Baudelaire, Le Reniement de Saint Pierre.

mercredi 21 janvier 2015
par  BM

Les sources et les récits évangéliques :

Ce reniement, ainsi que l’usage de l’épée par Pierre, trouvent place dans certains récits, en voici un premier extrait significatif tiré de l’Évangile selon Matthieu :

« [...]
Pierre, prenant la parole, lui dit : Quand tu serais pour tous une occasion de chute, tu ne le seras jamais pour moi.
Jésus lui dit : Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois.
Pierre lui répondit : Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas. Et tous les disciples dirent la même chose.
[....] Comme il parlait encore, voici, Judas, l’un des douze, arriva, et avec lui une foule nombreuse armée d’épées et de bâtons, envoyée par les principaux sacrificateurs et par les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné ce signe : Celui que je baiserai, c’est lui ; saisissez-le.
Aussitôt, s’approchant de Jésus, il dit : Salut, Rabbi ! Et il le baisa. Jésus lui dit : Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le. Alors ces gens s’avancèrent, mirent la main sur Jésus, et le saisirent. Et voici, un de ceux qui étaient avec Jésus étendit la main, et tira son épée ; il frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l’oreille. Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée.
Cependant, Pierre était assis dehors dans la cour. Une servante s’approcha de lui, et dit : Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen. Mais il le nia devant tous, disant : Je ne sais ce que tu veux dire. Comme il se dirigeait vers la porte, une autre servante le vit, et dit à ceux qui se trouvaient là ; Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. Il le nia de nouveau, avec serment : Je ne connais pas cet homme. Peu après, ceux qui étaient là, s’étant approchés, dirent à Pierre : Certainement tu es aussi de ces gens-là, car ton langage te fait reconnaître. Alors il se mit à faire des imprécations et à jurer : Je ne connais pas cet homme. Aussitôt le coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole que Jésus avait dite : Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Et étant sorti, il pleura amèrement. »

Voici un autre récit, tiré de l’Évangile selon Luc :

« Il parlait encore, quand parut une foule de gens. Celui qui s’appelait Judas, l’un des Douze, marchait à leur tête. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser.
Jésus lui dit : « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »
Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : « Seigneur, et si nous frappions avec l’épée ? »
L’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite.
Mais Jésus dit : « Restez-en là ! » Et, touchant l’oreille de l’homme, il le guérit.
Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l’arrêter, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ?
Chaque jour, j’étais avec vous dans le Temple, et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. »
S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. Pierre suivait à distance.
On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux.
Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : « Celui-là aussi était avec lui. »
Mais il nia : « Non, je ne le connais pas. »
Peu après, un autre dit en le voyant : « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » Pierre répondit : « Non, je ne le suis pas. »
Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. »
Pierre répondit : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta.
Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. »
Il sortit et, dehors, pleura amèrement. »

Voici un troisième récit, tiré de l’Évangile selon Jean :

« Or Simon-Pierre avait une épée ; il la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l’oreille droite. Le nom de ce serviteur était Malcus.
Jésus dit à Pierre : « Remets ton épée au fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? »
Alors la troupe, le commandant et les gardes juifs se saisirent de Jésus et le ligotèrent.
Ils l’emmenèrent d’abord chez Hanne, beau-père de Caïphe qui était grand prêtre cette année-là.
Caïphe était celui qui avait donné aux Juifs ce conseil : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple. »
Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre.
Pierre se tenait près de la porte, dehors. Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre – sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre.
Cette jeune servante dit alors à Pierre : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » Il répondit : « Non, je ne le suis pas ! »
Les serviteurs et les gardes se tenaient là ; comme il faisait froid, ils avaient fait un feu de braise pour se réchauffer. Pierre était avec eux, en train de se chauffer.
[...]
Simon-Pierre était donc en train de se chauffer. On lui dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? » Pierre le nia et dit : « Non, je ne le suis pas ! »
Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, insista : « Est-ce que moi, je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ? »
Encore une fois, Pierre le nia. Et aussitôt un coq chanta. »

Une proposition de lecture pour « Le Reniement de Saint Pierre ».

Présentation :

- Nous avons un texte à la forme complexe : discursive, réflexive, donc argumentative, mais aussi poétique, imagée, et il contient une réflexion sur la notion de révolte, construite en trois étapes : les deux premières strophes évoquent un Dieu repu des souffrances humaines, satisfait des supplices que la religion lui offre en hommage à sa puissance ; les strophes 3 à 7 s’adressent à Jésus, pour le sommer de dire si son sacrifice sur une croix lui semble acceptable au regard des espérances qu’il avait en venant au nom de son père pour promettre un monde meilleur, et ces strophes visent à mettre en doute cette certitude ; dans la dernière strophe le poète prend la parole en son nom personnel, et c’est là que Saint Pierre arrive, comme exemple à suivre en conclusion des deux parties précédentes : puisque Dieu est un tyran, puisque le sacrifice de Jésus est inutile, il est juste de le renier. C’est ici que se trouve l’expression clef du poème, il faut sortir « d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ».

