Baudelaire, Abel et Cain.

mercredi 21 janvier 2015
par  BM

Présentation du mythe ?

Abel et Caïn, selon une traduction de la Genèse :
1 Adam connut Eve, sa femme ; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit : J’ai formé un homme avec l’aide du SEIGNEUR.
2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel fut berger, et Caïn fut laboureur.
3 Au bout de quelque temps, Caïn fit au SEIGNEUR une offrande des fruits de la terre ;
4 et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. Le SEIGNEUR porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ;
5 mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.
6 Et le SEIGNEUR dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ?
7 Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui.
8 Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua.
9 Le SEIGNEUR dit à Caïn : Où est ton frère Abel ? Il répondit : Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ?
10 Et Dieu dit : Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.
11 Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.
12 Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre.

Proposition de lecture simplifiée

La forme du poème :

- La forme poétique est proche du chant ou de l’invocation, en versets de distiques d’octosyllabes qui font alterner des descriptions très schématiques des deux fils d’Adam et Ève.
- Le poète s’adresse aux deux “races”, avec une anaphore systématique qui scande le texte. L’alternance d’Abel à Caïn est régulière, comme celle des rimes, et la brièveté des vers permet (ou oblige à) la concision des descriptions, empêchant toute syntaxe argumentative.
- Il y a tout de même une argumentation, très nette, qui procède par la juxtaposition manichéiste des contrastes pour en faire apparaître l’aspect injuste ou choquant, argumentation prolongée par la division en deux sections inégales de 12 et 4 distiques.
La première décrit la supériorité, en maints domaines, de la famille d’Abel, préféré à son frère par Dieu, la seconde renverse complètement la situation, dans une sorte de prédiction ou d’injonction, qui s’appuie bien entendu sur le récit biblique, puisque Caïn a tué Abel, mais avec une ouverture au dernier vers, où Baudelaire enjoint Caïn de jeter Dieu sur terre, donc d’aller au bout de sa révolte.

Éléments à prendre en compte, linéairement.

- Dans la première section, Abel, berger béni de Dieu, se caractérise par la richesse, la nourriture, la productivité, la famille.
Il est dans une relation d’échange avec la divinité, sourire contre sacrifice flatteur, réussite agricole, croissance et multiplication conformes à la parole de la Genèse.
Mais un bon nombre des descriptions contiennent un élément légèrement péjoratif : le verbe « flatte » au vers 6, l’image de chauffer « son ventre », au vers 13, évoquant la paresse ou l’abandon.
L’enrichissement lui-même est dénigré dans le vers 18, qui modernise étrangement le statut de berger primitif d’Abel, « Ton or fait aussi des petits », et le verbe brouter, au vers 19, l’assimile à un animal de ses troupeaux, puisqu’il est berger.
Le verbe « pullule », au vers 15, est également péjoratif : il évoque le grouillement repris par la suite avec « les punaises des bois », et n’évoque rien de valorisant, Baudelaire emploie des mots d’un lexique ordinairement récusé par la poésie comme trivial.

- Inversement, Caïn, le cultivateur, est présenté comme un misérable, dans un décor péjoratif usuellement attribué aux déclassés, aux misérables.
On peut relever la « fange » du vers 3, opposée au « foyer patriarcal » d’Abel, et Caïn qui « tremble de froid » dans son « antre », réduit au statut d’animal.
Au lieu de se rassasier, ou de chauffer son ventre, Baudelaire poursuit l’animalisation et évoque ses « entrailles » et le bruit trivial de sa faim, dans la comparaison avec « un vieux chien », puis le froid qui fait trembler un « pauvre chacal ».
Le distique 12 nous montre un vagabond, déclassé, dans l’image des « routes » et de la « famille aux abois », figure empruntée au vocabulaire de la chasse ou de la guerre.

- Cette opposition radicale et systématique fait donc voir une sorte d’injustice, mais aucune opinion directement exprimée ne laisse entendre que ce sort opposé des deux frères est anormal, c’est un simple constat, qu’il soit formulé en injonctions ou en phrases déclaratives.

- La seconde section, très brusque dans sa manière de raconter l’histoire du premier fratricide, s’achève en incitation au déicide.
Le renversement se fait dans le lexique imagé : « charogne » au lieu de dépouille ou corps, pour Abel, et paradoxe qui transforme ce cadavre en engrais pour le sol cultivé par son frère, mais aussi dans l’énonciation, qui devient prophétique, avec l’emploi du futur « engraissera », et de l’impératif exclamatif du dernier distique, « au ciel monte, / Et sur la terre jette Dieu ».
Cette remise en cause de l’ordre divin est donc revendiquée par Baudelaire, dans l’ordre final donné à Caïn, comme pour justifier a posteriori ce premier crime de l’humanité.

Quelques images peut-être obscures ?

- Les vers 5-6, « ton sacrifice / Flatte le nez du Séraphin ! », rappellent peut-être ironiquement « ce flot d’anathèmes / Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins » et le goût du Dieu « gorgé de viande et de vins » du Reniement de Saint Pierre, ce Dieu qui aime les sacrifices à s’en enivrer, sans en être jamais rassasié.

- Les vers 19-20 : « cœur qui brûle » et « grands appétits » sont peut-être une façon de formuler la jalousie, ou l’envie de Caïn, telles que les raconte la Genèse.
Si on prend le distique comme un conseil donné au futur assassin, cette mise en garde pourrait viser à ne pas accomplir l’irréparable, et elle se trouve annulée par le dernier distique du poème, qui pousse au déicide.

- Les vers 29-30 : « voici ta honte : / Le fer est vaincu par l’épieu », mettent en opposition frontale les activités des deux frères, mais avec une modification de leurs attributs. En effet c’est Caïn qui est laboureur, le pasteur est Abel.
On peut donc voir simplement dans cette figure la signification du changement, du renversement des rapports de force, et Caïn devient le chasseur.

Comment conclure ?

- Baudelaire se réapproprie le mythe en le réécrivant, sans doute pas pour faire l’apologie d’une quelconque révolution, mais bien dans la ligne des deux autres poèmes de la section : Saint Pierre a renié Jésus, Caïn a tué Abel, et Satan est le plus beau des anges.
- La poésie peut dire le mal, cela n’implique pas que son auteur veuille manifester son irréligion ou son satanisme, ni inciter à l’athéisme : il compose ici un chant barbare, sa poésie est “recréation” d’un mythe, et le travail formel en fait une sorte de bijou provocateur, jusque dans le choix du déséquilibre de la construction.
- Le mal doit se montrer, l’action est reine, même criminelle ou désobéissante face à l’angélisme chrétien.
- C’est donc une célébration de la révolte métaphysique, ou du Mal, dans la ligne du titre donné au recueil.


La première image du logo est retaillée d’après une gravure d’Odilon Redon (1840-1916), la seconde d’après une peinture de Marc Chagall (1887-1985).
On peut écouter en divers endroits Léo Ferré, qui a mis en musique et chanté ce poème. Voici un premier site certes peu légal, un deuxième, mais on peut toujours ensuite acheter l’album, ou la chanson. Un autre chanteur le déclame ici.


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Baudelaire, Abel et Cain
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Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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