Rousseau, Discours sur les sciences et les arts

mercredi 1er mai 2013
par  BM

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750

Le texte du Discours est téléchargeable sur cette page.
Les œuvres complètes de Rousseau sont consultables à l’adresse indiquée tout en bas de cet article.

Programme de travail sur cette œuvre.

- Les textes préliminaires à la dissertation.
L’Avertissement  : à résumer en une ligne ?
La Préface  : sa thèse à résumer en deux lignes ?
Le Discours, pages 25-26 : quelle est sa forme argumentative ? Résumé du contenu en deux lignes ?

- Trois lectures analytiques.
Pages 30-31,
Pages 44-47, la prosopopée de Fabricius,
Pages 57-59.

- Deux lectures cursives, si l’emploi du temps le permet.
Pages 33-35,
Pages 77-78, la péroraison du discours.
Ces deux derniers textes pourront faire l’objet de propositions de lecture, de commentaires, sous forme de messages d forum déposés ci-dessous.

Pistes de lecture et d’analyse : à enrichir sous forme de messages de forum déposés ci-dessous

Texte des pages 30-31.
- Composition :
§ 1 = série de maximes paradoxales, d’images, et une progression vers une affirmation majeure : l’art sert à dissimuler, la vraie vertu est simple, naturelle, rustique.
§ 2 = reconstitution pseudo historique pour rendre le passé compréhensible et clair, dans le but d’exprimer la thèse ensuite.
§ 3 = critique du présent, série de conséquences néfastes de la subtilité, de la politesse, conduisant vers une critique de la société menteuse, des masques, des simulations, etc.
- Comment pourrait-on reformuler la thèse contenue dans ce passage ?
- Comment pourrait-on qualifier le point de vue de Rousseau, en ce qui concerne sa vision de l’homme et de l’évolution ?
- Etc.

Texte des pages 44-47, la prosopopée de Fabricius
- Composition :
§ 1 : un historique faisant la part belle à la déploration du progrès scientifique, artistique et dialectique, causes de la dégénérescence des vertus,
§ 2 : interpellation de Fabricius, héros romain, prétexte à le faire parler dans la longue prosopopée qui emplit tout le paragraphe.
- La prosopopée elle-même et sa composition :
une série de question rhétoriques, indignées, marquent le regret de voir disparues les anciennes vertus romaines,
une injonction vigoureuse à détruire les signes de cette dégénérescence,
un argument très rhétorique, autre évocation antique, plus vieille que l’époque de Fabricius lui-même, argument d’autorité, éloge de la vertu démocratique.
- Qu’est-ce qu’une prosopopée ? Quelle est sa fonction argumentative ?
- Analyse du lexique et des tournures de phrase polémiques, par lesquelles Rousseau en personne attaque le progrès, au nom d’un idéal ancien.
- Le style ample, les procédés de redondance, d’insistance, les rythmes des phrases ?
- L’énonciation rhétorique ?
- Quelle vision de l’homme apparaît ici ? Dans quels domaines Rousseau lance-t-il ses attaques ?
- Etc.

Texte des pages 57-59
- Composition, forme littéraire et argumentative :
§ 1 = énumération de défauts consécutifs à l’introduction des lettres et des arts dans les sociétés humaines, critique du luxe, raisonnement sur ce qu’est la valeur relative de l’argent et de l’individu.
§ 2 = série d’exemples illustrant la dernière affirmation du § 1, les royaumes qui ont été tour à tour subjugués par d’autres, plus incultes, mais plus vigoureux, et une phrase injonctive pour conclure le raisonnement.
- Le style polémique et ironique de Rousseau dans ces deux paragraphes ?
- Le lexique des vertus et celui des vices.
- Les affirmations paradoxales ou provocatrices ?
- Etc.

