Jacques Brel, Les Vieux.

vendredi 23 janvier 2015
par  BM

Plan sommaire proposé pour un commentaire de texte littéraire.

- Introduction
- A) Vieillesse
* a) dans la société
* b) chez soi, au logis, les habitudes, le décor
* c) en soi, le corps, les yeux ; la vie
* d) les sentiments
- B) Mort
* a) l’amour séparé
* b) le temps lent, la patience
* c) la mort inéluctable
- Conclusion

Proposition de devoir rédigé, réécrit en classe après la remise des copies.

Première introduction d’élève :

Même quand il est comique, Brel n’a rien d’un auteur gai, ni optimiste. Il serait plutôt grinçant. Ses scènes préférées sont souvent tragiques : amour brisé, solitude, mort, déchéances variées… Dans cette chanson, en revanche, il ne paraît pas hargneux, mais choisit d’évoquer la détresse des vieillards ; les “vieux” comme il les nomme, ne sont pas l’objet de sarcasmes, mais plutôt de sa compassion et de sa tendresse : il nous montre, il nous fait entendre (et l’on essaiera de ne pas perdre de vue, ou d’ouïe, qu’il s’agit d’une chanson) le lent et douloureux effritement d’un couple de vieux, leur angoisse devant la mort, et cela au moyen d’une observation assez précise, voire pittoresque, mais très nuancée et poétique. On peut essayer d’examiner d’abord la description de la vieillesse, puis l’approche de la mort telle que Brel la conçoit ici.

Deuxième introduction d’élève :

La chanson poétique existe, et l’un de ses éminents créateurs en cette fin de XXème siècle est Jacques Brel. Certes il n’est pas optimiste, et les sujets qu’il chante sont parfois macabres. Dans le poème Les vieux, car c’est un poème et non seulement une chansons de variété française, il met en scène simplement et sous la forme d’une fable, avec moralité au refrain et au finale, un couple de vieillards face à la douleur de vieillir et face à l’inéluctabilité de la mort. On pourra d’abord examiner comment l’auteur a décrit, mis en images et en mélodie cette vieillesse à deux, cet univers clos des vieillards, et ensuite comment il a peu à peu amené devant ses “vieux amants” (autre chanson du même Brel) le spectre d’une mort annoncée mais peut-être trop lente à venir.

Développement, première partie

- Il faut d’abord comprendre que Brel fait des « vieux » une classe sociale à part entière, une catégorie autonome : ils suffisent à faire une chanson, il ne parle que d’eux. Ils sont même isolés : ils ont bien un « chez eux », mais qui y va ? Qui connaît leur intérieur ? Ils semblent surtout avoir des relations de leur âge, et, à mesure que les uns meurent, d’autres deviennent vieux à leur tour.
Brel nous montre une sorte de clan très fermé, mais à recrutement et extinction permanents. Les seules variantes consistent dans le degré de vieillesse, ou de laideur.
Cette société semble démodée, c’est une autre de ses caractéristiques : Brel ironise doucement sur la province à Paris. Tous les vieux sont ainsi placés dans le même moule, celui de la désocialisation progressive, avec les inconséquences que cela entraîne sur la description qu’en fait l’auteur. Ils n’ont pas tous de livres, ni de pianos, ni de pendule d’argent, ni de richesses. Mais Brel examine le cas général au moyen d’aspects particuliers, comme s’il traitait un cas d’espèce. Et tous les vieux ont un intérieur, qui nous est montré avec un peu de pittoresque, un peu d’imagerie traditionnelle, et ce mélange fait de sa description quelque chose de vraisemblable.

- C’est en effet un tableau conventionnel de la vieillesse : il ne peut aller au détail ou à la particularité, l’auditeur doit en comprendre immédiatement le sens. Les éléments choisis sont pertinents, bien placés dans le déroulement mélodique de la chanson.
Tout d’abord, la « pendule d’argent » vient au refrain, et elle est symptomatique de l’état de vieillesse, ou symbolique : les vieux sont ceux qui ont le plus mesuré le temps, et qui en savent la valeur, et qui le regardent passer. De plus le compagnon des vieux, le « petit chat », ou autre serin ou animal de compagnie, sert à évoquer le manque, ou le report, d’affection humaine. L’univers clos et restreint de la maison est le plus conventionnel, le plus artificiel, mais aussi le plus évocateur : « fenêtre », « fauteuil », et surtout « lit ».
Tout cela évoque bien un groupe social distinct, qui mérite un univers spécial, le fauteuil de la retraite, la fenêtre pour regarder les jeunes passer, et le lit de mort. Les habitudes des vieux sont également saisies sur le vif par Brel avec concision : petites habitudes de propreté, « ça sent […] le propre », tisanes, « ça sent le thym », petites fêtes qui rythment les semaines, « muscat du dimanche ».
Ces habitudes ont toutes un point commun, elles sont réduites, comme leur maison. Et cette réduction est surtout un arrêt, marqué par la négation « ne […] plus » dans toutes les strophes.

