sylvia Bataille, l’épouse de l’écrivain Georges Bataille, puis du psychanalyste Jacques Lacan.

- Conclusion ? A poursuivre par vos analyses personnelles et vos notes de cours. Allez voir l’Atelier Bovary à cette page, pour consulter les brouillons.


Documents joints

Le Lac de Lamartine
Le Lac de Lamartine
Maupassant, Une partie de campagne
Maupassant, Une partie de campagne

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- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
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- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

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Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
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