Baudelaire, Chanson d’après-midi.

dimanche 18 janvier 2015
par  BM

Pistes pour une lecture suivie du poème « Chanson d’après-midi », de Baudelaire.

Présentation :
- C’est un texte déclaratif, adressé à une femme, avec abondance de marques de la personne, TU et JE.
- Cliché classique de la soumission de l’amant à la femme qui le domine et lui apporte à la fois souffrance et bonheur.

Éléments à examiner avant reconstruction d’un commentaire ou une lecture suivie : une femme, un poète soumis, une forme poétique pour mettre en scène cette relation

1°) Un parcours zigzaguant du corps féminin.

- La description passe brièvement des sourcils aux yeux, des cheveux à la tête, de la peau au parfum, des hanches aux seins, de la bouche à l’œil, puis le poète se place sous les pieds de cette femme.
Cette femme apparaît plutôt en pose qu’en mouvement, comme une exhibitionniste ? Des comparaisons sont possibles avec « Les bijoux », ou « La Beauté », ou « Le beau navire », « À une mendiante rousse », etc. (cf. aussi « Les Métamorphoses du Vampire » : “sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi !"
Elle est composée d’une suite de clichés ou d’instantanés, qui se contredisent au fil du texte : « sourcils méchants » au vers 1, « œil doux comme la lune » au vers 32, femme sans parole, mais qui rit.
Pas d’oreilles : n’écoute-t-elle pas son adorateur ? Sait-elle qu’il est là ? Elle semble une construction érotique destinée à l’adoration, au regard, pas au toucher : c’est elle qui caresse, comme le dit la strophe 5, pour faire « revivre les morts », à savoir le poète lui-même dans sa « noire Sibérie ».
Donc, femme fantasmée et imaginaire.

- La description manque de précision, et ouvre donc à toute la richesse de l’interprétation : pas de couleurs, pas de formes précises, flou artistique où les caractéristiques les plus précises sont uniquement affectives, sensuelles ou sentimentales : « méchants », « frivole », « chaude », « paresse », « langoureuses », « rage », « sérieuse », « moqueur », « doux », « charmants », ce qui constitue un portrait composite, voire contrasté.

- Cependant, sa féminité réside dans les détails : les « yeux alléchants » font de la femme un objet de désir ; « frivole », critique traditionnelle de l’inconstance féminine ; au vers 12, « l’énigme et le secret » sont un autre cliché du mystère féminin, ou l’incompréhensibilité d’un monde hermétique aux hommes ; érotisation de la gestuelle et des attitudes, aux strophes 5-6 : la « paresse », la « caresse », les « poses langoureuses », le luxe des « souliers de satin », image reprise au vers suivant dans les « pieds de soie ».
Le portrait est éclaté, additions de situations dans lesquelles cette femme se montre attirante et dominatrice. Il est difficile de parler de progression logique, c’est plutôt l’inconstance qui s’affiche. Par exemple, les strophes 7-8 montrent deux fois de suite l’alternance de la méchanceté et la douceur, dans la relation de la bouche et de l’œil. Un certain sadisme pourrait être relevé, puisque la morsure devient baiser, ou inversement, le rire représentant une autre forme de morsure, celle de la moquerie, tandis que le regard devient un baume guérisseur.

2°) Un poète subjugué, introspectif.

- Le sentiment du poète-narrateur est d’ailleurs contrasté : adoration, souffrance, soumission. L’adoration prend une allure religieuse dans les deux premières strophes, par le paradoxe suivant : la femme n’est pas un ange mais plutôt un démon, puisque sa qualification est celle d’une « sorcière », et le poète l’adore avec « dévotion », comme un « prêtre pour son idole ».
Cette religiosité se retrouve dans la dernière strophe, avec l’emploi du mot « âme ». Quelques éléments empruntés au lexique des cultes (pas forcément chrétiens) reprennent cette atmosphère : dans la strophe 4, « un encensoir », « nymphe », dans la strophe 5, « les philtres », et illustrent l’image de « sorcière » du vers 4. même le verbe charmer, au vers 15, peut être pris dans ce sens, et d’ailleurs, dans la strophe 9, c’est l’adjectif « charmants » qui désigne les pieds de la femme.

- Ce poète est d’ailleurs un observateur attentif, et se donne à voir comme capable d’interpréter l’image de la femme qu’il reconstruit, et aussi de procéder à son introspection, pour comprendre ce qu’il est : comparaison avec un « prêtre », conscience d’avoir recouvré une « âme … guérie », autoportrait de son spleen dans l’expression du vers final, « ma noire Sibérie ! ».
C’est lui qui juge « étrange » l’air de cette femme, ou « mystérieuse » sa rage, comme si elle lui était incompréhensible, ou qui caractérise les tresses « rudes », évoquant ainsi un toucher qui n’a peut-être pas lieu ; le début de la strophe 5 laisse entendre une comparaison, implicite, entre d’autres sources de plaisir et la contemplation de la « paresse » féminine.

3°) Une forme poétique vive et dansante.

- La forme poétique choisie est celle de quatrains en vers de sept syllabes, donc d’un rythme assez vif et dansant, et cela permet à Baudelaire de travailler la brièveté des images et des notations : phrases simples, images raccourcies, et syntaxe qui élimine les constructions complexes.
Beaucoup de phrases sont construites avec des structures sujet / verbe / complément, des juxtapositions nombreuses, deux seules propositions subordonnées complexes se rencontrent : dans la strophe 1-2 : « Quoique … qui n’est pas … Je t’adore », et la strophe 5 : « la caresse
Qui fait revivre les morts ».
Énonciation expressive, en raison de la forme brève des vers : Baudelaire pratique l’exclamation, et la dernière strophe en juxtapose deux, dans une sorte de reprise qui économise la syntaxe.

- Peu de comparaisons strictes : vers 14, 15, 32, mais construites par des procédés de complément : vers 1-2, 7-8, 11-12, 17-18, des métaphores simples : vers 9-10, 11, 16, 21-22, 23-24, 31, 34, 40.

- Le jeu systématique des pronoms place les deux personnages dans une relation permanente et forte : strophes 1-2, strophes 8-9-10. Cette relation marque nettement la passivité : le seul verbe actif est « Je t’adore », au vers 5 ; ailleurs, « Tu me déchires », « tu mets sur mon cœur », « Sous tes souliers […] je mets », et « Mon âme par toi guérie ».
La dernière strophe particulièrement développe cette relation qui fait de la femme une actrice efficiente : elle est « lumière et couleur », et l’âme du poète est représentée par la métaphore « noire Sibérie », absence de lumière et de chaleur.

Conclure ?

Tout reste à faire : les figures de style à identifier plus clairement, les jeux sur la rime et le rythme, les symboles, et évidemment les ouvertures vers d’autres textes de Baudelaire.
Et il faudrait encore une introduction, ou des idées pour une présentation d’oral, et prévoir quelles questions seraient posées par un examinateur pour inciter un candidat à y répondre en dix minutes.
Au travail ... et pourquoi pas dans un message de forum ?


La première image du logo est tirée d’une édition illustrée des Fleurs du Mal par Paul Lemagny (1905-1977) en 1949.

La seconde image du logo est reprise et retravaillée d’après une illustration de Matisse (1869-1954) pour les Fleurs du Mal en 1944.


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Baudelaire, Chanson d'après-midi
Baudelaire, Chanson d'après-midi

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lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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