Les Contemplations, IV, 4.

dimanche 14 septembre 2014
par  BM

Cette tentative d’explication ne prétend ni être exhaustive, ni être LA leçon indiscutable sur le poème abordé : c’est seulement une reprise d’un ancien cours sur Les Contemplations, d’après des notes préparatoires restées manuscrites, à destination de deux collègues qui remettent Hugo au goût du jour et le soumettent à leur classe de Première.

Victor HUGO, Contemplations, IV, 4

À propos de la mort de Léopoldine, Hugo (9 ans plus tard) expose ce qu’il a ressenti à cette annonce.
La date est anniversaire, donc fortement symbolique, et le procédé "tempête sous un crâne" augmente la nature tragique du poème.

Proposition rapide pour une lecture méthodique

Il faut montrer :
- Que c’est directement autobiographique
- Que l’intention de VH est de rendre pathétique l’évocation du deuil de Léopoldine
- Que les procédés poétiques sont très calculés à cet effet
- Que le texte est bien inséré dans le début du livre IV, si l’on fait une étude globale du recueil

1°) Recensement sommaire des éléments autobiographiques, sans explication.

- Date anniversaire ;
Emploi de la première personne ;
Emploi du pronom de l’absence « elle » pour désigner Léopoldine ;
Évocation d’une maison, d’habitudes familiales et familières ;
Emploi des temps du passé pour l’évocation de cette mort précise.

2°) Un chagrin exemplaire et superlatif : VH et le pathos

- Vers 1 chagrin immédiat, prolongé au vers deux, « trois jours ».

- Vers 17-20 : chagrin peut-être encore présent ? Comportements de1843 ou de 1852 ?
Examiner les temps verbaux qui évoluent peu à peu vers le présent.

- Chagrin manifesté par des excès :
Vers 1 : « fou » ;
Vers 5 : prise à partie impliquant le lecteur ;
Vers 7-8 : les rimes « terrible » et « horrible », fréquentes chez Hugo [1] ;
Vers 10 : sorte de superlatif de l’innommable, dans deux vers qui s’enchaînent, avec une longue périphrase ;
Vers 17 : la description d’un comportement répétitif par « que de fois », et l’énumération qui s’ensuit sur trois vers.

- Comportements typiques, allant peu à peu vers le dérèglement :
Vers 1 et 2 : les larmes et les interjections, et la première occurrence du lexique et des images de la folie ;
Vers 5 : répétition du verbe et lexique de l’épreuve, ce qui montre que VH a subi ce chagrin ;
Vers 8-9 : incrédulité et révolte, interpellation de Dieu au vers 10 ;
Vers 12 : impression de cauchemar ;
Vers 14-16 : impression d’hallucination.

- Chagrin presque égoïste :
« JE » onze fois ; « ME » 5 fois ; « MOI » 1 fois ;
Possessifs de la première personne, 2 fois ;
Ces marques de « lyrisme » sont aussi l’empreinte de VH sur son texte ;
Même l’apostrophe aux « pères, mères » des vers 3-5, sous couvert de communauté de souffrance et de sentiments, aboutit à une question qui met à part VH et le met en position de superlatif absolu dans la douleur.

3°) Pourtant le travail de création du pathétique est très méthodique.

- Les exclamations, marquées par la ponctuation, et la grammaire, montrent le désir de casser le rythme de l’alexandrin, et donnent une impression de halètement, d’incohérence, qui développe l’adjectif « fou » du premier vers ; cette incohérence est surtout visible aux vers 17-20.

- L’abondance des négations pourrait être interprétée comme une négation de la vie.

- Lexique de l’exclamation : vers 1, vers 2, vers 9, vers 17, vers 18, vers 19.

- Emploi d’images conventionnelles du discours sur les morts :
Vers 2 : « amèrement » (cf. les larmes amères du Christ entrant dans Jérusalem ?) ;
Vers 9 : révolte contre la réalité, contre l’évidence, refus de l’accepter, révolte contre l’injustice de Dieu ;
Vers 3-4 : termes abstraits, à la rime, très conventionnels ;
Vers 5, « tout ce que », vers 8, « chose », vers 10, « ces malheurs sans nom » : ce sont tous des termes vagues, et VH veut montrer que son chagrin, même superlatif, rentre dans la catégorie des chagrins humains, humainement compréhensibles.

- Construction narrative, tout comme la reconstruction des souvenirs, par enchaînements purement successifs, peut-être sur la durée de trois jours évoquée ?
Le vers 1 conduit au vers 2, s’y ajoute une sorte de parenthèse aux vers 3-5, puis la narration reprend au vers 6, contenant le seul détail imagé (attitude symbolique de suppliant sur le seuil d’une église) attribuable aux trois fameux jours ?
Au vers 7, l’enchaînement se fait avec « puis », au vers 9 par « et », suivi d’une parenthèse aux vers 10-11 ; la narration reprend aux vers 12-16, dans une sorte de rétrospective où l’enchaînement n’est plus chronologique, mais évoque une progression géographique de quelqu’un dans une maison (Léopoldine) ;
Cet enchaînement est mécanique et accumulatif, dans une syntaxe très lourde (subordinations et coordinations). La fin de la narration, aux vers 17-20, est également accumulative, même si elle évoque une incohérence très forte.
De plus, les (pseudo) paroles rapportées contribuent à rendre présente la douleur, sinon à la placer dans un espace mémoriel impossible à effacer.

