Louis Aragon, Elsa au miroir, 1944.

lundi 5 janvier 2015
par  BM

Propositions pour un commentaire littéraire

Le poème d’Aragon n’étant pas libre de droits de publication, on pourra le lire en de nombreux endroit sur Internet, et notamment ici :

Elsa au miroir

Aragon, La Diane française, 1942-1944

Éléments très sommaires pour un commentaire littéraire

- Un tableau de genre.
Un miroir du monde.
Un poème amoureux.

- Diane Française est un recueil de la période de la Résistance, pendant la seconde guerre mondiale, et le terme de Diane évoque à la fois la divinité chasseresse représentant la lumière du jour, et le genre musical appelé la diane, batterie de tambour ou sonnerie de trompette pour réveiller les soldats, et le poème à commenter s’intitule « Elsa au miroir », ce qui nous donne le point de départ du commentaire. Il est assez évident que l’on doit d’abord s’attacher à montrer la composition d’un tableau de genre, la toilette ou la coiffure.
Aragon fait une sorte de portrait d’Elsa, dans une posture classique de la peinture, et interprète le reflet de cette femme dans un miroir comme le reflet du monde.
Il y a donc un leitmotiv à étudier obligatoirement : le miroir et le reflet. On s’attachera à relever, ou du moins à commenter, l’importance de leurs occurrences, soit littérales, soit métaphoriques.
C’est une femme à sa toilette, thème classique, et aux cheveux « dorés », ce qui sert de fil conducteur à un grand nombre d’images liées à cette couleur, et à cette forme : les flammes de l’incendie, les fleurs, ce qui constitue un portrait féminin réduit à cette seule partie du corps visible, tout en ouvrant dans la direction de la pensée, puisque le reflet, et la circonstance historique, sont le prétexte choisi par Aragon pour évoquer d’autres flammes, celles de la guerre.
Le rythme du poème est langoureux, lent ? Marque-t-il l’obsession du souvenir ? L’amour ? Sert-il à montrer le geste de la femme à sa coiffure ? Le choix de ne pas ponctuer le poème permet à Aragon de créer de longues phrases mélodiques, dont le rythme est un élément majeur de signification, et les vers forment des unités de sens.
Les alexandrins font souvent enjambement, si bien que les phrases mélodiques sont très longues, et les nombreuses reprises contribuent à donner l’impression d’une chanson : « Elle peignait ses cheveux d’or » revient littéralement trois fois, mais se répercute sous des images proches, « cheveux dorés » au vers 29, et dans la métaphore du feu qui débute au vers 4, et revient en écho aux vers 14, 19-20, 28 et 30.
D’autres images provoquent ce même phénomène d’écho visuel et sonore, « assise à son miroir » vers 2, 6, 13, se déforme en « assise à sa mémoire », et Aragon utilise ce même verbe asseoir dans une comparaison peu commune, au vers 22, « Comme dans la semaine est assis le jeudi ».
Le changement de rythme à compter du vers 21 entraîne un doublement systématique de la longueur des alexandrins, et des effets d’échos plus forts puisque les vers 21-22, 23-24, 25-26, répètent le même son, alternativement, avant le retour à l’alternance finale -i -oir / -oir –i.
Cette allure obsessionnelle du poème provient aussi d’un autre procédé, le choix de réduire les rimes, alternées classiquement féminines masculines, à deux seules sonorités, en –i et en oir, sans crainte de faire rimer les mêmes mots d’une strophe à la suivante.
Un paradoxe dans cette description de la femme aimée, c’est qu’à aucun moment Aragon n’affirme sa beauté, ou ne dit son amour pour elle, les éléments valorisants de la description sont les cheveux, mais leur transformation en « incendie » les ramène à la réflexion sur la réalité de la guerre et de l’occupation. Cependant, de manière implicite, l’adoration est perceptible dans le fait que ce spectacle constitue une offrande, Elsa se laisse regarder, et Aragon ne fait rien d’autre que l’observer. Le retour au présent, après la longue série de temps du passé, fait comprendre que cette adoration perdure.

