Lettre de rupture

lundi 12 avril 2010
par  BM

Le texte à étudier, Chapitre 12 de la Deuxième partie

Ce qui résumait son opinion ; car les plaisirs, comme des écoliers dans la cour d’un collège, avaient tellement piétiné sur son cœur, que rien de vert n’y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants, n’y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille.
[...]
Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu’un roc ; il eût fallu quelques larmes là-dessus ; mais, moi, je ne peux pas pleurer ; ce n’est pas ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l’encre ; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra.
Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah ! n’importe !

Comment présenter et situer cette page ?

- Faire le lien avec la fin du chapitre précédent, qui annonce une décision, et éventuellement faire le rapprochement entre la fin du Chapitre 7 et le début du Chapitre 8, qui offrent le même genre de proximité : on passe d’une décision à une réalisation. Rodolphe prémédite, puis agit.
- On peut par exemple s’appuyer sur des détails de la fin du Chapitre 12.
Le refus implicite et rusé de jurer qu’il aime Emma, dans le remplacement du verbe aimer par adorer : « Vrai ? fit-elle avec un rire de volupté. M’aimes-tu ? Jure-le donc ! - Si je t’aime ! si je t’aime ! mais je t’adore, mon amour ! ». On peut d’ailleurs voir que le verbe adorer est habilement remplacé par une périphrase dans la lettre : « moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône ! »
L’absence de réponse à la dernière phrase d’Emma « A demain ! s’écria-t-elle » n’est pas destiné à lui laisser le dernier mot, mais la rupture confirme qu’il pense l’abandonner.
L’évocation des charmes d’Emma au passé, comme si la page était déjà tournée : « N’importe, c’était une jolie maîtresse !  »
Cette expression « N’importe » reviendra d’ailleurs deux fois dans les commentaires que Rodolphe s’adresse au cours de son écriture.
L’hypothèse de s’expatrier « je ne peux pas m’expatrier » sera dite en écho, dans la lettre, sous une forme explicative assez sophistiquée : « Partout où nous eussions été ... » et la suite de la phrase signifient que le monde est peu accueillant pour un couple, alors qu’en réalité Rodolphe ne pense qu’à lui -même.
De plus, « avoir la charge d’une enfant » serait pour Rodolphe le passage d’amant à père, donc presque mari. Berthe est évoquée dans la lettre aussi, de manière incongrue : « Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières. »
« Les embarras » sont la « peur qu’elle ne vienne à me relancer. »
La dépense est également prise en compte dans les réflexions de Rodolphe, lorsqu’il se dit « Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ? » et « Elle va peut-être croire que c’est par avarice que j’y renonce. »
Même l’expression « cela eût été trop bête ! » reviendra dans la lettre, sous la forme édulcorée et romantique de l’égarement et de la folie.
Donc Rodolphe dans sa lettre, reprend ces différents griefs et arguments, et les reformule avec un peu plus d’élégance, mais tout est dit à la fin du Chapitre 12.

- On peut aussi annoncer l’intérêt de cette lettre : Flaubert montre le double langage, donc le mensonge, de Rodolphe, puisqu’il fait alterner le texte et les commentaires de Rodolphe et les commentaires du narrateur : on peut tout de suite annoncer qu’il y aura une étude de ce double usage du discours direct, à autrui et à soi-même.
- On peut aussi dire que c’est une preuve typique de l’ironie flaubertienne : il montre l’attitude du personnage, et elle est révélatrice de sa réalité psychologique.

Les éléments à étudier dans cet extrait

- La composition de la lettre et sa progression.

Elle montre une pensée en action, en train de se faire et de s’improviser, de manière à coller à la décision qui a été prise.
On peut prouver facilement que cette pensée est hésitante, bégayante, et qu’elle est la plupart du temps justifiée a posteriori, notamment par les commentaires in petto de Rodolphe.

