Bac blanc du 7 novembre : "corrigé", suite.

lundi 11 novembre 2013
par  SG

Proposition de présentation de la fable « La tortue et les deux canards »

- Origine de cette fable.
Il existe une fable d’Ésope intitulée « La tortue et l’Aigle », mais La Fontaine s’est sans doute inspiré de la fable de Pilpay, « D’une tortue et de deux canards » (Le Livre des Lumières), qu’il a transformée : dans le texte indien, une sécheresse contraignait les canards à partir et la tortue les accompagnait pour ne pas rester seule.
Les oiseaux tentaient d’abord de la dissuader, en vain. La moralité était ainsi la suivante : « il ne faut pas mépriser les exhortations de ses amis ». (Livre de poche).

- Présentation plus précise.
Ici nous avons un récit dont le comique est assez méchant, puisque la tortue meurt et la fable nous fait comprendre que c’est bien fait pour elle, mais c’est aussi amusant, tant la situation et les discours sont ridicules : la vanité de cette tortue est bien la cible principale de l’auteur, et la forme littéraire choisie est très classique, avec des animaux qui parlent, une narration vive à chute prévisible, une moralité explicite.

- Proposition de problématique pour la lecture du texte.
Comment le fabuliste dénonce-t-il la vanité humaine, tout en réalisant l’idéal classique, plaire et instruire ?

Proposition de plan (non rédigé).

I. La Fontaine cherche à plaire.

1) Par la personnification et les jeux de contraste.
- Choix des animaux : effets de contrastes + contraste terre /air, alliance contre nature ?
- Tortue, animal peu utilisé dans les Fables, symbole de lenteur (cf. l’autre fable « Le Lièvre et la tortue ») et de pesanteur : « L’animal lent et sa maison », vers 23, ce dernier terme étant à contre-emploi total pour un voyage = humour, soutenu par les dénominations variées : « la commère » (femme du pays) vers 5, la « pèlerine », vers 17 (double sens : dans le comique, une gaillarde, éveillée et déniaisée / qui voyage par la campagne ou à l’étranger, ou fait un pèlerinage) + verbes qualifiant des comportements humains (pour insister sur la personnification).
- Personnification relative car parfois des termes animaliers comme « l’animal lent et sa maison », vers 23, « dans la gueule », vers 18 = comique de description.
- Les canards, « oiseaux » (v.16), « Oison », vers 24 = souci réaliste // migration
- Sentiments humains (lassitude au vers 2), parole // « bâton » pour voler : contraste plaisant entre les caractéristiques animales et humaines.

2) Par un récit enlevé, ou un récit de voyage faussement épique avec la référence à Ulysse.
- Récit de voyage (champ lexical facile à relever), avec un horizon d’attente : des aventures et du pittoresque (cf. vers 8-12), hyperbole et multiplicité des lieux évoqués par les Canards : « Amérique », « mainte République, maint Royaume, maint peuple », etc.
- Surprise : une tortue en l’air, avec inversion des regards : de celui de la tortue, surplombant (vers 8-12) à celui des « regardants » + la chute du récit avec celle de la tortue.
Les jeux de sonorités et de mise en phrase augmentent cet effet : vers 31, la parataxe, les allitérations (occlusives sourdes (p, t, k) et constrictives (v, r)) = brutalité (surtout avec le contraste des sonorités du vers précédent : a long, nasales, qui donnent une impression d’étirement)
- Un rythme allègre : ellipse temporelle vers 15-16, passage au présent de narration + temps des verbes fréquemment au présent d’énonciation et de vérité générale.
- Un schéma narratif traditionnel.

3) Par l’esthétique de la varietas.
- Dans l’alternance récit / discours : discours direct vers 8-13 ; 19 ; 25-28 ; narrativisé, vers 6 ; 14-15 ; 21, en parallèle aux interventions du fabuliste : vers 3-4 ; 13-14 ; 28-29 ; 32-fin.
- Dans la forme versifiée : rimes suivies (vers 9-14 ; 23-28 ; 33-fin), croisées (vers 1-8 ; 15-18), embrassées (vers 19-22 ; 29-32) et hétérométrie : octosyllabes et alexandrins
- Dans les dénominations : celles des animaux ; celles du voyage : « voir le pays », « beau dessein », « cette affaire », verbe « voiturer » ; le moyen de transport : « machine », « bâton » dans la « gueule ».