- Mais c’est surtout à la personne même des vieux que Brel s’attache. Leur description est plus fouillée, et Brel nous montre la faiblesse de leur rattachement à leur passé : adverbe « trop », image du corps et des gestes raidis par les rides, évocation des larmes et des rires passés, des yeux qui ne servent plus qu’à pleurer et de la voix capable seulement de se lézarder. Cette dernière métaphore correspond aussi à l’image d’une maison en voie de destruction. Finalement, toute leur vie passée est réduite à si peu, et leur vie présente se brise rien qu’au souvenir.
Et les sentiments semblent être ce qui reste de plus solide. Brel a choisi de montrer la défaite progressive du corps, mais sans la perte de l’amour. Là encore, c’est conventionnel, il choisit des vieux qui s’aiment encore et dont la vieillesse a soudé, renforcé l’amour : « un cœur pour deux ». Dans un grand nombre d’expressions on voit le couple, le nombre « deux », l’image d’une symétrie ou d’une complémentarité.
Les vieux vont par deux, et forment un ensemble unique qui ne tire sa vie que de cette dualité. C’est sans doute la raison pour laquelle Brel nous les montre finissant obligatoirement par s’éteindre : ils vont « bras dessus bras dessous », ils « se tiennent la main », et si l’un des deux disparaît, c’est l’enfer.
Est-ce de l’amour ? Brel n’est pas explicite. Mais c’est sûrement plus que de l’habitude, et cela ressemble à une union que l’on craint de briser. Le verbe « se perdent » n’a pas un sens réfléchi, mais bien réciproque : la durée de l’un fait durer l’autre, ensemble, quitte à durer « trop longtemps ».

- Donc, dans l’évocation de cette vieillesse, on a pu remarquer, pour simplifier, que Brel a délibérément schématisé, mais sans méchanceté, au contraire en accordant une valeur d’idéal aux vieillards. N’allons pas jusqu’à dire que c’est pour mieux les abattre ou les détruire, car il a aussi, dans l’évocation de la mort qui « les attend », fait montre d’une douceur inhabituelle par rapport à ses chansons macabres.

Développement, seconde partie

- Cette douceur se manifeste dans la tentative de rejoindre l’autre, donc dans la durée de l’amour ; on la trouve aussi dans la lenteur du temps. C’est une mort lente et douce, peut-être souhaitée ainsi, et enfin Brel pense à tout le monde. Nous sommes tous, en principe, de futurs vieux ; et en y insistant, il contribue à ôter un peu d’atrocité à la mort des seuls « vieux ».
- Devant le spectacle de la mort des autres (« un plus vieux », « une plus laide ») le couple semble se resserrer. Et le soleil qui les réchauffe pendant une heure n’est pas ici comique ni ironique. C’est peut-être le soleil de l’amour. Et si l’un des deux meurt, dans tous les cas l’autre essaie de le rattraper, de le retrouver.
Brel a joliment montré cette tendresse pitoyable dans l’expression « en s’excusant déjà ». C’est sans doute une fuite devant le temps, ou devant le reste du monde ; c’est au moins une fuite devant la vie et sa dureté. Cette fuite est aussi une recherche de celui qui est parti le premier : rien de lâche, rien de dérisoire, au contraire : la dignité humaine, si souvent dénigrée et raillée par le chanteur quand elle fait défaut, ne fait pas défaut à ses « vieux ».

