Baudelaire, L’albatros.

dimanche 18 janvier 2015
par  BM

Parcours de lecture, pour une classe de Première L

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.

Remarques préliminaires.

- Plan disproportionné : 12 vers + 4 vers = l’oiseau + le poète liés par la comparaison du vers 13.
- Sujet “symétrique” entre le “haut” et le “bas” : l’oiseau = la beauté = la supériorité = la solitude, etc.
Capturé par les hommes, il devient le monstre = « l’infirme » = la victime ; le poète = l’oiseau, les hommes = la laideur = la méchanceté = le nombre, etc.
- Donc, poème hautement symbolique.

Observation schématique et détaillée strophe par strophe.

- Strophe 1
Vers 1 et début de vers 2 : description des humains, rythme sec, sonorités dures, significations négatives, grammaire sujet-verbe-c.o.d. à l’avantage des humains, présent d’habitude, mise en évidence du mot-titre à la rime du vers 1, accentuation immédiate de ce mot comme mot-clé.
Vers 2 à 4 : description de l’oiseau, c.o.d., rythme dansant et ample, sonorités amples et assez douces, adjectifs insolites et élogieux, renversement du rapport actif-passif (sujet-verbe-c.o.d.).

- Strophe 2
Vers 5 : retour à la situation dominante des humains, retour à une structure narrative et non plus descriptive, vocabulaire concret et trivial, rapport sujet-verbe-c.o.d. à nouveau en faveur des humains, sonorités fortes.
Vers 6-8 : description de la déchéance de l’oiseau, antithèses montrant une dégradation plus forte que l’ancienne grandeur ; vers 6 « rois » + c.d.n. s’oppose à deux adjectifs dévalorisants ;
vers 7-8, adjectif + ailes + adjectif s’oppose à verbe + adverbe + comparaison complexe ; toujours, cependant, un vocabulaire superlatif pour l’oiseau, jamais pour les humains en position de force ; rythme pesant vers 7-8.

- Strophe 3
Vers 9-12 : aggravation de la dégradation par les exclamations et la progression ;
vers 9 = rappel du vers 3, vers 10 = rappel du vers 6 ;
vers 11-12 en une seule phrase de deux termes parallèles ; les vers 11-12 sont plus fortement humanisés (geste de fumer ou de boiter) ; sonorités vives, peut-être criardes, et rythme morcelé par des mots courts ; le verbe « volait » du vers 12 évoque la perte d’une capacité antérieure, comme l’adverbe « naguère » du vers 10 ; impression de malaise devant une cruauté stupide, et devant une volonté de rabaisser l’oiseau au niveau de l’humain.

- Strophe 4
Vers 13 : retour à une structure sujet + verbe + attribut qui favorise l’oiseau donc « le Poète », comme la majuscule traditionnelle, allégorique et définitionnelle ; retour aux termes élogieux à l’égard d’un humain hors-normes, et affirmation de la forme littéraire symbolique, le procédé de comparaison.
Vers 14-16 : animalisation très forte, bien que cela désigne le Poète (vers 13 « nuées », vers 14 « tempête », « arche », vers 15 « exilé sur le sol », vers 16 « ses ailes ») ; similitude du vers 16 avec le vers 12 ;
Vers 15 : différence avec la situation de l’albatros, “l’exil” n’est pas la capture, mais la mise en sécurité ; affirmation d’une déchéance, et/mais d’une provenance/origine divine et aérienne ; le vers 15 entier suggère un monde perpétuellement hostile.
Vers 16 : retour au vers 8, comme dernier effet d’écho.
Vers 13-16 : rythme à nouveau ample et majestueux, contradictoire par rapport à la déchéance évoquée (vers 15 ≠ vers 16) ; tare paradoxale, et rôle contre nature que le Poète refuse : sorte de refuge hautain dans des tâches incompréhensibles du vulgaire.