- Ce texte, d’un autre point de vue, est un « miroir » auquel on envoie une image et qui la restitue accompagnée d’une autre : guerre/amour, passé/présent.
Tous ces jeux de mots et leurs variantes ont une signification : la songerie d’Elsa est apparemment celle d’une femme qui peigne ses cheveux, mais sa pensée politique suit le mouvement du peigne, et le miroir reflète le monde réel dans « sa mémoire ». C’est le vers 3 qui lance la première affirmation du JE, celui du poète interprète : « Je croyais voir », puis cette exégèse se poursuit aux vers 7 et 11, « et j’aurais dit », puis la strophe 4 n’a plus besoin de redire cette tentative d’explication, Aragon passe à l’affirmation : « Le monde ressemblait à ce miroir maudit », puis « ces feux éclairaient des coins de ma mémoire ».
Les mots-clefs qu’il faut relier sont peu nombreux, mais répétitifs : « incendie », « martyrisait », « miroir maudit », « les feux », « ce monde maudit », « les flammes des longs soirs », toutes images de guerre, et l’action du peigne consiste à la fois à renouveler sans fin ce geste, et à diviser la masse de cheveux, donc sans aucune affirmation explicite de la guerre, Aragon laisse entendre les souffrances, la violence, conformes au contexte de l’écriture et de la publication.

- La forme narrative, l’emploi des temps du passé, imposent à la lecture de réfléchir au rapport du poète avec la mémoire.
On voit que la forme répétitive du texte, l’étalement narratif sur « un long jour », l’évocation des « patientes mains » ou l’expression « sans fin », donnent le sentiment de la durée, et l’impression de temps qui ne passe pas.
Cela signifie-t-il l’éloignement d’Elsa par rapport à la réalité de l’époque, ou son implication tragique dans la souffrance de ses contemporains, ceux qu’Aragon appelle « les acteurs de notre tragédie » ?
On peut émettre l’idée que cela éclaire le sens du titre : Elsa réfléchit à autre chose que son reflet, la toilette des cheveux est machinale, et devient une occupation permettant de penser sans voir la réalité, ou de penser à une autre réalité et de se la représenter en surimpression. Le poète lui-même croit voir quelque chose en surimpression dans le miroir. Le terme « tragédie », omniprésent, sert à qualifier la réalité invisible dans le poème, celle de la guerre, qui est restituée au moyen des images d’incendie, comme on l’a vu au début.

- Le paradoxe, dans un poème ouvertement amoureux, c’est l’évocation d’un moment de proximité sans intimité de pensée, à cause du souci, ou de la préoccupation, d’Elsa. Mais le silence exprimé aux vers 15, 27 et 30, est celui de l’intimité absolue, de la communication sans paroles, ce qui rejoint les conventions du poème amoureux.
Donc, la proximité du poète avec la femme est assez grande pour qu’une sorte de transmission de pensée se fasse, par le biais de l’image poétique, mais aussi de l’adoration amoureuse.
On peut donc avancer l’idée que ce poème montre l’envoûtement du poète devant son tableau, envoûtement esthétique, mais aussi celui de l’amoureux devant son Elsa réelle.
Les vers clefs sont les vers 18, c’est le moment où le poète rejoint la femme qu’il aime en la représentant en train de penser, et nous fait comprendre, par l’usage du « nous » et de « notre tragédie », qu’ils participent à la même rêverie. On pourra s’appuyer sur l’usage des pronoms et/ou de marques de la personne, et sur le changement de versification vers la fin du texte.
En effet, c’est ici que le poète s’adresse au lecteur, soit contemporain soit postérieur, et le vers 27 répète sur un mode différent ce que tout le poème dit implicitement : Aragon et Elsa n’ont pas besoin de parler pour se comprendre, et le lecteur comprend ce que le poète veut lui dire, non seulement parce que le texte est fini, mais parce que les images et leur signification symbolique (Aragon en est certain) ont suffi à transmettre à le fois des émotions, d’ordre esthétique, et des idées, d’ordre politique ou moral.

- On pourrait tenter de conclure en montrant que ce poème, par sa richesse, se rattache à la fois aux tableaux de genre, à une inspiration romantique, et à une volonté d’engagement personnel dans une période troublée.


Brèves

Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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