- Dans ce texte difficile, Baudelaire développe un langage à la fois savant, directement hérité de la littérature chrétienne et des représentations de la passion du Christ, langage complexe, fortement imagé et soutenu par une rhétorique à la construction solide. Cette imagerie se cantonne aux 2 premières sections du poème, et on est dans l’obligation d’en analyser l’ambiguïté, de manière cursive : les images montrent l’horreur, parfois à la limite de la répugnance, mais sont conformes à la tradition iconographique du christianisme, qui fait voir physiquement les blessures, les souffrances, parce qu’elles ont servi à la rédemption des hommes par un seul, selon le dogme chrétien, et la rhétorique qui les organise en fait des arguments dans une vision critique de la religion chrétienne et son fondement, la rédemption.
Il faut donc les relever, identifier, et tenter de les ordonner.

Lecture des deux premières sections, strophes 1 à 7 :

- Baudelaire commence son argumentation dans la strophe 1, par une première série d’images qui montrent la réjouissance d’un Dieu qui sacrifie son fils, ou celle des bourreaux :
« tyran gorgé de viande et de vins / Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes »
« Les sanglots des martyrs et des suppliciés / Sont une symphonie enivrante »
« Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés ! »
« Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous »
- Le portrait qui résulte de ces comparaisons ou métaphores est celui d’un égoïste cruel, prenant plaisir aux nourritures fortes, physiques ou mentales, ou morales, puisque ce qui le satisfait, ce sont les violences, la force. On peut le dire en prenant en compte les termes hyperboliques, « gorgé », « enivrante », « rassasiés », l’emploi des pluriels, et les verbes marquant le contentement, « s’endort », « riait » ; de plus certains rapprochement de termes, oxymores ou antithèses, montrent aussi cette cruauté incompréhensible, comme le « doux bruit », « sanglots […] symphonie ». La longueur des phrases, la construction argumentative des deux strophes en une question suivie d’une hypothèse de réponse, donnent une certaine lourdeur au texte, comme l’emploi de « donc », « sans doute », « puisque », « malgré », « point encore », outils d’un raisonnement qui progresse sûrement.
- La deuxième série est en nette rupture, marquée par l’emploi du tiret et l’interpellation « Ah ! Jésus, » celles qui décrivent la souffrance du crucifié en la lui rappelant dans une sorte de Memento, « souviens-toi du Jardin des Olives ! » :
« des clous / Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives, »
« Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines / Dans ton crâne »
« Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible / Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang / Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, / Quand tu fus devant tous posé comme une cible »
- Ici, c’est la douleur que cherche à marquer Baudelaire, par les verbes de violence physique, « plantaient », « enfoncer », « brisé », et en leur attribuant des compléments empruntés au vocabulaire du corps dans ce qu’il a de plus sensible, les « chairs vives », le « crâne » ; la violence de la crucifixion se relève aussi dans les images hyperboliques de la déformation du corps humain, « pesanteur horrible », « tes deux bras distendus » ; l’image qui clôt la strophe 5, « posé comme une cible », est un rappel global de ce sacrifice, et de sa valeur de démonstration.
- Le ton soutenu, la syntaxe recherchée, les anticipations de certains compléments du nom dans le but d’amener la rime ou soutenir le rythme des alexandrins, contribuent à marteler le raisonnement et à lui donner un aspect solennel.
- L’argumentation continue avec divers procédés rhétoriques ou grammaticaux, la répétition du « lorsque » aux vers 13 et 15, sa reprise par « quand » au vers 17, et « que » au vers18, puis « quand » au vers20, logique narrative reprenant tel ou tel élément du chemin de croix chrétien ; la même structure répétitive, ou anaphorique, est visible dans la suite de cette apostrophe, lorsque Baudelaire met en image, dans la troisième série, les jours « si brillants et si beaux », en les qualifiant tour à tour dans une proposition subordonnée introduite par « où » : les jours « où tu vins », les jours « où tu foulais », les jours « où tu fouettais », les jours « où tu fus maître ».
- Cet éloge du Jésus triomphant est directement enchaîné à la description de sa déchéance, car la phrase ne s’interrompt pas, mais la proposition principale arrive après les temporelles qui rappellent le calvaire : Baudelaire résume en deux épisodes célèbres la vie de Jésus. Elles constituent un contraste, dans les strophes 6 et 7, entre deux postures antithétiques, et à ce titre continuent la définition paradoxale du Dieu satisfait de la violence humaine.
- En effet, Baudelaire rappelle la gloire de celui qui triomphait dans la douceur, avec un lexique emphatique et hyperbolique, « si brillants et si beaux », « l’éternelle promesse », « chemins tout jonchés », des accumulations d’élément naturels comme la « douce ânesse », « fleurs » et « rameaux », les sentiments ordinairement qualifiés de positifs, comme « espoir » et « vaillance », mais on y voit aussi un Jésus acharné et manipulant un instrument de souffrance, le fouet, dans une posture excessive, « à tour de bras ». Certes, le complément de cette fustigation est qualifié péjorativement, mais le contraste n’en demeure pas moins. Le vers 27 résume à son tour le personnage, comme le faisaient le vers 8 pour Dieu, « point encore rassasiés », le vers 20 pour la crucifixion : « tu fus maître enfin ».
- La phrase finale, dans cette deuxième partie de l’argumentation, contient une accusation implicite dans la question oratoire :
« Le remords n’a-t-il pas / Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ? »
- La notion de remords, fréquente chez Baudelaire, est ici manifestée fortement par la comparaison avec « la lance » qui perce le cœur du supplicié. On pourrait penser que Baudelaire cherche à faire douter Jésus de l’utilité de son sacrifice, consenti à un père barbare et cruel, et c’est le procédé rhétorique qui prépare la troisième section du poème.

