Robert Mallet, L’heure qu’il est.

dimanche 25 janvier 2015
par  BM

Approche du poème de Robert Mallet.

- Devant un texte aussi bref, et dont le sens ne paraît pas poser de problème majeur mais donne d’emblée l’impression d’une parabole, reste la question de la poésie : est-ce poétique ?
- On tentera d’épuiser les pistes de lecture, au risque d’écraser la beauté ; mais ensuite, il sera possible d’exploiter les résultats et de les mettre au service de la comparaison avec les autres poèmes du corpus, en prévision d’un entretien oral, sous forme de rapprochements.

Les questions à se poser

- Qui parle ?
- Le titre du poème.
- La composition.
- L’énonciation : les temps verbaux, la ponctuation, la syntaxe de la phrase.
- Le lexique : polysémie, enchaînement de termes ?
- La logique : deux paradoxes enchaînés.
- La poésie : rythme, sonorités, images. Peut-on parler de description ?
- La tonalité générale du poème ?

Des tentatives de réponses

Qui parle ?

- Un narrateur extérieur parle dans la première strophe, un narrateur personnage dans la seconde.
- À qui parlent-ils ? Apparemment, le premier parle dans le vide, le second se parle, et on ne trouve aucune trace de “nous” ou de “vous”.
- Le second s’assimile peu à peu à l’horloge dont parle le narrateur du début, il perd son humanité, se mécanise, mais se pose des questions de plus en plus humaines.

Le titre du poème.

Le titre est étrange : il énonce un fait immuable, ou plutôt une position dans le continuum temporel, position indéterminée, exprimée par une tournure du langage familier, comme si le texte avait pour fonction d’informer le lecteur, puisqu’il se donne à lire.

La composition.

- La composition est apparemment simple, mais si on s’attarde à l’analyser, elle se révèle très complexe.
Robert Mallet met en parallèle deux descriptions : une horloge sans aiguilles, un être humain sans repère, avec le lien comparatif « Ainsi », dans un parcours allant du comparant au comparé.

- Première partie : allure impersonnelle, l’horloge n’est pas définie, malgré l’emploi de l’article « elle » est neutre, c’est comme l’archétype de l’horloge.
La première strophe se caractérise par une tonalité plate, la coordination par « mais » de remarques triviales ou évidentes, dans une logique de réfutation ou de négation de chaque précédente affirmation, pour introduire du doute, comme s’il fallait régulièrement corriger ce qui vient d’être dit.
Ce procédé est systématique, parfois avec un jeu de mots : « juste / injustifié ».

- Seconde partie : allure très différente, du fait des nombreuses marques de la première personne du singulier, « mon », « ma », « mon », « mon », « mon », « mes », « je », en deux phrases dont la première est longue, accumulative, avec six sujets pour un seul verbe sans c.o.d. C’est justement cette absence de c.o.d. qui signifie l’absence de repère.
Les affirmations successives ne se contredisent pas, cette fois, mais s’additionnent pour augmenter la même signification, qui est justement l’absence de sens, l’impossibilité de comprendre quelle heure il est.
L’unique coordination est « et », et elle a une fonction de renforcement, presque de conclusion.

L’énonciation : quelques constatations basiques.

- Réflexion obligatoire sur la valeur du temps employé : est-ce un présent d’éternité ? De vérité générale ? D’actualité ?
- Platitude d’un grand nombre d’expressions courantes, avec mise en valeur à la fin de la première partie par les guillemets, « C’est l’heure », « l’heure de quoi », « quelle heure il est ».
- Onze phrases très courtes dans la première partie, deux phrases de longueur moyenne dans la seconde.
- Les phrases sont majoritairement simples : des propositions indépendantes, une subordonnée interrogative indirecte dans la dernière phrase, une syntaxe simplifiée à l’extrême, sujet + verbe, parfois complément.
- Plusieurs phrases sont nominales ou adjectivales.