Lecture plus développée

Introduction
- Ce poème est extrait de "Spleen et idéal", la deuxième partie du recueil Les Fleurs du mal. Cette partie évoque l’homme déchiré entre l’aspiration à l’élévation et l’attirance pour la chute, déchirement à l’origine de l’envie nommé spleen, indissociable de la condition humaine et qui finit par triompher. L’albatros traduit chez Baudelaire la conscience d’être différent des autres.
- Baudelaire a recours à une image très suggestive pour dépeindre sa propre condition dans une société qui l’ignore complètement. L’image de l’albatros capturé évoque l’idée d’un être totalement étranger au monde qui l’entoure. Baudelaire fut ensuite considéré comme faisant partie de la génération des poètes maudits, c’est-à-dire non compris par les gens de son époque. Les trois premières strophes concernent l’albatros tandis que la dernière est dédiée au poète.

La parabole du poète oiseau
- A) Une double analogie... Une double comparaison
Ce poème est fondé sur une double comparaison. L’albatros est personnifié étant donné que le poète est comparé à l’oiseau. Grâce à un réseau de personnification, les trois premières strophes comparent l’albatros à un roi déchu (« roi » vers 6), à un voyageur ailé tombé du ciel. _ La quatrième strophe explicite le symbole en faisant du poète, par une comparaison et une métaphore hyperbolique, un « prince des nuées » (vers 13) aux « ailes de géant » (vers 16). Exilé parmi les hommes, la vie de l’albatros apparaît donc comme une parabole qui définit l’existence du poète. Le poète et l’albatros sont associés dans la dernière strophe et cette association oblige à une réinterprétation : le voyageur ailé devient le poète, les hommes d’équipage deviennent la foule et les planches deviennent le théâtre social.

- B) L’élévation... Les thèmes du poète
La verticalité, l’aspect aérien. L’albatros est évoqué dans toute sa grandeur comme le confirme l’enjambement des vers 1 et 2 qui suggère l’immensité des espaces que l’albatros a à parcourir. Cette notion de grands espaces est renforcée par l’hypallage du vers 2 (« vaste oiseau des mers » = oiseau des vastes mers).
L’aspect sublime : au-dessus de l’horizontalité médiocre (la société), l’oiseau donne une impression de majesté, fait de fluidité, comme l’eau sur laquelle vogue le navire mis en relief par l’harmonie suggestive du vers 4 en "v", "s" et "f".
L’isolement, la solitude : il y a le monde d’en haut et le monde d’en bas et la communication entre les deux est difficile, voire impossible.
La situation de la victime : l’albatros mais en même temps, le poète est agressé par les moqueries des marins (vers 11 et 12) puis par « l’archer » et les huées (vers 14-15).

Un univers soumis à de fortes tensions
- A) Le jeu des antithèses...
Le poème de Baudelaire donne de l’albatros deux visions radicalement opposées : autant l’oiseau en vol est un oiseau majestueux à l’allure souveraine désigné par la périphrase du vers 16 « les rois de l’azur », autant lorsqu’il se pose il paraît ridicule :
les « ailes » du vers 7 qualifiés des deux épithètes « grandes » et « blanches » deviennent des avirons (vers 8) ;
la beauté du vers 10 devient la laideur du vers 10 ;
du vol royal (vers 3), on passe au boitement de l’infirme (vers 12).
Ces oppositions sont soulignées par des antithèses : « roi » (vers 6) contraste avec « maladroit » et « honteux » (vers 6) ; le « voyageur ailé » (vers 9) contraste avec « gauche » et « veule » (vers 9) ; « naguère si beau » (vers 10) s’oppose à « comique » et « laid » (vers 10), de plus, ici, la rime intérieure croisée associe encore à l’idée de l’albatros celle d’un animal ayant perdu son rang et son titre de « roi » ; « infirme » est antonymique de « volait » (vers 12).

- B) Le jeu sur les sonorités
Le jeu sur les sonorités renforce le contraste. La majesté de l’oiseau en vol est rendue par l’assonance en "en" (vers 1, 2, 4, 13, 14, 16) et l’allitération en "v" (vers1, 2, 3, 4). La déchéance de l’albatros se traduit sur le plan phonétique par une sorte de dégradation et l’assonance en "en" est désormais associée à des mots dont le sens ou les connotations sont négatives ou péjoratives.
Le destin funeste de l’oiseau est prédit par l’allitération en "s" du vers 4 : « gouffres amers ». La troisième strophe accumule des sonorités qui produisent un effet désagréable avec l’assonance en "e", assonance déjà présente dans la strophe précédente avec "eu" de « honteux » au vers 6, « piteusement » au vers 7, « à côté d’eux » au vers 8 et l’allitération en "c" et en "gu" comme « gauche » au vers 9 et la cacophonie « comique et laid » du vers 10.
Ainsi, le jeu des sonorités accentue la différence de l’animal au fur et à mesure du poème ce qui est renforcé par la disposition en chiasme des sonorités du vers 11.

