L’éducation au rêve

samedi 3 avril 2010
par  BM

Le texte à étudier, Chapitre 6 de la Première partie

Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau.

[...]

Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.

Les éléments à maîtriser dans cet extrait

-  Paul et Virginie  : roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, écrit en 1787. Les personnages en sont très typés et caractéristiques du romantisme : le chien Fidèle, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie, le vieux Domingue, « ce bon Noir », dévoué et bon à tout faire, etc. Mais il n’y a pas de maisonnette de bambous dans ce roman ... Voici la dernière phrase du roman : « En disant ces mots ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes, et les miennes avaient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit. »
- L’abbé Frayssinous.
- Autre page sur le même Frayssinous.
- Le procédé de retour en arrière, qui nous ramène dans l’adolescence d’Emma : fonction explicative de ce procédé.
- Les clichés du romantisme : lectures exotiques, récits amoureux, aventures extra-conjugales, héroïsme des personnages, femme à sa fenêtre attendant le chevalier (ce sera une des attitudes fréquentes d’Emma, à Tostes, et surtout à Yonville).
- Les procédés de Flaubert pour les évoquer : accumulations, redondances, synonymes, évocation d’exemples disparates et apparemment désordonnés.
- Les passages d’analyse psychologique, Emma sujet des verbes, lexique du cœur.
- La métaphore de la graisse des cabinets de lecture : ces lectures-là sont une souillure, une imprégnation. A rapprocher d’un petit champ lexical de la consommation, qui sera plus tard très important dans les histoires d’amour avec Rodolphe et Léon, et dans la psychologie générale d’Emma, qui rêve de consommer, mélange d’idéal et de réalité.
- La description d’une jeune fille velléitaire, mais qui renonce, et se tourne vers la facilité du rêve.
- Le contraste ironique entre le lieu éducatif (un couvent) et les résultats de cette éducation parallèle (faite en cachette par une vieille fille) : mélange de culture religieuse émotionnelle visant à faire participer avec compassion aux événements de l’Histoire Sainte, et de lectures vantant l’adultère, la liberté, l’exagération des sentiments et des comportements, lecture destinées à provoquer des emportements passionnels et des illusions.
- La critique par Flaubert des clichés de l’Histoire de France, donc d’un enseignement fondé sur l’exemplarité de personnages célèbres, parfois inventés : la dernière phrase du passage est très explicite, Emma n’a que des souvenirs confus, une sorte d’atmosphère historique, qui se résume à une image visuelle, celle d’une courtisane devenue bonne sœur.
- La tonalité comique et ironique : on ne peut pas croire qu’une jeune femme, devenue adulte, continue de croire à cet ensemble d’illusions romanesques, et Emma nous apparaît déjà comme une future victime du contraste entre le rêve et la réalité.
- Le comique de la vieille fille qui pervertit innocemment des pensionnaires qui ne demandent que cela, et ont des préoccupations très extrascolaires.

Quel passage proposer à un examinateur pour l’oral, s’il vous laisse le choix ou vous le demande explicitement, puisque le texte est un peu long ?

- Les § 1-2-3-4, pour axer la lecture sur la critique de l’éducation.
- Les § 4-5, pour axer la lecture sur l’anticléricalisme et sur l’analyse psychologique : Emma dans une atmosphère lyrique qui ne lui convient pas, puisqu’elle est fille de paysan.
- Le § 6, pour la critique (littéraire ?) des lectures et de leur influence : Flaubert exprime-t-il une critique de la littérature romantique, ou fait-il la critique d’une manière de lire imbécile, celle des gens qui n’ont pas de recul sur le contenu des livres ?

Quel plan proposer pour ce passage, si vous souhaitez en montrer la progression ou la composition ?

- § 1-2 : avant le couvent ? Flaubert ne le dit pas explicitement. Vision d’un idéal exotique et d’un mélange de religion et de courtisanerie.
- § 3-4-5 : religion et transition subtile vers l’esprit romantique / romanesque.
- § 6 : les romans considérés comme une traduction du monde réel, mais quel monde ?
- On peut aussi aller plus loin dans le chapitre, ne serait-ce que pour montrer à l’examinateur qu’il y a une homogénéité et une logique dans cette archéologie de la formation sentimentale.
- On groupera alors les § 6-7-8-9, qui continuent la description des romans comme traduction du monde réel.
- On montrera ensuite que la longue série des § 10-11-12-13, jusqu’à la fin du chapitre, montrent la réalité considérée comme une trahison du monde romanesque, par le retour à la réalité, puis au temps présent du récit, si bien qu’on a en germe toutes les futures déceptions d’Emma, qui ne comprend pas que la réalité ne se plie pas à ses désirs.