- Construction très artificielle, dissymétrique : 16 vers et 4 vers.
La ligne blanche entre les vers 16 et 17 est-elle destinée à marquer un silence, l’étouffement d’un sanglot, une reprise de souffle ? En tout cas, VH a volontairement opéré une cassure, et il passe ensuite des passés simples / imparfaits au passé composé, ce qui lui permet d’arriver au présent dans le verbe final.
Les vers 17-20, en tout cas, associent l’incohérence de la pensée et de son expression.

- Analyse obligatoire des systèmes de rythmes dans le quatrain final, où alternent passages criés, martelés, et passages liés et plutôt argumentatifs, plus liés.
Vers 17 : 1 + 5 + 2 + 4 syllabes : marque de violence.
Vers 18 : 2 + (4 + 3 +3) syllabes : marque de précipitation ?
Vers 19 : 3 + 3 + 3 + 3 syllabes : apparente régularité, mais vers saccadé tout de même.
Vers 20 : (3 + 3 + 3 + 3) syllabes : apaisement réel, ou apparent en tout cas.
Dans ces mêmes vers 17-20, abondance d’impératifs exclamatifs, destinés à illustrer le sentiment égoïste du chagrin, ou l’impression surnaturelle de la présence sensible de Léopoldine quelque part dans la maison.

- Autre détail de la construction, les deux parenthèses des vers 3-5 et 10-11, sont en harmonie avec les vers 17-20 :
Aux vers 3-5, VH apostrophe les parents et évoque Dieu, qui donne et reprend la vie, verbe suivi d’un c.o.d. « espérance » : cette métaphore abstraite signifie Léopoldine pour VH, les enfants en général ;
Aux vers 10-11, « Dieu permet », verbe suivi de plusieurs c.o.d. abstraits, « désespoir » au singulier, attribuable à VH, « malheurs » au pluriel qui évoque les parents.
Vers 17-20 : QUI fait que les parents ont l’impression d’une présence réelle des enfants morts (Léopoldine), dans la maison de QUI ?

Donc, beaucoup d’artifices, qui laissent comprendre pourquoi on a ressenti l’impression de deuil.

4°) Place de ce poème dans le livre IV, intitulé Pauca meæ ?

- À l’oral de l’EAF, on pourrait procéder à une rapide comparaison (maîtrise personnelle des contenus) avec les poèmes du début : VH fait un va-et-vient de dates, de lieux, d’évocations d’époques variées de la jeunesse de sa fille, ce qui donne le sentiment d’une conscience très tourmentée, comme dans IV,4, vers 17-20.
- Références à comparer :
IV, 1 : date étrange, pressentiment de malheur ;
IV, 2 : mariage, espoir de joie ;
IV sans numéro : « Quatre septembre mil huit cent quarante-trois », un alexandrin servant à marquer la date tragique, comme un événement en lui -même ;
IV, 3 : 3 ans après, évocation de l’épuisement sentimental ;
IV, 4 : 9 ans après, date anniversaire de la mort ;
IV, 5 : 3 ans après, date du jour des morts, évocation de Léopoldine enfant ;
IV, 6 : 1 an après, date anniversaire de la mort ;
IV, 8 : 2 ans après, date anniversaire de la mort ;
IV, 9 : 3 ans après, …
IV, 15 : 4 ans après, …
IV, 17 : 9 ans après, …
On a bien affaire à une construction poétique d’ensemble : on peut donc conclure sur la particularité thématique et poétique du RECUEIL !


Le poème est téléchargeable ci-dessous.

En logo, une photo de VH.


[1] Les rimes terrible / horrible dans Les Contemplations :

« De la massue au front tous ont l’empreinte horrible
Et tous, sans approcher, rôdant d’un air terrible, »
I, 3

« Jean de Patmos, l’esprit terrible,
Vit en songe cet astre horrible »
III, 30, 2

« Ne sonne plus pour toi ; l’ombre te fait terrible ;
L’immobile suaire a sur ta forme horrible »
VI, 11

« Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,
Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles »
VI, 19

« Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,
Laisse tomber les pans de son rideau terrible ; »
VI, 21

« Lève les bras au ciel et recule terrible.
Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible. »
VI, 26


Documents joints

Contemplations, IV, 4
Contemplations, IV, 4

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Madame Bovary au cinéma

lundi 25 mai 2015

Pour compléter l’article 39, qui se contentait de quelques pistes autour du film de Claude Chabrol, allez voir la webographie du réseau CANOPÉ sur ce sujet.

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