- Et cette dignité est fondée pour une bonne part sur la patience, sur la confiance en la mort. Celle-ci, ou la pendule, « attend ». Elle symbolise de manière très transparente, et poétique, la mort, tels ces cadrans solaires qui avaient comme fonction majeure le “memento mori” plus que le comptage exact des heures et des minutes. Et cette pendule qui « ronronne » est vivante, comme le petit chat disparu, et sa place « au salon » n’est pas seulement celle d’un objet plus ou moins décoratif, mais celle d’un hôte, qui attend patiemment et poliment.
Brel l’a placée au refrain, ce qui la fait revenir avec une régularité d’horloge (!), et il lui a attribué un autre bruit que le tic-tac habituel : elle parle, elle « dit », plutôt, c’est-à-dire qu’elle énonce une loi. Peu importe en effet sa forme, elle est ici archétypale, elle vaut par son obstination, sa régularité, sa répétition, et sa patience.
Et le rythme même de toute la chanson repose sur cette signification symbolique de la mort : rythme lent, tonalité et mélodie très répétitives pour qui a la chanson dans l’oreille, « vers » de trois fois six syllabes, et lourd, par les sonorités, par les monosyllabes remplaçant le tic et le tac attendus, par le jeu d’alternance du « oui » et du « non », langage réduit à ces deux réponses fondamentales à toute question.
Le jeu des rimes même va dans le sens de cette pesanteur, le rythme de six syllabes correspond à une unité de sens, à une proposition, au sens à la fois grammatical et énonciatif. Le temps, ou le tempo (?) de la chanson sert à évoquer le Temps. L’emploi des temps de la grammaire est aussi très parlant : présent d’habitude et/ou de répétition, passés révolus, pas d’avenir car pas de futur. - Cette absence de futur, ou cette mort, est amenée progressivement grâces aux images du texte. Tout doucement, on l’a vu, il a montré le réel ralentissement et le rétrécissement de la vie physique des vieux ; tout doucement aussi, il procède par allusions successives, par images de mort qui s’enchaînent sans choquer : sous les phrases banales et apparemment neutres, « ne parlent plus », « ne rêvent plus », « ne bougent plus », se dessine déjà l’immobilité des cadavres.
Mais Brel continue plus délicatement encore : la « mort » du petit chat, ensuite un « enterrement » d’une autre personne ; et enfin cette transformation de la mort, par les euphémismes de la dernière strophe : « les vieux ne meurent pas », « ils s’endorment », ils « se perdent ». Il ne s’agit pas ici de souffrance, ni de fin : cela ressemble plutôt à un commencement tant attendu, à une arrivée dans la vraie vie ; il reste seulement le temps, mais un temps souple, perméable, que l’on peut traverser comme on passe dans un brouillard.
Comme en science fiction, Brel a fait sortir ses vieux dans une autre dimension. Et c’est tout à fait conforme au portrait qu’il en a fait : ils sont AUTRES, ne vivent ni ne meurent comme tout le monde. Il ne reste plus à la pendule qu’à attendre l’autre, l’unique, le survivant, et le passage à la deuxième personne du singulier le montre, « je t’attends ». La symétrie de tout le début du poème se rompt ici. Et toutes les images de double, de couple, de double, s’arrêtent aussi, le verbe rester ne se trouve que dans des expressions au singulier, des marques de l’unicité.

Conclusion

Mais Brel fait des chansons, et de la morale, et ses vieux ne sont pas des victimes. Bien au contraire, après cette apparente déchirure (dans la mélodie et dans la réalité décrite) le chanteur reprend son rythme, son temps de balancier. Et la phrase finale redevient plurielle dans son complément d’objet, et collective, et nous inclut tous, y compris Brel lui-même. C’est encore une autre grande réussite du texte, avoir fait passer le genre humain tout entier dans le camp de la vieillesse. Cette inclusion de l’auteur dans la logique de son texte et sans doute une autre preuve de sa tendresse à l’égard des « vieux » du titre : a-t-il peur ? Avons-nous peur ? Que signifie cette phrase finale ?
On peut interpréter cette chanson avec pessimisme ou optimisme ; Brel, dans une autre, un texte de « vieux » car il l’a écrit à l’approche de la cinquantaine, dit : « mourir ce n’est rien, mais vieillir, vieillir… ».
A chacun sa vérité, donc, et réécoutons Brel encore une fois.


- Le texte de la chanson est disponible sur Internet. Voici une des nombreuses adresses où l’on peut se le procurer.
- Pour écouter chanter Brel, on peut essayer ici.
- La première image du logo est travaillée à partir de la pochette du disque original de Brel.


Documents joints

Jacques Brel, Les Vieux
Jacques Brel, Les Vieux

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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