Blaise Cendrars, Tu es plus belle que le ciel et la mer, 1924.

lundi 5 janvier 2015
par  BM

Proposition de commentaire littéraire

Le poème de Cendrars n’étant pas libre de droits de publication, on pourra le lire en de nombreux endroits sur Internet, et notamment ici :

Tu es plus belle que le ciel et la mer

Blaise CENDRARS, Feuilles de route, 1924, Denoël.

Éléments très sommaires pour un commentaire littéraire

Un titre étrange, une composition très libre, une écriture du plaisir.

- Le sentiment de bonheur qu’exprime Cendrars paraît dû à quelques raisons très simples : l’idée ou le désir de voyager, de découvrir l’immensité du monde, de la faire découvrir, d’aimer. Cendrars l’exprime par divers moyens qu’il faut étudier.
Cendrars l’exprime d’abord par un rythme assez allègre, auquel l’abandon des règles de la versification classique donne de la souplesse, dans lequel les masses rythmiques sont surtout constituées d’éléments de sens, qui se répètent, se répondent, en masses à peu près égales, à rythme à peu près égal : vers courts, environ 7, 8 ou 9 syllabes le plus souvent, coupés par des césures nettes, simples, des virgules. Les vers sont cependant assez réguliers dans leur longueur ou leur cadence binaire, évoquant la marche ou la répétition : strophe 1, vers 7, vers 9, 11,13, 16, 21, vers où la prononciation du E muet est (ou doit être) non classique pour que le rythme soit aisé ou naturel à la parole, vers 6, 7, 9, 10 etc.

- Cet aspect massif d’un rythme vif sert à faire le répertoire de la beauté du monde : ce répertoire évoque surtout l’immensité, par l’emploi des pluriels, des termes génériques suggérant l’extension, par l’évocation d’une quantité innombrable plutôt que par des formes ou des couleurs, comme aux vers 6, 8, 9, 10, à la strophe 3, aux vers 28-29.
Certaines énumérations se font par simple juxtaposition, sans coordination, comme aux vers 18-19, ou par addition grâce aux virgules, comme par exemple aux vers 12-13-14, ou même sous la forme de redites, comme au vers 16 ou dans le chiasme du vers 6.
Cendrars évoque des activités plutôt que des émotions.
Dans ce catalogue, le bonheur n’est pas explicite, mais discernable dans la jubilation des jeux de mots, des inversions, dans les passages du masculin au féminin, etc. ou dans l’expression du plein (vers 6, 30), du « il y a » (vers 11), qui rend plus fort le catalogue des pluriels, et enfin dans l’affirmation de la beauté du monde et de son contenu (vers 8, 10, 30).

- Une autre manifestation de bonheur (ou de joie) est le tutoiement permanent dans le poème, tutoiement apparemment spontané du lecteur dans le début. Ce tutoiement nous fait retrouver l’exubérance des jeux de mots : c’est un signe de simplicité d’esprit, de complicité avec le lecteur, qui nous montre que l’essentiel n’est pas le destinataire, mais l’état d’esprit du poète : quand on trouve quelque chose beau, on veut le faire partager tout de suite, on a envie de parler à quelqu’un.
Ce tutoiement montre aussi une complicité mûre de conseiller, qui prodigue des certitudes à l’impératif, ou avec « il faut » (vers 1 et 5, 15-17, 22-24), et il correspond à la spontanéité de l’envie du voyage, comme si elle était automatique et directement communicable. Et d’ailleurs on peut, comme lecteur, la ressentir facilement, car elle est en grande partie imaginative et facile à mobiliser.

- Transition : L’arrivée du JE dans les 2 strophes finales donne un tour paradoxal à cette pensée joyeuse, puisqu’elle conseille le départ, l’arrachement, en même temps qu’elle affirme un attachement à UNE.

- Comment comprendre ce paradoxe de l’attachement élargi au monde entier ? En l’interprétant comme un signe de liberté.
Cendrars évoque une liberté toute simple, aussi simple que les raisons de son bonheur : on a la liberté de tout quitter, de tout faire, d’aller partout. Cette liberté devient paradoxale quand il s’agit de quitter ce que l’on aime. Mais ce n’est pas cruel, et cela se manifeste par quelques procédés très simples également.
Cendrars exprime la liberté de partir par l’abondance des termes de voyage et de départ : on peut s’appuyer sur un champ lexical abondant, les termes d’espace, les verbes d’échange, les verbes de mouvement.
Cette liberté est exprimée par la négation de l’attachement : « quitter » x 6 ; « partir » x 3, « va-t-en », strophe 5.

- Et pourtant, il est indéniable qu’on a ici un poème amoureux, mais sous une forme originale, sans déclaration d’amour explicite.
Ce sont les deux strophes finales qui le disent, avec un procédé assez détourné, l’emploi de la première personne : Cendrars évoque-t-il une image de miroir, comme pourrait le laisser penser le contexte du bain, ou une autre personne ? La dernière strophe contient une déclaration forte, d’autant plus qu’elle conclut le poème. Ce « Je t’aime. » vient en écho au verbe aimer du début, dans les vers 1 à 5, et le refrain « Quand tu aimes, il faut partir. »

- Mais si l’on reste au seul niveau d’interprétation du sens, on risque de perdre de vue une autre liberté, celle du poète, qui se montre dans beaucoup de procédés.
Cendrars se libère de la forme stricte des rimes, des mesures du vers : pas de mesure régulière, davantage d’anaphores que de rimes, mots qui riment avec eux-mêmes dans la même strophe, et on a vu au début du commentaire tout ce que cela apporte de pétulance au rythme.
De même, il se libère du sérieux, en osant des expressions saugrenues (même pour la déclaration d’amour finale), il se libère des contraintes du niveau de langue (on s’attachera à relever quelques termes non poétiques ou vulgaires). Et il se libère surtout des contraintes de l’évocation classique du voyage, en refusant les poncifs, et par l’emploi d’images concrètes et peu pittoresques, nommées le plus simplement possible. Le voyage est ainsi montré comme une évidence immédiate et banale, à la portée de tous.
Et le lecteur est incité à suivre l’exemple, sans précaution, comme sans risque.
Donc, amour de la liberté, de l’écriture, du voyage et de l’amour : le titre du poème, « Tu es plus belle que le ciel et la mer », resté plutôt énigmatique, prend son sens dans le dernier vers.

Ouverture littéraire

Il faut donc lire Bourlinguer, et La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, du même auteur.


Commentaires  (fermé)

Logo de J. le neveu.
mercredi 21 janvier 2015 à 22h12, par  J. le neveu.

BM, tu es un libérateur.
Merci.
J., le neveu.

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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