- Voici un plan possible pour observer cette composition : on découpe le texte selon les paragraphes de la lettre, et non pas les paragraphes du roman, puisque Rodolphe reprend souffle à chaque endroit stratégique.
« Du courage, Emma ! du courage ! [...] Ah ! malheureux que nous sommes ! insensés ! » : raisonnement sur le thème de l’égarement.
« Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, [...] non, non, n’en accusez que la fatalité ! » rhétorique sentimentale destinée à simuler un arrachement douloureux, pour compenser la douleur causée.
« Ah ! si vous eussiez été une de ces femmes [...] sans prévoir les conséquences. » : flatterie condescendante, par contre-exemple, romanesque exotique, transfert de la faute. Notez le jeu grammatical de Flaubert : le paragraphe commence par une hypothèse, et se termine sur le terme « conséquences ».
« Le monde est cruel, Emma. [...] Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières. » : reprise rapide de l’avenir auquel échappent les deux amants, passage très rhétorique et mélodramatique.
« Je serai loin [...] Adieu ! » : la séparation est enfin dite, au futur, temps de la conjugaison correspondant au principe de correspondance, puisque le moment de l’écriture et celui de la lecture sont séparés par le transport de la lettre.
Le supplément de la goutte d’eau constitue, avec la fermeture de la lettre par le cachet, la fin de l’entreprise : Rodolphe peut aller se coucher.
Donc cette composition montre bien la goujaterie et l’hypocrisie du personnage : la rupture est considérée du point de vue masculin, et la progression montre bien la faiblesse de Rodolphe : il est plus facile de faire porter une lettre que d’expliquer ouvertement, et rationnellement, une intention de rompre.

- Voici un plan complémentaire : on découpe le texte selon les interruptions de Rodolphe, et on les examine en soi, puisqu’elles représentent sa pensée réelle, tandis que la lettre représente ce qu’il veut dire à Emma.
Première interruption : il se décerne un brevet d’honnêteté.
Deuxième interruption : manifestation des embarras redoutés à la fin du chapitre précédent, Rodolphe est sans doute un peu avare, égoïste en tout cas.
Troisième interruption : critique du mot à la mode dans les romans, la « fatalité ».
Quatrième interruption : nouvelle manifestation de l’égoïsme, assumé cette fois, et psychologie simpliste d’un connaisseur en femmes, et très vulgaire puisque cette lettre est une corvée « il faut en finir ! »
Cinquième interruption : le terre-à-terre est à son comble, il n’y a plus rien de sentimental, et l’aventure était donc purement physique. La pensée familière, au milieu d’une écriture qui se veut chic, prouve bien la vulgarité déjà montrée.
Sixième interruption : le souci de la signature appropriée révèle le manque de tact.
Commentaires terminaux : l’idée reçue qu’il faut pleurer, et visiblement.

Tout cela doit être approfondi et appuyé sur une étude précise du lexique, de la phrase, de l’énonciation, des figures, etc.

-  Le lexique de la raison et de la passion, notamment du chagrin d’amour.

Ces deux lexiques sont habilement mêlés, si bien que sortie du contexte, cette lettre ne dit rien de l’adultère réel.
D’ailleurs lorsque Charles, après la mort de sa femme, trouve la lettre, il ne la comprend pas clairement :
« Mais le ton respectueux de la lettre l’illusionna.
“Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.”
 »

Vous pourriez essayer de démontrer que rien de sexuel n’est visible ou devinable dans cette lettre : ce serait une preuve de la ruse de Rodolphe, et de sa connaissance du cœur humain (féminin ???) : les paroles révèlent l’individu, explicitement ou implicitement.
Vous pourriez aussi démontrer que l’aspect presque asexué cette lettre de rupture est un moyen argumentatif pour Rodolphe.
La simulation de la folie et de l’égarement est un moyen argumentatif, en parallèle à la simulation du raisonnement froid et dépassionné.

- Le vouvoiement.

Il est possible de faire la comparaison avec la scène de retrouvailles de la dernière partie, lorsqu’Emma va demander de l’argent à Rodolphe.
Les deux personnages commencent par le vouvoiement, le tutoiement vient d’Emma, puis de Rodolphe.

Voici les principaux extraits du passage en question.

