Les bannis dans Lorenzaccio

mercredi 29 mai 2013
par  BM

Question à 8 points :

Les bannis sont-ils des héros ?
- Quelle est la place et l’importance de ce “personnage collectif” dans la pièce ?

Quelle problématique ?
Ils sont presque toujours évoqués comme une collectivité, un ensemble, un groupe indistinct et anonyme : “Un des Bannis”, “Un autre”, “Un autre”, “Un quatrième”, “Une Voix”, “Tous les Bannis” (Acte I, scène 6, passage essentiel à étudier).
On peut donc chercher à comprendre pourquoi, à la différence des autres caractères plus typés ou identifiés par un prénom ou un nom ou une fonction précise, comme “Le Marchand”.
Que représentent-ils socialement, ou politiquement ?
Ensuite, la question de leur fonction théâtrale devra être examinée.

Proposition de plan

I. Une figure de la lutte (martyrs, combattants...)

- Être banni c’est être puni.
On est banni lorsque l’on critique Alexandre, lorsque l’on est un ennemi du pouvoir. Le nombre important est une preuve que le pouvoir est tyrannique, injuste, et qu’il ne s’attaque pas à des individualités, mais à des catégories.
Un contre-exemple : Maffio qui voulait défendre sa sœur, alors que les autres n’expliquent pas les motifs de leur bannissement. En revanche, à l’Acte I, scène 6, ils marquent à la fois leur détermination et leur regret de quitter leur ville, la maudissent, jurent de se venger s’ils le peuvent, et font tous un reproche similaire : la corruption est un fléau.

- Un banni est donc une figure héroïque de résistance à l’oppresseur.
Ce sont essentiellement des Républicains, ils détestent Alexandre parce que c’est un tyran, mais certains ont une raison plus individuelle, le républicanisme leur vient ensuite. Et ils font tous allégeance à Philippe Strozzi.
Ils ont donc un rôle important dans l’intrigue car ils sont une menace pour Florence. Une armée attend à Sestino, ils ont le soutien du roi de France. Pierre veut vraiment les conduire à renverser le tyran. La punition qu’ils endurent peut donc être comprise comme une annonce de leur vengeance.

- Le banni souffre de la séparation de sa famille et de sa patrie.
Le banni est très attaché à sa ville et à ce qu’elle représente (comme une mère).
Un banni c’est un être pauvre, qui n’a plus rien pour vivre : ils sont représentés comme des piétons, ils abandonnent leurs maisons, et emportent le minimum pour vivre.
Maffio, par exemple, a reçu « une bourse à moitié pleine de ducats ».

- La figure du banni implique une notion de sacrifice qui peut conduire à l’admirer, car il assume une solitude et un courage que n’ont pas ceux qui se plient aux caprices d’Alexandre. On pourrait penser à Tebaldeo, le peintre, qui reste à Florence sans être ni fou ni boiteux, comme le dit sarcastiquement Lorenzo.
C’est un être errant, toujours sur les routes. Il est représenté par son bâton et ses souliers. Certaines mises en scène le représentent avec un sac sur le dos, contenant sa richesse.

- Ils sont aussi considérés comme des victimes car souvent ils ont été dénoncés, trahis, violentés, spoliés.

II. Une figure de l’abandon

- Un banni c’est un homme qui ne trouve pas sa place dans la société car il la juge trop corrompue, pervertie, qui ne croit plus en la société.

- Un banni ne peut pas être un homme d’action car il ne fait plus partie de cette société, il ne peut plus s’y engager pour la changer. Ce sont des « ombres silencieuses » car ils ont disparu de la société.
Pour Philippe Strozzi avoir accepté de quitter la ville, c’est comme abandonner le combat. Quand il quitte la ville, à la mort de sa fille, il montre clairement sa volonté de ne plus agir. Louise est morte, il se considère lui-même comme mort.

- Ce sont également des hors-la-loi, ils peuvent donc faire peur.
Philippe considère les bannis comme des traîtres, qui ne respectent pas les lois. Ils apparaissent souvent la nuit, dans des endroits déserts car ils doivent se cacher.

- La dispersion des bannis rend l’action difficile car un banni est un être solitaire.
Cette dispersion se fait aux quatre coins de l’Italie : Rome, Pise, Venise, Ferrare.

- Lorenzo est lui-même un banni. Il est banni de Rome puis de Florence.
À la différence des autres, il est banni après avoir agi, ou voulu agir (tuer le pape !). Il n’est, de toute manière, pas intégré dans la société florentine, car il est trop débauché, athée, ne respecte aucune règle ; seule la cour le tolère ou le craint, et le peuple, car il possède l’argent, le pouvoir de corrompre et d’acheter. Mais il n’en est pas pour autant respecté.
Paradoxalement, il est aussi l’auteur indirect de tous ces bannissements, le dénonciateur.
C’est un autre aspect de sa dualité.

