Les Contemplations, VI, 12.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Tentative d’élucidation, pour préparer un entretien à l’oral de l’EAF

Comment aborder le poème simplement ?

- Dans les Contemplations se trouvent une quinzaine de textes dédicaces, rattachables soit à la biographie réelle de VH, soit à des entités vagues, comme ici.
Parfois les dédicataires représentent des personnages assez généraux pour que chaque lecteur puisse se les approprier.

- Ce texte très court, et difficile, peut venir en appoint des autres poèmes de ce corpus, et illustrer l’intérêt de VH pour le mystère et le mysticisme, car il présente un dialogue complexe entre des êtres difficiles à identifier, « anges » ou « spectres », représentant des "types humains" reconnaissables, « mère », « sœur », « fille », peut-être amante ou femme.
Le tutoiement utilisé dans toutes les répliques de ce dialogue de théâtre implique des liens affectifs d’une grande proximité, et les divers statuts familiaux, et c’est un dialogue entre morts et vivants.
- Ce poème n’est pas énoncé par un seul sujet, mais par plusieurs, qui se répondent, il n’y a pas de narrateur, et la parole du poète est difficile à discerner.

Que comprendre à la situation ?

- S’agit-il d’un dialogue de cimetière ?
Il s’inscrit dans un genre ancien, celui de l’épitaphe où le mort s’adresse au passant, ou inversement, comme dans les plus connues, Sit tibi terra levis, ou Sta viator : “Que la terre te soit légère”, parole adressée au mort inhumé, mais aussi au futur mort qui passe devant le tombeau, ou “Arrête-toi, passant”, parole du mort incitant le promeneur à penser au défunt.
VH modifie ce schéma, et les repères se perdent progressivement : le terme masculin « passant » n’a pas de genre déterminé, et les cinq réponses successives sont féminines, « mère », « sœur », « fille », « celle à qui tu disais », et « âme ».

- Mais le jeu typographique des tirets perturbe cette discussion, qui est d’ailleurs très morcelée, constituée de réponses en un seul mot attribut, « je suis ... » ceci ou cela.
En effet, le vers initial semble prononcé par un mort, et on pourrait croire qu’il voit le passant comme un « spectre, ombre et nuage », trois formes de l’immatérialité ; mais dès le vers 5 le lecteur comprend que quelqu’un (auteur ? un humain vivant indéterminé ?) voit passer des ombres, des fantômes, qu’il ne reconnaît pas ; le dialogue montre alors que ces ombres connaissent le survivant, se sentent encore rattachées à lui, alors même qu’il est incapable de les identifier.
C’est peut-être le thème de l’oubli progressif des défunts qui est abordé, et aussi une tentative de ressaisir ces liens distendus par le temps.

Qui est mis en scène ?

- La forme de la question récurrente (vers 1, 7, 8, 9, 11), « qu’es-tu ? », n’interroge pas sur l’identité, mais plutôt sur la nature.
Le verbe “être” de ces réponses n’indique pas une identité mais un statut.
D’ailleurs aucun de ces passants ne donne un patronyme ou un prénom, mais un mot à valeur générique,associé à un adjectif possessif, ce qui autorise la lecture anonyme, ou personnelle à chaque lecteur.

- La brièveté du texte, et le choix d’un vers octosyllabe, laissent peu de place à la description, et VH semble se contenter de clichés :
L’être sans sexe et sans âge, au vers 3, c’est la vieille femme ; l’hésitation, la « douceur » (rime facile), aux vers 5-6, c’est la « sœur », la jeune femme.
Dans les réponses, la même brièveté n’autorise qu’un autre cliché, au vers 9-10 : l’amante est celle à qui on fait une déclaration.

- Dans tous les cas, les réponses sont laconiques et semblent délivrer une évidence, celle qui échappe aux yeux du commun.
Une lecture à tendance psychologisante nous ferait comprendre que l’être humain ne veut pas voir la mort, ou les morts, et que cela entraîne un trouble chez lui, il refuse de reconnaître ses fantômes familiers.
Cela entraîne un paradoxe : on ne reconnaît pas ceux que l’on a aimés, mais on n’en a pas peur ; au contraire, quand on SE reconnaît subitement, on a peur.

- Le vers 11 en effet introduit une difficulté supplémentaire : la propre « âme » du questionneur passe devant ses yeux, et sa réaction est de se dissimuler. Quelle interprétation tenter ?
L’autoscopie (comme chez Musset dans la Nuit de décembre ?), ou le dédoublement, est un indice de perturbation, ou de folie, ou de communication avec un monde immatériel : VH prendrait conscience de sa vie spirituelle, ou prendrait peur à l’idée de la séparation du corps et de l’âme ?

Pour rester serein : un appui sur de petites certitudes stylistiques ?

- Les dialogues sont enchaînés et progressifs : tous les liens sentimentaux de la famille, puis la vision de soi-même.
VH se contente de coordonner par ET les diverses apparitions.
L’ordre dans lequel passent les quatre êtres féminins laisse penser à un recensement autobiographique pour VH : la mère, figure tutélaire dans une famille sans père, morte tôt, en 1821, la sœur, inventée pour compléter la série féminine, la fille Léopoldine, à qui les « Contemplations » sont dédiées, l’amante, Juliette Drouet, rencontrée en 1833.
Au vers 11, l’âme aussi est féminine ...

- Comme dans les autres poèmes abordés, VH délivre une vision mystique, en forme de jeu de miroirs, et paradoxale.
Théâtre d’ombres, paroles vite évanouies, paroles fantômes : ce dialogue se perd et ne laisse qu’une certitude, celle du titre : les anges nous voient.
Croyance dans la force de l’esprit, hommage à ses chères disparues, « anges » (puisque grammaticalement dans le titre il est impossible de lui attribuer un genre) au paradis, esquive biographique facile à décrypter, donc jeu littéraire.

- VH travaille la forme jusqu’à la réduire au minimum, tout en enrichissant la potentialité du sens :
deux propositions relatives (vers 5 et 10), un participe à valeur explicative ou causale dans le vers 2, des propositions simplifiées ;
des répétitions qui font écho, celle du mot passant, aux vers 1, 7, 9, et la question qu’es-tu ;
des liaisons et une ponctuation qui restent floues, comme au vers 4, « Je suis ta mère, et je venais ! »
une logique difficile à percevoir au vers 12.

Comment conclure ?

- Le retour obsédant du « Je suis », de la part d’êtres disparus, ou morts, nous dit que ces anges sont incapables d’autre chose : ils se rappellent à nous, et le JE du poète a disparu derrière eux : il n’est pas autobiographe, mais porte-parole.
VH procède tout de même à une introspection, à un dialogue avec lui-même et ses souvenirs.

- On pourrait rappeler un passage de la Préface : « Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme. »


Texte difficile, tentative hasardeuse d’ouvrir des pistes pour le lire.


Documents joints

Contemplations, VI, 12
Contemplations, VI, 12

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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