- Donc, littérature sans relief, expression neutralisée ? Ce n’est pas si sûr, car le principe de répétition aboutit à générer une sorte de bégaiement sur le mot « heure », la même affirmation incertaine revient, variée mais équivalente dans sa signification profonde : « je ne sais [...] quelle heure il est ».
D’autre part, bien que le sens du poème soit interrogatif, toutes les phrases sont déclaratives, sans exclamation ni interrogation, alors que le sens du texte tout entier conduit à une interrogation métaphysique sur l’existence, le sentiment de l’écoulement, etc.
Mais l’abondance des négations prend davantage de sens.

Le lexique.

- D’abord, l’impression de bégaiement évoquée se vérifie dans la sextuple reprise du mot « heure ». Avec le verbe être, exprimé quatre fois, et le mot « aiguilles », exprimé deux fois, c’est le seul qui ait plus d’une occurrence, si l’on excepte les articles, les conjonctions et adverbes, les pronoms ou adjectifs marquant la personne.
- D’autre part, en très grande partie, le lexique est celui de l’horlogerie :
Les parties d’un mécanisme : « horloge », « aiguilles », « balancier », « corps », « mécanique », « ressort », « remontoir », « cadran », « chiffres ».
Le vocabulaire du fonctionnement mécanique : « marche », « avance », « retarde », « battements si réguliers ».

- Mais on trouve, en parallèle, d’autres termes qui s’insèrent dans cette description, et la modifient :
Le lexique de la mesure scientifique : « fractionné », « découpé », est associé à celui de la connaissance ou de l’appréhension : « à l’insu », « l’inconnu », « dépisté », « insaisissable ».
On peut même relever le rapprochement étymologique entre « à l’insu » et le verbe « je ne sais », le premier impersonnel, sans complément, le second assumé dans l’affirmation du JE poétique.
- C’est là qu’apparaît l’élément qui fausse peu à peu le contenu descriptif, puisque Robert Mallet introduit une pensée, ou une tentative de saisie intellectuelle de ce qui se passe dans un mécanisme, comme s’il s’agissait d’une lutte avec quelque chose qui résiste ou se dérobe.
Une expression longue est intéressante à ce titre : « les battements [...] font dire ». Elle montre qu’il existe un diagnostic, un constat de l’ordre du phénomène, et une hypothèse de l’ordre de la pensée, mais la jonction logique entre l’un et l’autre s’avère impossible.
Dans la seconde partie du poème, c’est le verbe « je ne sais » qui exprime à son tour cette impossibilité logique de déduction.

- On a donc bien affaire à un texte qui dit une obsession, non pas celle du temps qui passe, mais celle de vouloir le repérer, de vouloir se situer dans son déroulement.
Et cette obsession débouche sur un constat de carence, dans une reprise presque mot pour mot du titre.

La logique du poème, et un essai d’interprétation.

- Les paradoxes s’enchaînent dans le poème.
Le premier est d’ordre technique : une horloge, privée de ses aiguilles, reste un instrument à mesurer ou à découper le temps. Simplement, elle devient inutile, quelle que soit sa justesse ou sa précision.
Le suivant est d’ordre intellectuel : l’être parlant se présente comme doté de tous les éléments mécaniques qui constituent une horloge, non un être humain. La série de termes commence par un mot polysémique, « corps », qu’on pourrait croire d’abord essentiellement humain, et la polysémie, de mot en mot, s’estompe pour devenir monosémie : « mécanique » peut s’appliquer à l’être humain, « ressort » aussi, mais à partir de « remontoir », « cadran blanc », « chiffres noirs », le transfert est effectué vers la machine.

- Ces deux étapes paradoxales de l’affirmation de Robert Mallet débouchent sur une aberration apparente, dans le transfert littéraire : le poète donne la parole à l’horloge, ou se décrit (être humain) comme un mécanisme.
- Cela aboutit au paradoxe final : « fabriquant l’heure », je ne sais quelle heure il est.
Ce participe présent, apposé au sujet, a une fonction concessive, ou d’opposition. On doit s’interroger sur le sens complexe de cette expression, puisqu’elle implique la création littéraire.
En effet, celui qui dit “je” est aussi le poète, et son texte se déroule dans le temps de l’écriture, puis de la lecture. La fabrication échapperait donc à son créateur, et il ne donnerait pas les aiguilles, à savoir l’instrument qui permet de le lire, matériau vivant mais dont la signification est cachée.
Les chiffres noirs représenteraient-ils les lettres, l’encre du texte sur fond blanc ?
Que manque-t-il pour en faire la lecture ? Un doigt, comme dans le poème de Baudelaire, qui désignerait tel ou tel endroit du texte pour en faire appréhender le sens ?

