Les contemplations, V, 6.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Schéma d’explication et pistes d’analyse

Présentation simplifiée :

- Poème adressé aux compagnons d’exil, en forme d’offrande littéraire, de bénédiction, d’éloge, de remerciement, etc. : VH se montre assez altier, il remercie ses compagnons qui se sacrifient (pour une cause noble) en restant avec lui.
Ce texte est aussi une remémoration du départ en exil, de la douleur des abandons irrémédiables.
Il se rattache donc au propos général des Contemplations, organisées autour de la mort de Léopoldine, de la séparation, de la nostalgie et de l’attente.

- On peut étudier le texte en analysant le rapport entre ces deux thèmes majeurs (qui constituent peut-être les deux « parties » du poème ?).
Les compagnons d’exil font tout ce qu’ils peuvent, l’exilé se doit de les en remercier, mais cela ne suffit pas à consoler complètement.
Donc les compagnons, les foules, ne peuvent pas comprendre pleinement le proscrit, car il est trop étranger d’eux (derniers vers du texte).
- Problème à évoquer : VH serait-il (un peu, beaucoup …) méprisant pour les foules ?

Points essentiels à prendre en compte.

Le plan :

- Vers 1 à 35 : éloge des amis d’exil ;
- Vers 36 à 43 : idem ;
- Vers 44 à 66 : évocation du passé, opposée à l’évocation du présent général de l’Exilé.

Détails à exploiter :

- Vers 1 : « vallée » cf. Exode ?
- Vers 5 : « Thébaïde » : évocation des moines du désert aux premiers temps du christianisme.
- Vers 12 : « nuit » est une image de la mort affective et politique que représente l’exil.
- Vers 13 : « lierres » : cf. la devise “Je meurs où je m’attache”, signe de fidélité dans le langage des plantes et fleurs, et dans les blasons.
- Vers 16 « vents laboureurs » cf. Virgile, métaphore associée à celle des bateaux qui labourent la mer ?
- Vers 20 : « lieu noir » cf. peut-être L’Enfer de Dante ?
- Vers 27 : « aigle » symbole d’isolement hautain.
- Vers 42-43 : équation intéressante, cf. la notion de « petite patrie », signifiant le village, les cercles les plus proches d’un individu.
Ici, la famille, réduction de l’immensité à une proximité très dense.
Paradoxe de l’expression « mensonge auguste » : que représente exactement la famille pour VH, dans son rapport à son épouse et à sa maîtresse ?
- Vers 48-49 : « sortit de France … cette mère » constitue une autre équation (métaphore) intéressante, quoique banale : le pays qui donne le jour devient un substitut de la maternité, devient allégoriquement la « mère » du proscrit qui quitte le ventre maternel et se retrouve lancé dans le vaste monde.
- Vers 53-54 : le « sourd royaume » constitue une image complexe, l’exil est l’abolition de la parole, c’est aussi un Enfer où le fleuve traversé constitue le point de non-retour, et fait entrer dans un monde des illusions, un monde où le seul rattachement au passé peut résider dans les souvenirs.
Mais c’est aussi le lieu d’où l’on n’est plus entendu.
- Vers 55, 57 et 62 : triple apostrophe à des éléments naturels, et triple réponse, prosopopée réduite à la négation ou au silence.
VH met en scène un ultime dialogue, sorte de scène d’adieux, de rupture avec la beauté ; ce dialogue est très factice et convenu, comme les trois réponses qui orchestrent une variation sur le thème du « non ».
- On retrouve d’ailleurs un grand nombre de clichés dans ces trois questions-réponses :
D’’abord écrire sur l’eau, poncif de la littérature amoureuse de la Renaissance (cf. écrire sur du sable, sur les nuages, etc.), ou « couler » au sens où la mémoire est fuyante ;
Ensuite l’oiseau symbole de la liberté, du franchissement des frontières ou de l’espace infini, l’oiseau symbole d’animal familier d’un lieu (les hirondelles par exemple), l’oiseau « nationalisé » français, ce qui est un comble, l’oiseau qui se perd dans le ciel et devient invisible comme signe de la faiblesse humaine, et sans doute l’oiseau des anciens devins, qui présage un avenir en relation avec le lieu où il se perche, le lieu d’où il s’envole, etc. ;
Enfin, dans la dernière image de la série, les arbres considérés comme capables d’envoyer leurs « brises » font une image un peu saugrenue, mais l’interprétation des « signes de refus » d’après les mouvements des branches d’arbre constitue un rappel du thème de l’arbre de Dodone, dont les feuilles contenaient des sorts, ou un symbole du déracinement impossible sous peine de mort (cf. le « lierre » supra), et surtout VH devient le devin, celui qui est capable d’interpréter les signes de la nature.
Peut-être aussi peut-on y voir le panthéisme hugolien, attribuant aux éléments naturels une âme, des sentiments, une pensée, un vouloir.
- Vers 64 : « foule aux pas confus », image du type des épithètes homériques (ou hugoliennes), grandiloquente et peu lisible hors contexte.
- Vers 65-66 : dans le paradoxe final du « gouffre » et de « l’ombre » qui donne de la lumière, on trouve une antithèse typique de VH, signifiant que c’est la foule « aux pas confus » qui est en réalité dans l’ombre, quand elle croit que l’exilé s’y trouve.
Seul l’exilé sait, la foule est ignorante, et le rôle du poète est de l’éclairer.
L’ombre devient d’ailleurs « ombre sacrée », illustrant une des idées essentielles de VH à propos de l’importance de la poésie (cf. « le rêveur sacré »).
- Retour sur le titre, à propos des derniers vers du texte : il comporte une valeur complexe de dédicace aux lecteurs, qui eux aussi sont « là », dans le futur de VH et de l’édition des Contemplations.
Du fait même de la lecture, nous sommes (obligatoirement) solidaires de l’auteur, mais surtout nous bénéficions de la lumière qu’il jette : voilà bien l’ambition et l’orgueil de VH.

Que montrer finalement dans ce texte ?

- La grandiloquence, la tonalité inspirée et tragique.
- La lourdeur de certains procédés d’insistance, leur symbolisme simple (ou simpliste ?).
- L’attitude protectrice et paternaliste de VH, dans un renversement paradoxal : c’est l’exilé qui console ceux qui l’ont accompagné pour adoucir son exil. L’exilé se grandit ainsi au niveau sublime de la victime expiatoire qui devient un dieu, ou un intercesseur auprès de Dieu, pour ceux qui ressentent avec pitié son sacrifice.


Le texte est téléchargeable ci-dessous.

Le logo est une photo montrant Hugo sur un rocher, pensif, dans son exil.


Documents joints

Contemplations, V, 6
Contemplations, V, 6

Brèves

Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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