Baudelaire, Les Litanies de Satan.

mercredi 21 janvier 2015
par  BM

Proposition de pistes d’analyse pour un commentaire, à développer et enrichir.

Présentation :

- C’est un poème au titre provocateur, puisque le terme de “Litanies” avec un complément du nom est ordinairement liturgique, et désigne un chant en l’honneur d’un saint de l’Église chrétienne, lors de cérémonies spécifiques.
- Il consiste en une énumération parfois très longue des vertus et des mérites de ce saint, et se termine par une Prière, dans laquelle on lui demande son aide.
- Toutes les interpellations se font sur un mode très défini : « Saint X. ou Y, toi qui, toi dont, toi à qui », etc.
- Les litanies contiennent une invocation régulière du genre « Priez pour nous », « Ayez pitié de nous », « Écoutez-nous », « Prenez miséricorde », « Donnez-nous », et cette invocation revient tel un refrain.

* On peut voir en ligne de nombreuses “Litanies” de l’Église chrétienne, par exemple celles adressées à saint Joseph, à sainte Thérèse, à saint Jacques, etc.

- Ici, le paradoxe consiste à trouver des qualités à celui qui est devenu le symbole du Mal, celui que Dieu a jeté en enfer, et dont la fonction ultime est de contribuer à la punition des pécheurs lorsqu’ils seront eux aussi jetés dans l’enfer.

- Le poème est donc organisé en une première partie, les “Litanies” proprement dites, en alexandrins répartis selon le rythme du chant liturgique : un distique qui magnifie une des vertus de Satan, puis une invocation récurrente faisant refrain, et ainsi de suite, et une seconde partie, comme dans le « Reniement » ou « Abel et Caïn », disproportionnée dans sa brièveté, titrée « Prière », en un sizain d’alexandrins.

Comment approcher le sens du poème ?

- On pourrait d’abord examiner l’invocation qui sert de refrain : « Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! »
En soi, si l’on excepte celui à qui elle s’adresse, elle n’a rien d’incongru, puisque c’est naturellement le pécheur, celui qui prie, qui réclame l’aide du saint. La première personne est donc de rigueur, l’impératif de supplication aussi, et l’hyperbole « longue misère » représente ce qu’il convient de faire cesser.
L’expression « prends pitié » est tout à fait conforme aux nombreux textes religieux, dans sa variante lexicale. Le tutoiement n’a rien d’exceptionnel, c’est généralement Dieu qui reçoit l’invocation au pluriel de majesté.
La tournure exclamative, elle aussi, et l’emploi du « Ô » vocatif, sont empruntés aux rites.

- Les litanies proprement dites, au nombre de 15, sont construites sur un schéma presque continu, commençant souvent par « Toi qui… », « Toi dont… », et quelques-unes se différencient par l’appel d’une image forte, apposée au « Toi » sous-entendu.
C’est la versification qui impose quelquefois la reprise du « Ô » vocatif, mais on peut dire que chaque distique contient une image riche, et que se constitue à chaque fois un portrait particulier de Satan, la valorisation de ce qui pourrait passer pour un vice.

Comment s’y retrouver ? Peut-être par une lecture thématique, ou formelle.

- On pourrait d’abord trouver dans ce long éloge de Satan des expressions empruntées au lexique religieux le plus classique : « Guérisseur », « Toi qui […] / Enseignes par l’amour », « Toi qui, pour consoler […] », « Bâton des exilés », « Confesseur », « Père adoptif ». mais ces vertus, souvent, sont dénaturées par l’usage qu’il en fait, ou par leur contexte immédiat.

- Le choix de l’hyperbole apparaît fréquemment, dans le superlatif du premier distique, dans les adjectifs valorisants comme « grand roi », distique 3, « regard calme et haut », distique 6, « l’œil clair », distique 8, « large main », distique 9, ou l’adverbe « magiquement », distique 10.

- L’apitoiement sur le sort de Satan, puni par Dieu : « trahi par le sort et privé de louanges », premier distique, « à qui l’on a fait tort », distique 2, ou lié aux déclassés et aux misérables, « Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, / Enseignes par l’amour le goût du Paradis, » distique 4, « Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut / Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud. », distique 6, « Bâton des exilés », distique 14, et surtout « Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère / Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père », distique final.

- L’éloge de celui qui peut apporter la richesse ou la survie : « Toi qui sais en quels coins des terres envieuses / Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses », distique 7, « Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux / Où dort enseveli le peuple des métaux », distique 8, « Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os / De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux », distique 10.

- L’éloge de celui qui a enseigné aux hommes l’art de la guerre et de la cupidité : « Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre, / Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre », distique 11, ou « Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, / Sur le front du Crésus impitoyable et vil », distique 12, ou le plaisir lié à une sexualité canaille : « Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles / Le culte de la plaie et l’amour des guenilles ».

