Les Contemplations, VI, 2.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Présentation, et pistes pour une explication à l’oral de l’EAF

- Texte très important : auto-définition du poète engagé, en forme de marche progressive (conforme au sens latin du titre) donc d’auto illustration, et de prophétie (conforme au futur employé).
Après un peu plus d’un an d’exil, VH se place en homme déterminé à agir contre toutes les forces du mal, en utilisant ses forces politiques, sa foi de chrétien, et certaines valeurs humaines, l’amour, l’écriture.
On a donc un texte polémique, où VH vise successivement ses cibles préférées.

- Texte très long, dans lequel on pourrait montrer sa pertinence en proposant un découpage à l’examinateur ?

Schéma sommaire, par groupes de strophes

- Strophes 1-3 : j’atteindrai les lois, car j’ai des ailes ;
- Strophes 4-5 : j’atteindrai la justice ;
- Strophes 6-8 : j’atteindrai Dieu, car je suis oiseau ;
- Strophes 9-10 : je suis oiseau ;
- Strophes 14-17 : je sais m’élever ;
- Strophes 18-20 : l’homme doit / a besoin de conquérir un idéal ;
- Strophes 21-22 : l’homme doit s’arracher à son enracinement terrestre ;
- Strophes 23-28 : je suis le Poète, celui qui cherche à savoir, qui lutte ; celui qui sait ; celui qui fait savoir ;
- Strophes 29-33 : DONC je ferai tout le programme que je viens de tracer.

Remarques sommaires et conseils de lecture

L’ambition du narrateur/poète

- Ambitions complexes et démesurées dans ce poème : selon VH, le poète a des capacités et des missions nombreuses et variées :
d’ordre social, strophe 3, strophe 5, strophes 21-22
dans l’ordre du savoir, strophe 14, strophe 29
d’ordre moral, strophe 20, strophe 26
d’ordre esthétique et créatif, strophe 27, strophe 28
d’ordre religieux, strophes 8-10, strophe 16, strophes 24-25, strophe 31.
- Le désordre montré par ce recensement illustre la “polyvalence” du Poète, selon la conception hugolienne dans « Les Rayons et les ombres » : il peut être philosophe, politique, artiste, prédicateur ou prophète, ou rester un humain normal.

Une puissance verbale exceptionnelle

- Puissance verbale de certains groupes de strophes, lors des évocations de révoltes, lorsque VH montre l’unique geste efficace qui convient dans telle ou telle situation.
Tonalité souvent injonctive, ou comminatoire et dominatrice, lorsque VH s’adresse à des entités abstraites comme la Justice, ou dans des images évoquant l’élévation, l’ascension, ou dans les fantasmes de puissance d’immensité, comme au vers 111 « Et je traînerais la comète par les cheveux. »
Seul Dieu semble légèrement au-dessus du VH du texte, presque à la limite du blasphème lorsqu’il veut être « l’esprit » des « lois » écrites par Dieu, dans l’amusante strophe 24, allusion à L’Esprit des Lois de Montesquieu ?

- Le choix d’une versification en vers brefs, octosyllabes et tétrasyllabes alternés, donne au poème une allure de chant de guerre.
En étudier obligatoirement le rythme (conseil valable pour l’ensemble du texte), 8 + 4 syllabes, alexandrins décalés avec une 9ème syllabe muette entre les deux hémistiches : la violence éclate dans chaque vers pair, d’autant plus lorsqu’il s’agit de prédicats simples, sujet + verbe, avec ou sans c.o.d. ou attribut, ou du deuxième membre d’une comparaison explicite, ou d’une apostrophe, apposition, ou autre procédé qui concourt à isoler les quatre syllabes en cause, et d’autant plus qu’il s’agit qu quatrième de chaque strophe et qu’une ponctuation expressive le clôt.

