Les Contemplations, VI, 4.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Explications minimales, à approfondir pour l’entretien à l’EAF

Victor Hugo et l’Apocalypse : une affinité très forte

- Deux poèmes du livre VI se font écho, VI, 4 et VI, 7 : l’un et l’autre évoquent une Apocalypse, et mettent en scène Saint Jean.
Celui-ci s’enchaîne avec le précédent, où un spectre s’adressait au poète pour lui délivrer un message à transmettre aux humains : ici, c’est Jean lui-même qui est présenté comme locuteur principal, et qui s’adresse directement au lecteur, donc à l’humanité, dans un discours très martelé, qui s’achève par une promesse en forme d’avertissement menaçant.

Un discours halluciné et ironique

Une construction très progressive :

- D’abord, des vers 1 à 6, l’interpellation du locuteur à son auditoire, l’affirmation de son identité (réduite au seul prénom, sans l’indication de son statut particulier d’évangéliste), et une énumération justifiant la signification étymologique du terme “apocalypse” (étymologiquement, « découvrement » des obstacles qui empêchaient de voir l’évidence), dans laquelle Jean parcourt l’univers à grands traits, comme un visionnaire halluciné ;
- Puis, des vers 7 à 10, une apostrophe magistrale aux humains pour leur faire comprendre qu’ils ne peuvent rester invisibles aux yeux de Dieu, avec la répétition de « j’affirme » et du premier verbe, « écoutez bien » ;
- Ensuite, des vers 11 à 15, l’interpellation se fait ironique et Jean, par antiphrase, incite tous les méchants à continuer ;
- Dans les vers 16 à 20, l’évangéliste désespéré par cette vision du monde se tourne vers Dieu, qui lui annonce sa venue, dans une phrase très brève, exclamative, contenant la promesse du châtiment prochain.
- Ce dialogue avec Dieu, ce parcours des maux du monde, ce sermon inspiré, sont les marques du mysticisme apocalyptique cher à VH.

Quelques remarques sur des procédés particuliers :
- Vers 1-2 : les trois mots qui contiennent la syllabe "ombre", sorte de rime interne, ou d’assonance, ou d’écho, restent très vagues et ont pour but de faire penser à l’infini, ou au chaos ;
- Vers 3 à 5 : l’énumération, le recours aux pluriels, l’hyperbole de « l’abîme sans fond », les 4 synonymes approximatifs du vers 5, servent à grandir à la fois celui qui parle, mais aussi le créateur de cette immensité ;
- Vers 9 : on relèvera la grandiloquence, dans une tournure où les deux compléments du nom redondent et s’enchaînent pour aboutir à la figure du locuteur lui-même, le prophète, ce qui établit une filiation indiscutable, donc une autorité de celui qui parle ;
- Vers 12 à 15 : une nouvelle énumération de quatre propositions juxtaposées, au subjonctif d’ordre, développe celle du vers 11 qui servaient à balayer l’ensemble de l’humanité dans ses caractéristiques les plus banales, la taille et l’âge ;
l’impératif du vers 11, « Continuez », prend alors quatre formes différentes, variation sur le thème de la persévérance dans l’erreur, et ici VH vise trois péchés capitaux, l’avarice, l’envie et la gourmandise, qu’il récapitule dans le péché générique, faire le mal ;
L’ironie réside dans cette incitation à persévérer, dans la tournure exclamative des vers 11 et 15 ;
La lourdeur des membres de phrase contribue à leur donner un ton catégorique : répétition du verbe “ramper”, du verbe “faire” ;
VH utilise aussi des tournures binaires, qui visent au même effet : « Rampe et morde », « lâche et vil », comme l’anaphore des vers 14 et 15 ;
- Vers 16 : à nouveau VH utilise trois synonymes approximatifs, « vos passions, vos fureurs, vos amours », dans un rythme ternaire accablant, qui terminent le portrait de l’espèce humaine pécheresse.

Pour préparer une conclusion

- Ce recensement des vices humains, dans une énumération très graduée, amène à une prophétie directe (différente du dialogue avec les anges de VI, 12) : Dieu nous voit (rien de très original du point de vue religieux) et voit nos mauvaises actions.
C’est un catéchisme très ordinaire, mis en scène et illustré pour conduire au vers final et à la promesse. Dans le poème VI, 3, au vers 20, VH évoquait le Jugement dernier, par l’image du lugubre reflux, ici l’annonce de la punition est beaucoup moins explicite, mais n’en est pas moins pesante, puisque Jean n’a recensé que les péchés.

- Le poème est donc une dénonciation des vices, des tares, des erreurs des hommes.
Rien n’est rassurant (au contraire du dialogue avec les anges de VI, 12), sauf peut-être implicitement, puisque nous sommes désormais avertis et pouvons changer, si nous le voulons (libre arbitre ?).
On peut envisager une lecture conjoncturelle du poème, puisque VH est en exil.

- Esthétiquement, c’est une poésie très ample, d’abord, puis agressive et mordante, comme une sentence qui tomberait de très haut et serait annoncée dès le vers 1.
Quand un poète parle,n on l’écoute, et ce premier mot du texte, à l’impératif, joue le rôle d’un appel à l’attention du lecteur/auditeur, tout comme le verbe final incite à attendre, et à signifier que la parole est close.

- À l’EAF, dans une discussion portant sur le recueil, on pourrait avantageusement orienter l’entretien vers une comparaison avec VI, 20, « Religio ».


Voir les pistes d’analyse du poème VI, 7, « Un jour, le morne esprit, ... »


Documents joints

Contemplations, VI, 4
Contemplations, VI, 4

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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