Tout est joué. Tout dénote le besoin de rêver le monde, pour ne plus le voir tel qu’il est. Ce chapitre est essentiel pour l’explication de tous les comportements d’Emma, mais surtout Flaubert y annonce ses jugements sur les attitudes romanesques / romantiques, et sur l’emploi par Léon, par Rodolphe, des lieux communs de l’amour et de la séduction.

Proposition d’axes de lecture, parmi lesquels vous pourrez choisir des pistes

Emma : quelle psychologie !
- Elle comprend bien le catéchisme, mais elle est distraite ...
- Elle voudrait être une sainte : elle est influençable, et l’atmosphère du couvent la déforme ...
- Elle triche, se cache pour lire, elle a le sens du péché et du plaisir qu’il apporte ...
- Elle a besoin de douceur spirituelle ou sentimentale, mais surtout de surprise, de changement ...
- Elle est très pragmatique : elle a besoin de quelque chose qu’elle n’arrive pas à définir, alors elle cherche divers moyens de se les procurer.

L’ironie de Flaubert sur les lectures romantiques
- Les lectures romantiques sont en décalage avec la réalité ...
- Les romans sont généralisables et se ressemblent tous ...
- Les romans poussent à l’adultère ...
- Les romans montrent l’agitation, la vie, le voyage, l’attente, le manque ...
- Les romans valent surtout par leurs personnages, héros et héroïnes, qui ne sont pas réels ...
- Mais les romans ne sont pas la transcription du monde réel, et d’ailleurs Emma s’en doute un peu quand elle les lit.

Les annonces de l’avenir (lire un peu plus loin dans ce même chapitre)
- La vieille fille entremetteuse de romans est une annonce de Félicité et de la mère Rolet ...
- Les enlèvements de dames : la fuite projetée avec Rodolphe ...
- Les forêts sombres : la baisade dans les bois ...
- Les messieurs qui pleurent comme des urnes : Rodolphe qui trempe son doigt dans l’eau ...
- Les dames à leur fenêtre : l’attitude fréquente d’Emma, qui regarde au loin et attend quelque chose ...
- Les dames rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté : la lettre de rupture lue au grenier ...
- La classe de musique : les leçons de piano à Rouen, la romance de Léon ...
- Les comtes ou vicomtes : la bal à la Vaubyessard et le fantasme / fantôme du Vicomte ...
- Les lévriers : Djâli, la levrette d’Emma, perdue entre Tostes et Yonville ...
- Les petits postillons en culotte blanche, le bruit lointain de quelque fiacre attardé : le cocher de fiacre à Rouen, hébété de circuler dans la ville entière ...
- Les tonnelles : la tonnelle d’Yonville, lieu de rendez-vous avec Rodolphe ...
- Les paysages composites : les rêves de fuite avec Rodolphe ...
- Les belles reliures de satin : Lheureux ...

Etc.

Le grotesque de certaines contradictions
- La Vallière // le couvent ...
- La piété // la pitié ...
- Frayssinous // Chateaubriand, par récréation ...
- L’abat-jour du quinquet qui éclairait ces tableaux du monde // le grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l’eau ...
- Aimer le commandement : regretter l’obéissance du couvent ...

Le travail produit par Danielle GIRARD, de l’académie de Rouen : pour mémoire, Danielle Girard est celle qui a conduit tout le travail de reconstitution numérique des brouillons de Madame Bovary

- Sur cette page, vous trouverez tous les éléments permettant de comprendre l’éducation d’Emma ... Vous n’aurez qu’à faire les exercices qu’elle propose, examiner les images, les brouillons, etc.
- Il vous suffira de cliquer sur Table des matières ...


Brèves

Tous les bacs blancs

vendredi 9 mai 2014

Pour naviguer dans le répertoire de bacs blancs ...
Cliquez sur les bulles pour déplier la carte. Ensuite, les fichiers textes s’ouvriront au clic sur la flèche rouge.
Il y en a déjà 83 ... à suivre. Bonne lecture.

Antigone relue ...

lundi 9 septembre 2013

Une réécriture irrespectueuse

Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

- 2002 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2003 : ES-S Biographique L Réécritures
- 2004 : ES-S Théâtre L Épistolaire
- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2007 : ES-S Argumentation L Biographique
- 2008 : ES-S Roman L Roman
- 2009 : ES-S Théâtre L Théâtre
- 2010 : ES-S Argumentation L Réécritures
- 2011 : ES-S Roman L Théâtre
- 2012 : ES-S Poésie L Renaissance et Humanisme
- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

Deux réécritures amusantes, mais irrespectueuses.
Zazie ici, Lorenzaccio .
Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

mercredi 19 décembre 2012

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