Lecture de la dernière strophe :

- Celle-ci commence comme la deuxième, par l’emploi d’un tiret, et un changement dans l’énonciation, puisque, après les questions que se pose le poète aux strophes 1 et 2, l’interpellation qu’il adresse Jésus aux strophes 3 à 7, voici que Baudelaire parle à la première personne, dans une tournure qui accentue fortement la prise de position personnelle : « Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait ».
- Et c’est un parallélisme qu’il établit entre deux morts, celle de Jésus, et la sienne propre, au futur, par l’euphémisme du verbe sortir. C’est une revendication d’activisme, presque, qui est alors faite, et voici le Saint Pierre du titre qui apparaît.
- Il faut rappeler que, selon le récit chrétien, Pierre aurait tiré son épée et coupé l’oreille d’un soldat venu arrêter Jésus, unique geste de violence d’un apôtre. Mais Baudelaire met cet acte, sans le raconter, en parallèle à ceux de la crucifixion, et aux coups de fouets distribués aux marchands du temple. Sa manière de le revendiquer est très forte grammaticalement et rhétoriquement : il emploie le subjonctif de souhait, plutôt précieux, du verbe pouvoir, et un effet de symétrie sonore et rythmique dans la répétition du mot « glaive », revendication d’une mort violente pour lui-même.
- Cette affirmation très forte, dans la dernière strophe, apparaît comme une réponse biaisée à la question initiale : « Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes ? », puisque Baudelaire lui-même prononce une sorte de blasphème, en reniant à son tour le sacrifice de Jésus. Il réutilise le verbe faire, deuxième et dernière occurrence, dans une affirmation renforcée par l’adverbe « il a bien fait. » Apparemment, ce reniement n’a rien à voir avec l’action guerrière de Pierre au « Jardin des Olives », mais Baudelaire affirme peut-être ici son goût de la force, de l’action, et non du rêve. L’utopie christique de la rédemption semble inopérante, elle doit donc être refusée, ou récusée, et on sent que c’est un des buts de cette argumentation imagée qu’en fait le poète.
- Il revendique donc de faire partie du “nous” implicite du vers 4 : Dieu s’endort « au doux bruit de nos affreux blasphèmes ».
- L’unique valorisation du triomphe, dans toute cette imagerie, c’est l’expulsion des marchands du temple, et elle apparaît comme un inachèvement, comme si la religion héritée de ce récit eût dû être forte, active, puissante, et l’insatisfaction implicite de Baudelaire ne consiste peut-être pas en un reniement personnel, mais en un vrai acte de foi dans la force.
- La « simplicité » de Jésus, évoquée au vers 10, possède la même mièvrerie que celle de la « douce ânesse » et des « fleurs » ou des « rameaux ». La posture « à genoux » qui lui est associée fait de lui une victime passive du goût de son père pour la vision du mal.

Conclure ?

- On retrouve ici, sans que le mot soit nommé, le thème du titre du recueil.
Provocation, exploitation des clichés chrétiens, ambiguïté des thèses (s’il y en a ?) soutenues, ce poème ouvre brillamment la section Révolte .

Aller plus loin :

Il faudrait réorganiser les remarques, construire un plan de commentaire, simplifier le langage.
Cette lecture sans doute trop bavarde, mérite des commentaires dans un message de forum.
Ils seront les bienvenus.


La première image du logo est retravaillée d’après une gravure de Gustave Doré, la seconde d’après des fresques du couvent espagnol de San Isidro, dans la province de Leòn.


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Baudelaire, Le reniement de Saint Pierre
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