- Un banni c’est aussi quelqu’un qui a dépassé toutes les bornes, toutes les limites de ce qui est accepté par la société et qui n’y a donc plus sa place.
Les comportements de Lorenzo s’expliquent en partie ainsi : il est banni du statut d’étudiant studieux, banni du rôle de fils aimant qui donnerait espoir à sa mère, les républicains le rejettent comme indigne de faire partie de leur groupe, les fils Strozzi le méprisent et en viennent à reprocher à leur père son amitié pour lui.
La dimension philosophique et religieuse de ce bannissement s’exprime à l’Acte V, scène 7 : « à ma mort, le bon dieu ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous les carrefours de l’immensité. » Le banni ne redevient jamais un citoyen normal, ni un homme normal.

III. Théâtralement, que représentent-ils ?

- Ce sont les figures de la misère, au même titre que les victimes de la tyrannie : filles séduites, étudiants maltraités par la police, mauvais payeurs mis à mal, imprudents ou insolents tués.
Ils ont donc une fonction importante dans une tragédie : provoquer la pitié, le pathos. La mère de Lorenzo pleure de les voir, et de savoir qu’ils sont les victimes de son fils.
Ils sont récurrents, et viennent ponctuer l’action. Jusqu’à la fin, il en est question.
D’un autre côté, leur peu d’importance directe dans les intrigues peut conduire à leur évacuation des mises en scène, ou leur remplacement par des ombres chinoises, de manière à les symboliser au lieu de les rendre concrets.

IV. Quel sens ont-ils dans l’époque d’écriture et de publication de la pièce ?

- Le banni incarne parfaitement l’esprit du romantisme.
On peut le rapprocher de certaines figures maudites comme l’Albatros de Baudelaire, on peut le rapprocher du poème Fonction du poète de Hugo, dans Les Rayons et les ombres, de 1840, qui montre bien que si le poète veut être engagé il ne doit pas être à l’extérieur de la société mais à l’intérieur.
On peut penser aussi à des héros de drames romantiques qui sont rejetés, comme Hernani ou Ruy Blas.
Les personnages de la pièce Mangeront-ils ?, de Hugo, sont réfugiés dans une église, et deux bannis leur viennent en aide. Ici, le banni/voleur est celui qui porte la parole de Hugo, qui écrivit cette pièce pendant son exil à Guernesey.

- Hypothèse de politique contemporaine pour Musset : c’est le roi de France qui doit en principe fédérer les bannis italiens, avec l’aide de Pierre Strozzi.
Rapprochement avec les missions de la France de 1834 selon Musset ?
Missions auxquelles elle manque ? Ce n’est pas sûr du tout, car Musset n’est pas un critique acharné de tel ou tel régime, mais l’hypothèse peut être examinée tout de même.

- Hypothèse de description de son époque ? Il y a eu beaucoup de bannis ou d’exilés à l’époque de la Révolution, en1789, qui s’étaient fédérés sous l’égide de rois étrangers, comme les bannis italiens sous François Ier.
En revanche, quelques années plus tard, le 24 juillet 1815, Louis XVIII promulgua une loi qui chassait de France les individus ayant participé aux Cent-Jours. Et ensuite, la loi dite d’amnistie de 1816 a contraint les députés de la Convention ayant voté la mort de Louis XVI en 1793, à quitter la France.
En apparence généreuse, cette loi comprenait une exception qui contraignait à l’exil les régicides qui avaient signé l’Acte Additionnel aux Constitutions de l’Empire : “Ceux des Régicides qui, au mépris d’une clémence sans bornes, ont voté pour l’Acte Additionnel, ou accepté des fonctions et emplois de l’Usurpateur, sont bannis à perpétuité du Royaume et sont tenus d’en sortir dans le délai d’un mois.”

- Mais à la Révolution de 1830, les bannis ou les exilés politiques ont été peu nombreux.
Cependant, la France a été une terre d’accueil pour l’émigration polonaise après l’échec de l’insurrection de 1830-1831 contre la Russie.
En exemple célèbre est Chopin ... le successeur de Musset dans les amours de Sand.

Conclusion générale.

- Dans tous les cas, le banni ou l’exilé politique est compatible avec les caractéristiques du drame romantique, qui raconte une histoire ancienne et suggère des prolongements dans une réalité plus contemporaine.
Et comme le drame romantique a la prétention de brasser des idées, ou d’instiller des opinions aux lecteurs/spectateurs avisés, on doit reconnaître leur importance dans la pièce de Musset.

Document joint : un corpus de textes romantiques présentant divers aspects de la figure du banni.


Documents joints

Corpus de textes : le banni romantique
Corpus de textes : le banni romantique

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