Baudelaire, La Chevelure.

dimanche 18 janvier 2015
par  BM

Baudelaire, « La Chevelure »

1. Introduction
- Ce poème appartient à une série de textes inspirés par une maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval, qui joua un rôle considérable dans sa vie. Malgré les difficultés de ses relations avec cette femme, Baudelaire lui est longtemps fidèle et demeure sensible à sa sensualité.
- l’imagination du poète et qui lui permet d’accéder en rêve à un pays merveilleux. Pourtant le seul voyage exotique effectué par Baudelaire explique certaines impressions sensorielles du poème. Le poète n’a jamais oublié les quelques mois passés sur l’île Maurice et sur l’île Bourbon (île de la Réunion), en 1841 (Baudelaire est âgé de vingt ans).
- L’étude se fait selon une approche méthodique :
Les invocations.
Les métamorphoses de la chevelure.
Le voyage : voyage maritime et voyage imaginaire.
L’évocation du pays exotique.
N.B. —Baudelaire, abrégé en B.

2. Les invocations.
- Il s’agit de groupes nominaux indépendants, séparés du reste des phrases par des ! On pourra aussi les désigner par les termes "apostrophes", ou "vocatifs".
- Ces invocations sont nombreuses et présentes dans la plupart des strophes (sauf str. 4 et str. 7). Par ces invocations, le poète s’adresse à trois entités distinctes.
La femme aimée ; v. 10 : « ô mon amour ». N.B. Le poète l’interpelle encore en fin de poème : « ta crinière » [que] « tu ne sois » « N’es-tu pas l’oasis »…
La chevelure. Ici, les cas sont nombreux : v. 1 « Ô toison », v. 2 « Ô boucles », v.8 « forêt aromatique », v. 13 « fortes tresses », v.14 « mer d’ébène », v.26 « Cheveux bleus, pavillon ». On peut rattacher à cette série le vocatif « Ô parfum » (v. 2), puisqu’il s’agit d’abord d’un attribut de la chevelure, ce que confirme le vers 8 déjà évoqué.
Une dernière suite d’invocations concerne des désignations variées du bien-être et de la volupté : v. 3 « Extase ! » v. 24 « ô féconde paresse », v. 25 « Infinis bercements du loisir ».
- Comment peut-on interpréter ce choix poétique ?
La présence de ces vocatifs donne vie au poème. Par leur caractère oral, oratoire, ils confèrent au poème l’allure d’un dialogue (même incomplet) ; ils font entendre la voix du poète. Ils animent également les vers grâce aux rythmes irréguliers qu’ils introduisent dans l’alexandrin.
Remarquer les césures inhabituelles des vers : 1-2-3-13-26 ; ou si elles sont à leur place "naturelle", la rupture syntaxique que représente l’apostrophe donne un caractère plus marqué à la pause ; voir à ce propos les vers : 10-14-24-25.
Par leurs répétitions, ces invocations confèrent au poème un caractère incantatoire (Incantation : "paroles magiques pour opérer un charme, un sortilège, un enchantement." Petit Robert). Elles ont un effet d’entraînement ; leur multiplication stimule l’imagination du poète, progressivement transporté vers les lieux merveilleux qui l’enchantent.
Cet effet n’est pas indépendant du sens précis des mots utilisés. Par exemple, le mot toison (v. l : « Ô toison »,) peut faire penser à la Toison d’Or conquise par le mythique Jason, à la suite d’un long périple. De même, en lisant « forêt aromatique ! » c’est une forêt lointaine, tropicale, dense et odorante que nous imaginons.