- On trouve aussi l’éloge d’une certaine cruauté, par exemple dans le distique 9 : « Toi dont la large main cache les précipices / Au somnambule errant au bord des édifices », en lisant cette protection comme une possibilité de laisser s’écraser un innocent dans un gouffre.

Où se situe donc le blasphème, ou l’athéisme, ou la lutte contre Dieu, dans ce poème ?

- Les reproches faits à Dieu sont nombreux, souvent en filigrane au détour d’une description de Satan : _ « Dieu trahi par le sort et privé de louanges », distique 1, « à qui l’on a fait tort », distique 2, « Le Dieu jaloux », distique 7, la « noire colère » de « Dieu le Père », distique final.
Mais dans ces Litanies, point d’incitation à se débarrasser de Jésus ou de Dieu, comme dans les deux autres textes de la section « Révolte ».

- La partie « Prière » elle-même n’exprime que de manière détournée ce refus de dieu, par le choix préférentiel que fait le poète : il se met sous la protection de Satan, et lui demande l’accueil en son « Temple », à savoir l’Enfer.
Cet enfer est présenté comme une antithèse du paradis terrestre, grâce à l’image d’un nouvel arbre, non pas l’arbre “de la connaissance du bien et du mal”, celui auquel Adam et Ève ont eu le tort de toucher, mais « l’Arbre de Science ».
La vengeance, ou la revanche de Satan, est peut-être évoquée dans la description d’un sentiment proche de la rancune, ou du regret, mais pas du remords : « dans les hauteurs / Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs / De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence ! »

- La nouvelle vie imaginée par Baudelaire prend alors la forme d’une re-création, celle d’une nouvelle croyance, dans le « Temple » majuscule, mis au même degré de dignité que le « Ciel » ou l’« Enfer » : c’est le vers final, au futur, qui évoque de manière exclamative la foi en une pousse de cet arbre de Science, image de l’expansion chère à Baudelaire.
- Cette évocation est sans doute la provocation la plus forte, car elle affirme la certitude, assise sur l’efficacité de la prière, que l’avenir est ouvert, et infini, la « Science » majuscule devenant peut-être l’antidote à la croyance.
- D’ailleurs, sa majesté verbale éclate dans le rythme très ample de ces six derniers vers : rythmes binaires, parallélismes, jeux de symétries et d’antithèses, longueur des phrases.
La dernière, notamment, se caractérise par son découpage argumentatif, qui rejette à la toute fin l’image majeure. Après trois incises circonstancielles, dans un chiasme étonnant où deux compléments de lieu encadrent deux compléments de temps, prélude à un futur destiné à se prolonger indéfiniment, la comparaison se fait dans un ordre inaccoutumé, le comparant précédant le comparé.

« Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront ! »

- Cette couronne tressée à Satan, couronne vive et durable, est bien dans le ton d’une Litanie, puisque celui qui prie vise avant tout à valoriser un Saint, ou Dieu, en se présentant humble devant lui.
Le front du diable, face visible de son individu, souvent représenté orné des cornes diaboliques, semble ainsi porter une nouvelle décoration, qui en fait un héros, un être que l’on doit admirer et vénérer.

Conclure serait présomptueux, mais ...

- C’est cet espoir d’une vie éternelle auprès de l’Ange du Mal qui domine le sens général de tout le poème, avec l’amour pour le Déchu, alors que le « Reniement » se caractérisait par une certaine aigreur, « Abel et Caïn » par l’agressivité.
Ces trois tonalités constituent-elles la théologie baudelairienne ?
- Mais il serait sans doute inutile, ou sans intérêt, de chercher à voir dans l’auteur du poème un quelconque initiateur d’un rite satanique : sa prière est purement personnelle, individuelle, comme s’il éprouvait le besoin d’une rédemption originale et intime.

Que reste-t-il à faire ?

- Le recensement précis et méthodique des figures de style, images, rhétorique.
- La construction d’un parcours de lecture problématique et non thématique.
- La rédaction d’une introduction et d’une conclusion.
- Éventuellement, l’addition de questions qui pourraient être posées par un examinateur à l’oral, pour faire approfondir sa lecture à un candidat.

- Tout cela peut se faire par le moyen de messages de forum, ci-dessous.


La première image du logo représente une statue de 1836, réalisée par Jean-Jacques Feuchère (1807–1852), la seconde a été retaillée d’après une gravure de Gustave Doré qui illustrait Paradise lost de Milton.


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Baudelaire, Les litanies de Satan
Baudelaire, Les litanies de Satan

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