II. La fontaine cherche surtout à instruire.

1) Il fait la critique du voyage.
- Présentation négative du projet.
2 épithètes pour désigner la tortue : « à la tête légère », épithète détachée / « lasse de son trou », attribut du sujet : recul de l’annonce de la décision pour conditionner la réception du message par le lecteur : partir est un choix inconscient, effectué pour deux mauvaises raisons.
Les procédés d’anaphore, vers 3-4 : répétition de « volontiers », avec pronom indéfini à valeur générale « on » et pluriel « gens » = opinion de la doxa (différente de celle du fabuliste), + terme péjoratif « boiteux » qui reprend l’idée déjà énoncée au vers 2 = effet d’insistance et de dénigrement.
- Présentation ironique, qui met en doute la validité de cette décision.
« beau dessein », vers 6, + rimes opposées « pays »/ « logis », vers 2 et 4. La Fontaine, comme beaucoup d’auteurs du XVIIème siècle, trouve les voyages dangereux et inutiles, cf. la fable « Les deux pigeons » : « l’un d’eux s’ennuyant au logis/ fut assez fou pour entreprendre / un voyage en lointain pays … ce discours ébranla le cœur / de notre imprudent voyageur / mais le désir de voir et l’humeur inquiète / l’emportèrent enfin… la volatile malheureuse, qui, maudissant sa curiosité… droit au logis s’en retourna » = même idée de lassitude vers 2 et de départ inconsidéré vers 1 ; embûches, mais fin heureuse.

2) Il narre une épopée prétentieuse et malheureuse.
- Allusion à Ulysse, dont le caractère inattendu est souligné dans le texte : « on (qui ?) ne s’attendait guère… », vers 13-14.
Ulysse a effectivement longtemps voyagé, et a vu « maint » pays, mais c’était contre son gré ; il ne voulait que rentrer (cf. du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… et puis est retourné plein d’usage et raison / vivre entre ses parents le reste de son âge ») = La Fontaine fait la critique implicite du voyage.
Le cancan des animaux est peut-être même évoqué par les allitérations en k des vers 5 et 6.
Même la précaution des canards, au vers 19, qui part d’une bonne intention, s’avère un conseil de peu de valeur.
- Ironie de l’auteur : à l’accumulation de choses à voir, vers 10-12, il oppose dans la suite de la fable le néant de la vision : la tortue ne voit rien, si ce n’est les « regardants » = le discours épique se heurte à la réalité, le voyage est dangereux, et la beauté livresque se révèle décevante : vers 16, les canards « forgent une machine » - comme le cheval de Troie ? - qui au final n’est ni une machine ni une fabrication : il s’agit d’un simple bâton fiché dans la « gueule » de la tortue, et l’épithète homérique de la tortue (T majuscule) est péjorative : vers 1, « à la tête légère », rappelle Achille au pied léger.
Une morale prend forme : il faut se méfier des livres ? des croyances toutes faites (« on ») ? des chimères ? Il ne faut pas avoir la tête légère, en tout cas. La lecture des fables est peut-être un moyen de ne pas avoir ces défauts ?
- La mort de la tortue ne devient même pas pathétique : on ne peut pas plaindre un animal qui « crève », au vers 31, car ce verbe évoque davantage l’éclatement de la carapace que la simple mort.
On se rapproche peut-être d’une autre fable dirigée contre la vanité : la célèbre grenouille « s’enfla si bien qu’elle creva ». C’est l’image de la baudruche qui se dégonfle, symbole de la vanité : la « Reine » Tortue (vers 25) s’est gonflée d’importance, mais elle n’a pas de valeur réelle.

3) Il fait la critique de la vanité.
- Le changement opéré sur la fable de Pilpay est significatif : c’est désormais la tortue qui se trouve à l’initiative du départ, et le voyage n’est plus une circonstance fortuite, il devient une manifestation de sa vanité. Double sens du mot : orgueil et caractère de ce qui est vain, vide, tous deux utilisés dans le texte.
- La morale donnée à la fin mêle différents défauts humains : l’ « imprudence », qui reprend l’ « indiscrétion » et le « babil » (parole inconsidérée) se rejoignent dans le manque de réflexion.
La « curiosité » et la « vanité » sont précédées d’adjectifs pour désigner la mauvaise part de ces caractéristiques qui peuvent s’avérer des qualités : ici la vanité est « sotte » (orgueil mal placé : la tortue se vante d’être une Reine et tombe) ; la curiosité est « vaine », c’est-à-dire inutile, vide.
Tous ces défauts (avec l’effet cumulatif provoqué par la coordination du « et ») sont, pour le fabuliste, liés (image de la famille) : il dénonce les actions étourdies, inconsidérées, qui découlent d’un manque de réflexion.

Proposition très sommaire de conclusion.

Fable traditionnelle, dans la ligne de l’auteur : cible précise, mélange de cruauté et d’humour, didactisme et légèreté littéraire s’unissent pour donner une leçon très claire.


Commentaires  (fermé)

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jeudi 5 décembre 2013 à 15h59, par  Encyclodocs

Article intéressant de très bonne qualité.

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