3. Les métamorphoses de la chevelure.
- « La chevelure », qui donne son titre au poème, est omniprésente, sauf à la strophe 4 ; elle revêt des formes variées, grâce à la multiplication des métaphores.
- Elle est d’abord présentée dans son abondance, dans son épaisseur. Le rôle des sensations tactiles peut être remarqué ici : par le geste indiqué au vers 5, nous sentons presque sous nos doigts la consistance de ces cheveux.
Le mot « toison » rappelle l’épaisseur poilue d’un animal (la femme aimée est d’abord femelle, avant d’être humaine). Le mot « toison » trouve un écho à la fin du poème avec « crinière » (v. 31). Cette « toison » se pare de vertus magiques dans l’esprit du poète, puisqu’au fil des vers, il la voit devenir tantôt « forêt », tantôt « océan » ; en ce sens, elle s’apparente bien à la fameuse Toison d’Or déjà citée.
- Progressivement, l’épaisse chevelure délimite un véritable "espace". C’est ce que fait apparaître la métaphore du vers 8 « forêt aromatique » ; mais aussi celle du vers 22 « pavillon de ténèbres tendues » Le mot "pavillon" peut désigner une tente ou une petite construction, dans un jardin ou dans un parc par exemple, une sorte de kiosque. Ce pavillon délimite un espace obscur : « de ténèbres tendues », on a l’impression que le pavillon est formé d’une étrange toile opaque, imperméable à toute lumière. Cette expression du vers 26 fait écho à « l’alcôve obscure » de la première strophe. Ainsi la "chevelure-pavillon" devient une sorte d’alcôve dans l’alcôve, un endroit où la tête du poète peut se réfugier (cf. v. 20-21 : « je plongerai ma tête / Dans ce noir océan »)
Paradoxe. La richesse du langage poétique et le génie de B. rendent possible une association inattendue. Les deux expressions « forêt aromatique » et « pavillon de ténèbres tendues » renvoient à des lieux clos et sombres ; et pourtant B. a réussi à y associer aussi des images de l’immensité (étymologiquement est "im-mense" ce qui ne peut être mesuré, ce qui est : "illimité, infini" - selon le Petit Robert). La forêt enferme dans ses « profondeurs » deux continents (cf v. 6). Quant au pavillon, il s’élargit en une gigantesque sphère « ciel immense et rond » ; preuves de la vivacité de l’imaginaire baudelairien.
- Une dernière qualité est attribuée à cette chevelure : elle ondule. Le poète parle de « boucles » au vers 2 (à la fin du poème, on en trouve l’écho avec les « mèches tordues » du vers 28). Peu à peu, l’image des boucles se brouille. Dans un contexte maritime nettement affirmé (utilisation des verbes "voguer" et "nager" aux vers 9-10. Idée d’un départ prochain au vers 11 « J’irai là-bas »), la métaphore de la "chevelure-océan" s’impose avec force. Elle est à l’origine du voyage imaginaire auquel s’abandonne le poète.
Le poète joue sur la polysémie du mot « moutonnant » qui rappelle la laine bouclée de l’animal mais aussi les petites vagues que provoque la brise sur la mer. Puis, la métaphore prend forme : au vers 13, on voit la valeur expressive de l’adjectif « fortes » souvent appliqué à un état de la mer. Ensuite la métaphore filée devient essentielle aux vers 14 « mer d’ébène » ; 22, « ce noir océan »
N.B. Ébène. Ce mot possède des connotations multiples : il qualifie ici la couleur des cheveux de la femme aimée ; mais il désigne aussi un arbre tropical, s’associant ainsi aux vers 7-8 pour créer l’atmosphère exotique du poème.
- Donc dans tous les cas, la chevelure a un rôle symbolique essentiel dans ce poème. Elle est au centre du jeu de l’imagination chez B., de même que celle de J. Duval a fasciné le poète dans la vie réelle.

4. Le voyage : voyage maritime et voyage imaginaire.
- Le poème présente un mélange des deux aspects. On remarque des images océaniques, des images de voyage au long cours et un élan de l’imagination né de l’évocation de la chevelure.
- Images du voyage maritime.
Le thème est préparé dès la première strophe par la métaphore de la "chevelure-mouchoir-d’adieu". Le v. 5 rappelle un geste traditionnel. Ici, le mouchoir est remplacé par les cheveux dont la souplesse, ou la mobilité est suggérée au v. l.
La métaphore de la "chevelure-océan" introduit au voyage ; il s’agit d’ailleurs plutôt d’une promesse de voyage : « J’irai là-bas » (rôle du futur ; de la césure). Au vers 13, valeur expressive de « Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève ! » en début et fin de vers, double élan vers le pays lointain, ( On l’a déjà dit, l’adjectif Fortes rappelle l’expression maritime" mer forte ").
Le thème est aussi développé par l’emploi d’un champ lexical approprié : v.9 voguent ; v.10 nage ; puis le mot roulis, v.23 ; le verbe plonger, v. 21 ; etc.
Le rythme régulier de la strophe 5 : harmonie imitative du mouvement de la houle ou de celui du navire.

4.3. Voyage imaginaire.
- Le poème n’est jamais un récit de voyage. S’il est question de traversée, celle-ci n’est pas effective ; elle est renvoyée à un futur incertain : « J’irai », « Je plongerai », « Saura ». Pour le « saura » du v. 24, rôle de l’enjambement. L’idée de départ (v. 5) symbolise clairement l’élan de l’imagination. Les vers 9-10, 23, montrent que tout se passe dans l’esprit du poète qui d’ailleurs, se préoccupe peu de préciser la destination de son voyage : « là-bas », « un monde lointain », les mots « Asie » et « Afrique » indiquant simplement des continents.
- Chaque fois qu’il s’agit de la chevelure, on a déjà précisé qu’elle apparaît comme source d’inspiration essentielle : c’est ce qu’indiquent les vers 4,7 et 8 (« Tout un monde » / « Vit dans tes profondeurs »), vers 23-24 (« mon esprit subtil » / « Saura vous retrouver »), v. 26-27 (« Cheveux bleus » / « Vous me rendez l’azur … immense »), etc. Les invocations multipliées relancent sans cesse le jeu de l’imagination.
- Il faut aussi commenter les notations olfactives associées aux cheveux. Ces sensations sont en relation étroite avec l’évasion vers le pays de rêve, avec l’apparition du paysage exotique : vers 2 ; vers 8 (valeur particulière de aromatique, suggérant des odeurs agréables et pénétrantes) ; v. 29 ; et surtout v. 10 : « Le mien » (i.e. mon esprit) « nage sur ton parfum ».