- C) Le mouvement des phrases
Il prend une valeur descriptive. On notera en particulier :
- Une ample phrase, bien balancée pour présenter l’oiseau en vol dans la première strophe ;
Une nouvelle phrase dans la deuxième strophe très ample mais cette fois avec une nuance d’ironie pour présenter l’oiseau posé sur les planches ;
- Dans la troisième strophe, une série de trois phrases exclamatives plus courtes, au rythme plus haché pour traduire la souffrance de l’albatros ;
- Dans la quatrième strophe, une phrase en deux parties qui explique la dimension symbolique de la comparaison avec l’oiseau, il récapitule l’opposition.

III - Les symboles d’une chute
- A) Une image symbolique... L’image de la chute
À prendre au sens physique et au sens moral du terme, la chute du poète oiseau est suggérée par des images symboliques : perdant la liberté dont il jouit quand il « hante la tempête » (vers 14). C’est une métonymie du climat pour désigner le lieu, il est désormais prisonnier des « planches » au vers 5, synecdoque pour désigner le pont du navire.
- On notera le caractère ridicule de l’oiseau lorsqu’il est en dehors de son élément car un roi sur une planche, ce n’est pas sa place. L’anacoluthe des deux derniers vers (« exilé » est au masculin singulier, on attend donc un sujet au masculin singulier mais on a « ses ailes » qui est au féminin pluriel) accentue le déchirement du poète entre ses deux vies : celle de la réalité et celle de l’idéal.
- L’art est pour Baudelaire une affaire personnelle : le poète ne se mêle pas au public vulgaire. Leurs cultures sont trop éloignées. Le poète doit donc s’exiler, être seul et cette singularité s’est cristallisée dans le symbole de l’albatros.

- B) La portée des images
L’albatros est désigné par les expressions suivantes : des périphrases au x vers 2, 3, 6, 9, 13, 19 qui ont toutes une valeur emphatique. De périphrase en périphrase, c’est tout l’aspect majestueux et souverain qui est déployé. La dernière strophe développe la comparaison entre le poète et l’albatros.
- C’est la même souveraineté dans la solitude mais c’est la même déchéance lorsqu’il redescend au niveau de l’humanité vulgaire. La comparaison entre l’oiseau et le poète permet de dégager la signification allégorique du poème : comme l’albatros, le poète est victime de la cruauté des hommes ordinaires comme les hommes d’équipage au vers 1 qui ne sont pas les « indolents compagnons » (vers9).
- De plus, les « nuées » du vers 13 riment en s’opposant aux « huées » du vers 15. Les marins du vers 11 agacent et provoquent l’animal. Le poète est donc déchiré entre le monde sublime (la poésie) et la vulgarité dégradante de la société.
Bien plus, l’agressivité des hommes qui se manifeste par les huées de la foule va jusqu’à une volonté de meurtre symbolisée par l’archer du vers 14. On n’hésitera pas à mettre à mort le poète symboliquement mais il reste un homme incompris.
L’albatros poète se moque des flèches qui ne peuvent l’atteindre. Il est exilé, c’est-à-dire étranger du milieu dans lequel il vit et est très mal vu et ses ailes, c’est-à-dire le génie, le gênent.

Conclusion Selon Baudelaire, la place du poète dans la société est comparée à un albatros : majestueux dans le ciel, son élément mais ridicule sur terre et au contact des hommes. De même, le poète se situe au-dessus du commun des hommes pour ses poèmes, mais mêlé à la foule, il n’est rien et devient ridicule. On comprend pourquoi Baudelaire a été mis au nombre des poètes maudits, c’est-à-dire non compris par les gens de son époque.


Tout reste à faire ...


Brèves

Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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