- Comparaisons nombreuses, avec des références aux forces de la nature, à des personnages mythiques ou religieux : c’est le moyen employé par VH pour signifier l’impossibilité de l’arrêter ou de le faire taire (tout comme la longueur interminable du texte…).
Cet aspect imagé du poème permet, sur n’importe quel groupe de strophes, de proposer des commentaires sur les figures, les thématiques,

Deux strophes très fortes et inévitables

- Deux strophes extrêmement célèbres, et à mémoriser pour citations en vue de la dissertation sur un sujet poétique.

Strophe 25

- « Je suis celui que rien n’arrête,
Celui qui va
Celui dont l’âme est toujours prête
À Jéhovah »

- Ici nous avons une anaphore et un rejet, « celui que … celui qui » et l’évocation à peine déguisée à une phrase de la Bible, Exode, 3, 14 : « Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle "je suis" m’a envoyé vers vous. »
Cette expression visant à exprimer l’Essence et l’Existence divines est ici reprise par VH à son propre compte, c’est aussi un écho d’un vers d’Hernani (1830) :
« Tu me crois peut-être,
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! »

- C’est donc une définition du Poète, le mouvement le maintient debout, comme la marche est la suspension infinie de la chute : si le Poète s’arrête de parler, d’agir, d’être, il perd aussitôt toute justification.

Strophes 32 et 33, fin

- « … si vous aboyez, tonnerres, Je rugirai. »

- Au-delà du jeu de sonorité qui rappelle le sens du titre latin, “j’irai”, phonème inclus dans le verbe final et qui vient en écho aux vrais verbes des vers 19, 20, 31, 32, 65, 115, 121, « rugirai » est un sommet dans l’affirmation de la force hugolienne.
- Il faut étudier obligatoirement l’ordre et le renversement des proportions, des chiens (« la meute » du vers 127, les « tonnerres » du vers 131, au pluriel) au lion (singulier) : les éléments traditionnellement énormes, célestes, sont anéantis par la surhumanité du Poète qui les fait taire, ou couvre le son de leur voix.
On y trouve à la fois l’indice de la fonction sonore du texte poétique, texte qui doit parler haut, voire crier, et sa fonction intellectuelle, le texte doit porter un message fort, plus fort que les messages triviaux ou prosaïques.
De plus, le lion implicite du dernier vers contient la menace de sa morsure.
- C’est donc l’affirmation catégorique que le poète est inspiré, parce qu’il est au-dessus des éléments qui surplombent l’humanité.
Cf. le poème V, 6, « À vous qui êtes là », où VH se montre supérieur à touts ceux qui veulent le consoler de son exil, bien qu’il soit proscrit, humilié, anéanti par la séparation.

Conclusion

Commencer le poème avec le titre latin, et finir par le son de sa traduction françaises, « J’irai », c’est affirmer hautement que la poésie est toujours en route, que le poète est un éternel combattant, un lutteur.
Ici VH se situe dans le contexte de son exil politique, et sa cible est évidemment Napoléon le Petit ; d’autre part, en s’assimilant à l’un des prophètes majeurs de la Bible, très proche de la puissance suprême, il se donne à la fois une aura et une autorité sur les peuples.
C’est la première personne du singulier (26 occurrences contre 15 « vous ») qui fait tout le sens de ce poème, à la fois lyrisme militant et égocentrisme.

Un conseil

Ne pas risquer de reproche en voyant dans ce poème des éléments ridicules : VH se prend toujours très au sérieux, et sa bonne foi est indéniable.
Aucun examinateur n’accepterait qu’on tourne en dérision un quelconque passage de ce texte.


Documents joints

Contemplations, VI, 2
Contemplations, VI, 2

Brèves

Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

Statistiques

Dernière mise à jour

mercredi 27 septembre 2017

Publication

502 Articles
Aucun album photo
8 Brèves
Aucun site
15 Auteurs

Visites

304 aujourd'hui
745 hier
1169681 depuis le début
26 visiteurs actuellement connectés