Claude Roy, À Peine, 1970.

lundi 5 janvier 2015
par  BM

Propositions pour un commentaire littéraire

Le poème de Claude Roy n’étant pas libre de droits de publication, on pourra le lire en de nombreux endroit sur Internet, et notamment ici :

À Peine

ou , ou encore ici.

Claude Roy, Poésies, 1970.

Éléments à développer, et plan très sommaires pour un commentaire littéraire

Impressions pour une introduction

- Texte court et difficile à saisir : 12 vers pour une déclaration ambiguë ; texte qui dit à la fois la fragilité et l’intensité de l’instant. Cette fragilité apparaît dans le thème puis dans l’évocation des sensations et de l’inquiétude ; surtout, l’intensité sera cherchée dans la déclaration, dans l’esthétique symboliste, et dans la contraction du temps autour du couple.

PREMIÈRE PARTIE

- Le thème est centré autour des incertitudes, dès le titre qui donne l’image d’une suspension, et l’on comprend assez vite qu’il s’agit d’arrêter le temps.
La répétition du titre au début du premier vers, et qui devient ensuite un refrain, permet l’évocation d’images proches parfois de l’illusion, visuelles, sonores, ou psychiques, comme si la réalité était faite de mirages, ou d’illusions.
Les incertitudes grammaticales, qui rendent la phrase ambivalente, pourraient être comprises comme l’affirmation que l’avenir n’arrive pas à se définir, voire à exister.
- De nombreuses sensations d’évanescence parsèment le poème, montrant l’instabilité du temps, soit celui qui passe, soit celui de la météorologie.
Cette irréalité est celle des moments qui précèdent quelque chose : l’arrivée d’une tempête ou de la marée, l’avancée de l’âge, la progression insensible vers le réveil, la lenteur de l’écriture.
Ce mélange, ou cette addition au fil du texte, de valeurs contrastantes qui ne s’annulent ni ne se résolvent, ou dont la frontière est difficile à percevoir, entre le vent et la mer, les cris et les chuchotements, les nuages et le reste du ciel, les couleurs qui se mêlent dans un élément mouvant, sont autant d’images presque baroques de l’inconstance, ou de la métamorphose, et on dirait que le poème cherche à fixer cet état instable pour en garder la trace.
- Une conséquence de cette mobilité lente est l’irréalité de soi-même (le poète) et de l’autre (la femme aimée, que l’on découvre au vers 2, puis plus explicitement au vers 12.
Certaines images, aux vers 9-10, 11, donnent même la sensation que la réalité est légèrement atteinte : « retrousser », « mousser », « éclabousse », « ourler ».
- Une autre conséquence est donc l’indication d’une certaine inquiétude, en grande partie d’ordre amoureux : le moment décrit est-il celui de l’intimité de la sieste ? Si oui, c’est une intimité fragile, car non unanime. Le travail de l’écrivain, ici, consiste-t-il dans la description comme moyen de posséder ce qui ne veut pas l’être ? Si oui, aux vers 11-12, ce qui apparaît est inquiétant, c’est la crainte du réveil de la dormeuse, et le sentiment de l’âge qui progresse.
En effet, écrire la possession n’est pas posséder : on ne possède pas quelqu’un d’endormi.
- Tout cela procède du doute essentiel de l’amoureux. Mais justement, c’est d’autant plus intense que l’auteur fait des efforts pour concentrer tous ces instants en un seul, très bref, celui qui tient dans le « à peine » du titre.