D’abord :

« Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une pipe.
“Tiens ! c’est vous ! dit-il en se levant brusquement.”
“Oui, c’est moi !... je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.”
Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrer la bouche.
“Vous n’avez pas changé, vous êtes toujours charmante !”
“Oh ! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés.”
 »

Ensuite :

« “N’importe ! fit-elle en le regardant tristement, j’ai bien souffert !”
Il répondit d’un ton philosophique :
“L’existence est ainsi !”
“A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis notre séparation ?”
“Oh ! ni bonne... ni mauvaise.”
“Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.”
“Oui..., peut-être !”
“Tu crois ?” dit-elle en se rapprochant.
Et elle soupira.
“O Rodolphe ! si tu savais... Je t’ai bien aimé !”
 »

Et enfin :

« Il l’attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait comme une flèche d’or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres.
“Mais tu as pleuré ! dit-il. Pourquoi ?” Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c’était l’explosion de son amour ; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une dernière pudeur, et alors il s’écria :
“Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise. J’ai été imbécile et méchant ! Je t’aime, je t’aimerai toujours !... Qu’as-tu ? dis-le donc !” »

Mais ensuite, Rodolphe va prendre un ton froid, sans utiliser de deuxième personne, avec une formule de politesse servant à mettre à distance, comme dans sa lettre de rupture :

« “Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire ; il s’est enfui. Nous avons emprunté ; les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n’est pas finie ; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd’hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir ; c’est à présent, à l’instant même ; et, comptant sur ton amitié, je suis venue.”
“Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue !”
Enfin il dit d’un air calme :
“Je ne les ai pas, chère madame.”
 »

Vous pouvez donc vous appuyer sur l’étude des pronoms personnels, du système d’énonciation.
CQFD.

- La reprise des clichés et des procédés romantiques : l’hyperbole, la grandiloquence, l’exclamation, l’exotisme même dans ses poncifs (le mancenillier), l’abondance du prénom de celle qu’il quitte, le thème du souvenir et de l’oubli, etc.

- La goujaterie de certains détails.

Par exemple, « Elle va me croire plus insensible qu’un roc ; il eût fallu quelques larmes là-dessus ; mais, moi, je ne peux pas pleurer ; ce n’est pas ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l’encre ; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra.
Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah ! n’importe !
 »
La signification amoureuse de ce cachet est le rappel du cadeau offert par Emma à l’époque de sa prodigalité : « Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise : Amor nel cor ». Fermer une lettre de rupture avec un cachet de déclaration amoureuse, c’est bien de la goujaterie ...
Simuler une larme ne mérite même pas de commentaire, tant c’est exagéré. Toute la tonalité hypocrite de cette rupture apparaît ici, comme les tentatives de justification morale, celles que Rodolphe écrit, comme celles que Flaubert lui attribue en focalisation interne.

- En effet, l’hypocrisie et la mauvaise foi sont montrées aussi par le contraste entre les analyses de Flaubert et les discours intérieurs de Rodolphe.

Une preuve est facile à trouver dans la comparaison entre le passage immédiatement précédent (manière habile de présenter l’extrait pour l’oral) : « Rodolphe alla reporter la boîte dans l’armoire en se disant : - Quel tas de blagues ! » et la phrase : « Après tout, c’est vrai, pensa Rodolphe ; j’agis dans son intérêt ; je suis honnête. » Cet entrecroisement entre ce que pense et écrit Rodolphe est à rapprocher dans l’entretien de l’entrecroisement des discours de Rodolphe et Derozerays le jour des Comices.
De même, la phrase de discours intérieur qui précède l’écriture de la lettre, sous la forme injonctive de l’exhortation, montre bien que pour Rodolphe il s’agit maintenant de se mettre au travail, d’accomplir une sorte de corvée, dans laquelle rien ne sera spontané ni sincère :
« Allons, se dit-il, commençons ! »

- Le lexique et le raisonnement de/sur la morale sont intéressants, soit lorsque Rodolphe cherche à se convaincre que son acte est juste, soit lorsqu’il les utilise comme argument pour rompre (après avoir été très immoral dans la conduite de l’adultère). C’est donc révélateur des contradictions du personnage, et si on y ajoute une lecture attentive des temps et des modes verbaux, on constate que Rodolphe refait toute l’histoire de leur adultère de manière à en donner une image moralement satisfaisante à compter de ce coup d’arrêt.