- Donc, le poète serait celui qui lance une parole, sans savoir ce qu’elle signifie, et le lecteur se trouverait devant elle comme devant une horloge sans aiguilles, mais aurait l’obligation pressante de chercher à la comprendre, parce que cela recèle du sens.
- Donc, ce texte en apparence d’une excessive banalité pourrait conduire à toucher du doigt ce qu’est l’invention, la transmission littéraire.

La poésie ?

- On se contentera de quelques remarques, sans approfondissement, d’abord sur les rythmes :
Ils évoquent la mécanique de l’horloge, par la lecture orale, avec des effets de sonorités ou d’assonances, des allitérations, des échos, dans la strophe 1 : on se rapportera aux indications précédentes sur le lexique et la structure grammaticale.
- On pourrait aussi entendre des cadences paires : « L’horloge marche » = 4 syllabes ; « Mais sans aiguilles » = 4 syllabes ; on peut repérer quelques octosyllabes qui s’enchaînent, parfois avec un léger effet de rime : « Temps fractionné mais à l’insu », « Découpé mais dans l’inconnu », « Dépisté mais insaisissable », « Juste mais injustifié ».
- La longue phrase « Les battements si réguliers du balancier font dire » commence comme un alexandrin au rythme ternaire, avec une sorte de rime interne « réguliers / balancier », puis se résout en un prolongement qui déséquilibre la lecture vers une suite purement sonore, fondée sur la répétition du son “eur”. On ne peut pas parler de rimes au sens propre, puisque le poème n’est pas en vers, mais cette fin de la première strophe comporte une répétition qui y ressemble.
- On peut aussi relever des effets évocateurs d’un rythme mécanique dans la strophe 2, provenant de la ponctuation, des allitérations des marques de la première personne.
La fin de la seconde strophe reprend de manière atténuée le phénomène sonore, par la répétition du son “eur”.

- D’autre part, on peut trouver dans ce poème une description abstraite, très épurée certes, mais qui prête à voir, ou à imaginer, dès le premier “vers”, avec la métaphore devenue cliché « L’horloge “marche” ».
L’autre description, originale par son paradoxe, se trouve dans la seconde strophe, puisque Robert Mallet y commence le portrait d’un objet représentable, et l’achève par une absence majeure.
- Donc, on voit que l’écriture poétique peut manipuler les procédés conventionnels, les détourner, et produire néanmoins un effet.

La tonalité générale.

- Pas d’affirmation catégorique possible : texte ni pessimiste, ni optimiste.
- Mais on doit au moins reconnaître que le texte propose une réflexion, un questionnement sur le sens ou son absence, sur l’impossibilité de se situer dans le temps.
Peut-être y a-t-il dérision ou ironie, ou au contraire sérieux et gravité, peut-être même l’un et l’autre ne sont-ils pas incompatibles.

Synthèse : la poésie du temps qui passe ?

- Elle montre très souvent l’aspect mécanique du déroulement des heures, des minutes, et en tire parti pour produire des effets de rythme, de sonorités.
- Elle s’appuie toujours sur une imagerie du mouvement et de la circularité, et illustre des modèles qui varient selon les époques, les cultures, les techniques : du cadran solaire au chronomètre, du cycle des jours humains aux cycles des astres, etc.
- Elle évoque presque obligatoirement la difficulté de vieillir, d’approcher de sa fin, et en tire parti pour produire des effets de tonalité : la dérision, le tragique, la réflexion philosophique neutre, etc.


Le poème de Robert Mallet peut être lu en ligne à cette adresse, mais il faudra le chercher sur cette page Internet d’Anne Sculfort...


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Robert Mallet, L'heure qu'il est
Robert Mallet, L'heure qu'il est

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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