SECONDE PARTIE

- En effet c’est une dédicace, ou une déclaration amoureuse, on peut en relever quelques preuves : au vers 12, « rien que toi », au vers 9, « j’écris ».
Très discrètement, mais sans dissimulation, Claude Roy affirme, au présent, son sentiment.
Sa déclaration est assortie à un décor conventionnel, mer, plage, farniente.
- On peut donc parler d’esthétisme et d’un certain symbolisme, et de l’érotisme de l’imagerie.
Les éléments constituent un écrin de douceur tout autour et au-dessus du couple, dans les formes et les couleurs évoquées : « vent », « air », « nuage », « ciel », éléments immatériels mais perceptibles, font le haut du tableau en bleu et blanc et constituent une harmonie pastelle ; les sensations plus matérielles, comme le « chaud » ou d’autres objets ou actions, comme « la mer », « mousser », « plage », « flot », « plis », reprennent ces mêmes tons de blanc et de bleu.
On peut observer une mise en scène du vocabulaire dans l’imbrication des éléments entre eux, dans le fait que les sons et les images sont liés au sommeil et au rêve : il n’y a presque pas de bruit, le paysage est idéalisé.
Cela donne une valeur symbolique au mélange des couleurs et des éléments, et certaines images s’associent sans être voisines, parce qu’elles sont riches de sous-entendus liés à la situation amoureuse : le « jupon », ou « tu dors » ; même l’adverbe « dehors », au vers 11, donne une étrange impression d’intimité pour un événement qui se déroule à ciel ouvert et en pleine nature.
Se dégage également du texte une impression de petitesse face à l’immensité, et des doublets d’images comme celle de l’amour et du sommeil augmentent la sensation que le temps est ralenti.
- Donc, on peut analyser ces éléments comme l’indice d’une condensation ou d’une concentration, voire d’une cristallisation autour du « je » et du « tu » : l’univers s’étend à l’extérieur mais se referme à l’intérieur.
L’écriture enfermante du poème et de sa forme anaphorique est intéressante : Claude Roy commence avec deux strophes constituées chacune de deux phrases longues, où les vers sont indissociables deux par deux, puis la troisième strophe montre une grande accélération de ce rythme lent, avec quatre fragments enchaînés par la même anaphore de « à peine » qui s’accumulent en deux vers morcelés mais unis, puis les deux derniers vers sont unis et lents.
Cette accélération et le ralentissement final montrent peut-être l’emballement qui prend le poète s’il réfléchit trop à cette instabilité du temps et de la vie, et les vers finaux concluent sur un rétrécissement encore plus grand, puisque tout le reste du monde disparaît au profit du seul couple, la dormeuse et le spectateur-poète.
Claude Roy montre donc l’évolution du temps, de la lenteur à l’arrêt et à la possession du temps éternel.
Les symboles sensuels se confondent pour finir dans les yeux du poète : leur fermeture conserve (ou croit conserver, car le doute du « à peine » persiste) la vision prisonnière sous les paupières, faisant disparaître le monde au profit d’une persistance rétinienne de la femme endormie.
En cela, on assiste symboliquement à la naissance de l’écriture poétique en elle-même : le JE fait tout l’effort de concentrer ensemble le JE et le TU, par l’écriture et par le privilège de l’auteur qui enferme définitivement quelqu’un dans son poème.
- Donc, par l’exclusion de tout ce qui n’est pas elle, l’auteur affirme la totalité (égoïste) amoureuse.
Et la matière même vient à se condenser : le poème « à peine » écrit et « à peine » vécu contient pour toujours les deux amants, et les offre au lecteur.
Ainsi, par l’écriture, « l’aller retour du temps » du vers 4 est symboliquement arrêté : exclure « ce qui n’est pas » c’est conserver vivant ce qui est, ou faire semblant qu’on y parvient, dans une sorte de syllogisme implicite.
Claude Roy s’est portraituré en action, exerçant devant le lecteur son privilège d’écrivain : posséder par l’écriture un monde rebelle, mais rien ne dit un amour réciproque, ni ne dit le contraire.

CONCLUSION

Qui dit fragilité et volonté de la conserver ou de l’intensifier à l’exclusion de tout le reste, dit obligatoirement un certain pessimisme acharné à se transformer en optimisme. Faut-il restreindre là cette vision du texte et de Claude Roy ? Peut-être pas, car si c’est bien de la peinture, évocatrice et symbolique du temps qui passe, c’est aussi un poème amoureux.
Cette évocation du temps et de l’amour n’est pas nouvelle : qu’on pense à Lamartine (Le Lac) ou à Hugo (Tristesse d’Olympio). Il y a sans doute ici un romantisme (qui ne s’ignore pas) discret refus des images toutes faites du romantisme historique et de sa déclamation.

SUPPLÉMENT

Une lecture d’un autre poème de Claude Roy, La Nuit.


Les deux images du logo représentent Loleh Bellon, l’épouse de Claude Roy, et le poète lui-même.


Brèves

Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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