On pourra relever par exemple, les phrases d’auto-persuasion :
« j’agis dans son intérêt ; je suis honnête. » = Rodolphe veut-il reconstituer le couple Bovary ?
« pour trouver ici quelque bonne excuse » = Cette phrase est une preuve qu’il n’en a pas vraiment.
« ce n’est pas ma faute » = Réalité du séducteur, qui ne pleure pas : cliché du cœur de pierre, de l’insensible, contrastant avec tout le discours sentimental utilisé pour séduire Emma.

On pourra relever, dans le cours même de la lettre :
« Je ne veux pas faire le malheur de votre existence » = Phrase remarquable, qui joue avec l’ambiguïté du terme “existence”, puisque cela porte aussi bien sur le présent (l’abandon) que sur le futur. Rodolphe se pose ainsi en protecteur de l’avenir lointain d’Emma.
« l’abîme où je vous entraînais » = Cette image de la perdition est une métaphore de l’enfer, et/ou du déshonneur. L’emploi de ce temps du passé sert à faire sentir tout le poids du péril auquel il soustrait Emma, c’est un emploi modalisateur de l’imparfait proche du conditionnel : “où j’aurais pu vous entraîner si je n’avais pas réfléchi” ...
« insensés ! » = L’emploi du pluriel est une manière de faire partager l’erreur, tout en l’assumant. De plus c’est un terme qui peut évoquer la folie amoureuse, et détourner l’accusation d’avoir séduit Emma dans un but malhonnête. Cf. l’évocation de la fatalité dans les deux autres expressions « Est-ce ma faute ? » et « n’en accusez que la fatalité ».
« l’atroce douleur d’assister à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais causés » = Phrase très proche de la précédente, mais ici l’emploi du pluriel est différent, puisque Rodolphe imagine une punition commune, augmentée par un effet de miroir, du coupable souffrant d’avoir fait souffrir quelqu’un d’autre. On est ici dans un sommet de la mauvaise foi, et l’emploi du conditionnel passé sert encore à modaliser l’affirmation.
« si vous eussiez été une de ces femmes au cœur frivole » = Manière délicate de dire qu’Emma ne s’est pas mal conduite en trompant son mari, qu’elle n’a pas été frivole, puisqu’elle n’en a trompé qu’un seul ? Mais c’est aussi une allusion aux femmes perdues, celles qui sont définitivement perdues, non pas parce qu’on les abandonne, mais parce qu’elles n’attachent pas d’importance à une aventure amoureuse. Rodolphe, qui s’y connaît, exclut Emma de cette catégorie infamante, et c’est sa générosité morale qui éclate ici. Ici encore l’emploi du mode et du temps est révélateur : le subjonctif passé a une valeur d’irréel.
« j’aurais pu, par égoïsme » = Cf. plus haut. Rodolphe fait des hypothèses sur un éventuel défaut, dont il est heureusement dépourvu. L’ironie de Flaubert est ici très perceptible, parce que c’est une antiphrase réelle, et un portrait du séducteur.
« la fausseté de notre position future » Cf. les phrases commentées plus haut : l’adjectif « future » a aussi une valeur de modalisation hypothétique, irréelle, puisque Rodolphe n’enlève pas Emma.
« Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être » = Ce sont encore des hypothèses à valeur irréelle, destinées à noircir le tableau de leur vie commune, pour en ôter le regret par anticipation.
« je me punis » = Encore de l’hypocrisie, consistant à ne faire supporter le malheur que par lui. C’est aussi une manière de faire croire à Emma qu’elle est d’avance vengée par cette sanction.
« tout le mal que je vous ai fait » = Cf. la phrase commentée plus haut. Rodolphe disait « Je ne veux pas faire ... », et maintenant « je vous ai fait ». Est-ce une manière d’embrouiller Emma dans la compréhension de son discours ? Cette contradiction ne lui pose aucun problème.
« Soyez toujours bonne ! » = Phrase d’échange ? Rodolphe est mauvais, il faut qu’Emma soit bonne. La goujaterie est très forte.
« car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! » = Ici la morale porte sur la valeur négative d’une belle femme, d’une femme qu’on aime, puisqu’elle pousse au péché de chair. Rodolphe touche presque à la sainteté, puisqu’il semble choisir l’abstinence.
« Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours » = Ici enfin, l’aspect moralisateur consiste à présenter cette situation comme un futur sujet de conversation, à la manière philosophique.
Lors de la visite d’Emma à Rodolphe, une phrase décrit celui-ci dans cette attitude de froideur :
« Il répondit d’un ton philosophique :
“L’existence est ainsi !”
 »
On constatera que cette banalité est des moins intéressantes, mais reprend le thème de la fatalité cher aux romantiques et utilisé par Rodolphe le jour des Comices, etc.

