Les Contemplations, VI, 18.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Quelques pistes pour une lecture de ce poème à l’oral de l’EAF

Présentation facile :

- Ce texte est le récit d’une vision étrange, en rêve, au cours duquel l’esprit tient un discours au rêveur (VH lui-même), pour lui poser une question paradoxale ; en effet, cet esprit, venu du ciel, cherche un réconfort auprès de l’homme ...
- Comme dans les textes précédents, on retrouve des allusions assez précises à Saint Jean (l’aigle), des évocations de la mort et de l’infini, à travers les images du gouffre, des astres, de l’obscurité.

Quelques remarques à approfondir sur un texte difficile :

- Le poème a la forme d’un dialogue très disproportionné (ce qui est très hugolien) : 6 vers de présentation, environ 1 vers pour le début de l’anecdote, environ 16 vers pour la parole de l’aigle, 1 vers pour la réponse du poète.

- La versification enchaîne des séries de deux alexandrins et un octosyllabe, ce qui permet à VH de réserver un bon nombre de formules chocs dans les vers plus courts, qui constituent souvent la fin d’une phrase, ou d’une période rhétorique, dans des images fortes.

- On peut relever quelques formules typiques de la rhétorique et de la grandiloquence hugoliennes :
Dès le premier vers, l’interjection tragique « Hélas ! » qui est immédiatement associée au thème de la mort ;
Vers 1 et 2 : le jeu de mots qui associe implicitement le berceau et le tombeau dans l’expression redoublée « On en sort, on y tombe », jeu de mots poursuivi dans la métaphore filée grâce aux synonymes et homonymes, « sépulcre », « tombe » du verbe tomber et « tombe » comme « tombeau » du vers final ; on peut aussi noter que VH place ces mots aux endroits forts du vers, césure et rime ; c’est ainsi que le champ lexical de la mort se constitue, avec d’autres synonymes plus ou moins lointains, « tranchée » au vers 5, « fosse » au vers 6, « puits » et « gouffre » au vers 17 ;
Vers 2 : le lexique hyperbolique commence avec « la muraille immense » ;
Vers 5 : « O sombre fosse Éternité ! », apposition au terme trivial « fosse » d’un nom propre à valeur allégorique ;
Vers 13-14 : la rime fréquente « terribles » / « horribles », et la redondance « grands et terribles » ;
Vers 14 : une image qui n’a pas grande signification concrète, « le monceau des ténèbres », comme si l’on pouvait ajouter de l’obscurité à la nuit ;
Vers 15 : l’hyperbole « l’abîme énorme », qui ajoute un adjectif intensif à un substantif déjà excessif ;
Vers 21 : « songeur sans flambeau », image de la réflexion impossible ;
Vers 22 : les trois mots accumulés, qui concluent la description hyperbolique faite par l’aigle, évoquent le malaise qui saisit Pascal à la pensée de l’infiniment grand, et surtout le malaise qu’il cherche à faire ressentir à son lecteur, pour le persuader de l’existence de Dieu. Dans les vers 23-24, le jeu d’échos obtenu par la répétition en miroir de l’adjectif « autre », qui met en parallèle des infinis très distants les uns des autres, prolonge cette réminiscence pascalienne ;
Un grand nombre d’anaphores rythment le poème : aux vers 10-11 « J’ai voulu ... J’ai voulu », 13-14 « quand j’ai traversé ... Quand j’ai vu », 17-18 « Pourrait ... Pourrait » ;
Elles s’ajoutent aux nombreuses relances syntaxiques qui donnent au discours une allure fébrile, comme les coordinations des vers 12-13 « Et c’est pourquoi ... Et, quand », 19-20 « Et, moi, ... Et je crie, et je viens » ;
Les énumérations aussi ont pour effet d’augmenter le sentiment de trouble ou de difficulté : l’énumération de planètes, au vers 4, présentés comme astres au vers trois, les transforme en cailloux au vers 5,manière de présenter cette idée d’infini et de disproportion, puisque le gigantisme devient nanisme, les mondes s’emboîtent les uns dans les autres, hors de la portée humaine ; au vers 22 c’est une autre accumulation qui sert à faire ressentir l’incompréhension, « ces frissons, cette horreur, ce vertige » ;

Pour justifier un parcours d’interprétation philosophique :

- On pourrait d’abord voir ce poème comme une tentative d’élucider le mystère de l’existence : un être venu du ciel, censé connaître les mystères supérieurs, se trouve tout aussi démuni que le poète-narrateur.
En effet, les deux interrogations sont symétriques : les 8 premiers vers montrent que le narrateur-poète ne parvient pas à saisir le sens de l’univers, et l’aigle, des vers 8 à 23, se pose la même question, puis interroge VH, qui lui renvoie la même réponse, l’incertitude.
Cette mise en abyme peut avoir pour sens que seul un esprit plus grand que ces immensités peut les comprendre, peut-être dieu,mais il n’est pas nommé.
Donc, l’obscurité demeure, et même le poète échoue à rassurer les humains perdus : les symboles de l’aigle et du ver sont intéressants, car VH, en se nommant comme « L’autre ver de l’autre tombeau », se ravale à un rang infime, augmentant ainsi la disproportion décrite depuis le début du texte.

- Si l’on voulait reprendre le rapprochement avec Pascal, on pourrait dire que le procédé d’obscurité poétique est à la fois l’objet du texte, le procédé de la description, et le but recherché auprès du lecteur, paradoxe supplémentaire puisqu’il s’agit en fin de compte d’éclairer ce dernier.
On devrait alors lire le poème en boucle, et revenir à la lamentation du premier vers ?
VH ferait ainsi comprendre ce que peut être une interrogation métaphysique, et quelles en sont les limites.


Documents joints

Contemplations, VI, 18
Contemplations, VI, 18

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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