5. L’ailleurs, le pays exotique
- Un paysage : des images riches et variées
L’évocation débute par des indications géographiques vagues (« Asie » … « Afrique »), rappelées par un « là-bas » incertain, mais renvoyant à un univers exotique. Deux qualificatifs « langoureuse », « brûlante », créent une atmosphère de bien-être sensuel et de chaleur.
Au centre du poème, l’évocation s’amplifie en une longue phrase de six vers, les vers 15 à 20, où sont réunis tous les éléments du paysage tropical cher au poète. Cette phrase se présente comme un tableau riche et varié.
- La variété est liée aux énumérations, aux expansions successives de cette phrase (les relatives).
Variété des notations visuelles : v. 15, quatre noms qui suggèrent l’activité du port ; v. 18-19 qui allient la beauté majestueuse du mouvement des bateaux (« vaisseau », mot du lexique noble) et une sensation d’étendue ( cf. "l’élévation" du vers 20 ).
Variété des coloris : mélange de la mer sombre (« mer d’ébène »), du bleu céleste, de coloris aux tons chauds, « or » (évoquant l’idée de richesse), « flammes » ; qualité de la lumière, à la fois intense, éblouissant et chatoyante avec l’utilisation du mot « moire ».
Multiplicité des odeurs (vers 30), qui provoquent une sensation de bien-être : « Je m’enivre ardemment des senteurs » (Montrer le caractère "exotique" des odeurs citées).
Enfin on ne peut ignorer l’impression d’harmonie auditive créée moins par l’utilisation d’un lexique particulier (voir tout de même l’emploi de « retentissant » : plénitude sonore) que par la qualité auditive du poème.
- Harmonie.
Qualité sonore des vers 14-20 (et du poème en général) : sonorité éclatante des participes « éblouissant », « retentissant », « glissant » ; multiplication des sons o-oi-ou dans la strophe 4, qui créent un effet d’écho. Les sifflantes des vers 18-19 suggèrent le froissement de l’eau sur l’étrave ; le caractère entêtant des odeurs, souligné par la répétition des gutturales, v. 29-30 (k. g).
L’harmonie est également liée à la beauté des images dans la partie descriptive du poème ; de nombreuses connotations positives pour les adjectifs et participes le montrent : _ « éblouissant », « retentissant », « grands », « vastes », « pur », etc. Substantifs nobles : « vaisseaux », « senteurs », « or », « moire ». On a le sentiment d’un monde merveilleux dans lequel le temps est aboli (vers 14-20-25).
Le poète invente une harmonie entre les objets et les hommes vers 11, 15, et surtout 18-19 où les bateaux sont humanisés : « vastes bras », « embrasser la gloire ».
Enfin le vers 17 renvoie explicitement à la théorie des Correspondances. Voir le poème IV des Fleurs du Mal, où s’exprime avec force le sentiment d’une unité du monde sensible.
- Sensation de bien-être voluptueux et de plénitude.
Cet aspect du pays de rêve est préparé dès le début du poème avec le mot « nonchaloir » ou avec la référence à « l’alcôve » (lieu traditionnel des relations amoureuses). L’idée d’une oisiveté heureuse caractérise le pays imaginé par le poète : voir l’adjectif « langoureuse », et l’emploi du verbe se pâmer et les vers 24-25 (remarquer l’équilibre du rythme des vers 12 et 25).
Le sentiment d’épanouissement se cristallise autour du thème de l’ivresse, préparé par l’éblouissement du vers 14 et développé dans la seconde partie du poème. C’est une ivresse subtile (cf. v. 23), née d’un mélange très riche de toutes les sensations ; et même finalement une ivresse immatérielle, un état d’exaltation spirituelle : voir le sens précis du mot « Extase » (et les procédés de mise en valeur du vers 3) ; la confirmation apportée par les vers 9-10 ; 23-25 ; les allusions fréquentes au rêve, aux souvenirs (écho entre les « souvenirs » du vers 4 et la belle métaphore finale : « le vin du souvenir ».

6. Éléments pour une conclusion.
N.B. Certains aspects du poème restent à développer : la place de la femme aimée ; le pacte avec celle-ci pour prolonger l’extase (strophe 7).
Le poème propose des images d’un ailleurs exotique et harmonieux.
Le jeu de l’imagination : elle est sollicitée et sans cesse relancée par un "objet fétiche" constamment transformé et embelli (importance de la métaphore de la "chevelure-océan", qui ouvre la voie au thème du voyage).
Une poésie incantatoire.
Importance des correspondances


Explication proposée par le professeur C. COUDERC à une classe de Première.

La seconde image du logo est une photographie d’une sculpture d’Oreste Conti, inspirée par le poème La Chevelure de Charles Baudelaire, exposée à Menton (Musée des Beaux-arts Palais Carnolès) du 25 janvier au 21 avril 2008.


Documents joints

Baudelaire, La chevelure
Baudelaire, La chevelure

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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