- L’ironie de Flaubert dans l’hésitation de Rodolphe au moment de signer sa lettre, entre la formule administrative et la neutralité ambiguë du mot « ami ».
Voici le texte (Chapitre 11, Troisième partie) dont vous consulterez les brouillons ici.

« Un jour qu’errant sans but dans la maison, il était monté jusqu’au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il l’ouvrit et il lut : "Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence." C’était la lettre de Rodolphe, tombée à terre entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles demeura tout immobile et béant à cette même place où jadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu mourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. Qu’était-ce ? il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine et l’air contraint qu’il avait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de la lettre l’illusionna.
Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.
 »
On découvre que Rodolphe n’a pas signé de son prénom entier : la preuve de cette ultime lâcheté est donnée à retardement.
C’est un autre aspect du travail de Flaubert, dans le but d’éviter les lourdeurs, de laisser place à des sous-entendus ironiques.

- L’énonciation, etc.

L’emploi des exclamations, les questions oratoires, les alternances des pronoms des première et deuxième personnes, la découpe des phrases, l’usage des coordinations et subordinations, de la parenthèse, sont autant de faits de langue dont vous pouvez tirer beaucoup de choses pour traiter une question à l’oral.

- La critique implicite du style de la lettre par le narrateur, puisque le point de vue est omniscient :
« Il réfléchit, puis ajouta » = Rodolphe semble plus habile à parler qu’à écrire.
« Voilà un mot qui fait toujours de l’effet, se dit-il. » = Rodolphe se flatte peut-être d’être connaisseur en blabla.
« Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots : A Dieu ! ce qu’il jugeait d’un excellent goût. » = Le mauvais goût de cette expression est à rapprocher de la demande « Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières », comme si Rodolphe était désormais perdu, disparu, mort. L’usage du terme neutre enfant, accordé au masculin, est peut-être un indice supplémentaire du désintérêt du séducteur pour le marmot.
« Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne. » = L’adjectif a-t-il une valeur d’efficacité, ou d’élégance, ou de style ? A commenter.

A propos de style, les brouillons donnent une indication amusante en bas de la page, ici sur un autre folio, ici sur un autre, .

- Culturellement, si vous lisez Les liaisons dangereuses de Laclos, paru en 1782, la Lettre 141 vous apportera une source possible de Flaubert.
Le vicomte de Valmont envoie à la Présidente de Tourvel une lettre de rupture, dictée par une rivale, la Marquise de Merteuil.

Voici le texte de ce magnifique modèle, qui a pour résultat dans le roman de Laclos de faire périr la destinataire :

On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la Nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.

Votre examinateur sera peut-être sensible à votre degré de culture si vous savez faire ce rapprochement au cours de l’entretien ? À condition de ne pas axer toute la discussion sur ce point ...

- Etc.


Complément biographique

On lira avec intérêt la lettre de rupture adressée par Flaubert lui-même à sa maîtresse, Louise Colet, le 6 mars 1855.
Cette lettre se trouve notamment ici, sur le site Flaubert de l’Université de Rouen.
Et on verra que le romancier n’a pas cherché à enrober sa déclaration.


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