Préparation au test de lecture : quelques conseils

- Essayer de traiter par avance les trois petites questions proposées ci-dessus sur l’Avertissement, la Préface et le Discours.
- Faire de petites fiches montrant le déroulement du discours, les principaux arguments qui soutiennent la thèse principale.
- Repérer les références utilisées par Rousseau pour illustrer ses arguments :
dans quels siècles va-t-il les chercher ?
quels personnages prend-il comme exemples ou modèles, ou contre-exemples ?
quelle sorte d’arguments ces références (peuples, personnages historiques ou mythiques) illustrent-ils ?
comment les présente-t-il : leur nom ? leur époque ? leur rôle auprès des hommes ?
- Comment l’Histoire universelle est-elle utilisée par Rousseau ?
- Lire attentivement, quelle que soit l’édition choisie, les indications biographiques et historiques qui ont entouré, ou provoqué, la rédaction de cette thèse.
- Lire rapidement le texte qui a obtenu le second prix du concours (voir ci-dessous) et essayer de voir pourquoi la thèse de Rousseau a été préférée par le jury académique : style ? richesse ? organisation ?

Quelles questions pourrait poser un examinateur à l’oral de l’EAF sur ces trois textes ?

Textes complémentaires pour la culture et la préparation à l’entretien

- Une fable de La Fontaine, qui fait l’éloge d’un peuple mythique cher à Rousseau, Le Philosophe Scythe.
- Le début du poème de Voltaire, Le Mondain, où il expose une thèse totalement contraire à celle de Rousseau.
- Le texte de Grosley, arrivé second au concours proposé par l’Académie de Dijon, avec une thèse très voisine de celle de Jean-Jacques, moins développée et sans doute moins radicale.
Ce texte est présenté ici dans une orthographe modernisée, mais les notes de bas de page et les citations en langue étrangère n’ont pas été traduites. On peut, par curiosité, consulter le journal Mercure de France, de juin 1752, dans lequel cette dissertation a paru. On y verra la difficulté de lire une typographie et une orthographe datant de cette époque.
Le lien conduit à 4 possibilités de pages, il faut choisir la solution n° II pour lire le début du discours, dont voici l’image.
Bon déchiffrage ...

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Mercure de France, juin 1752

Rousseau, oeuvres complètes en ligne.

Documents joints

Le Philosophe Scythe
Le Philosophe Scythe
Le Mondain
Le Mondain
Grosley, discours sur les Sciences et les (...)
Grosley, discours sur les Sciences et les (...)

Commentaires  (fermé)

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mardi 11 juin 2013 à 18h48, par  BM

Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, pages 22 à 26. Pour résumer l’essentiel

L’avertissement au lecteur
- Comment le résumer en 1 ligne ?
Une proposition, qui permet de comprendre comment l’auteur a ressenti la réception de son œuvre et la publication du Discours :
“Je suis célèbre à tort, injustement jugé”.

La Préface de l’auteur
- Comment la résumer brièvement ?
Une proposition, montrant le caractère de Rousseau et sa conception du raisonnement et de la philosophie :
“Je ne cherche pas à plaire à ceux qui aiment les subtilités ; mon but est de dire une vérité fondamentale pour l’être humain, au risque de déplaire.”
On trouve ici l’esprit agressif, et un peu sur la défensive, de Rousseau. Sa “Dissertation” contient ses convictions, ce n’est pas un exercice artificiel destiné à prouver qu’il est “un bon élève ...”

Le « Discours », qui précède la dissertation
- Comment comprendre son but argumentatif ?
C’est une sorte d’introduction, en forme d’apologie, et sophistiqué dans sa composition.
Rousseau s’y défend d’avoir voulu blâmer les valeurs à la mode comme la Science, il a voulu défendre la Vertu.
Il pratique donc, comme dans la péroraison, une modestie d’auteur qui ne veut pas choquer son public ou son jury, il le flatte en le qualifiant de « vertueux ».
En même temps, il y dit qu’il n’a voulu que dire sa vérité, et qu’il est convaincu de ce qu’il va avancer : « dans le fond de [s]on cœur », il sait qu’il a raison, et qu’il a donc gagné la récompense.
Ce mélange de modestie (feinte) et d’orgueil (mal dissimulé) est la caractéristique d’un essai engagé, polémique, paradoxal dans les choix qu’il va développer.
C’est donc bien une annonce de la thèse.

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vendredi 7 juin 2013 à 11h28, par  BM

Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, texte pages 77-78, la péroraison.

Quelques petits commentaires pour l’entretien éventuel à l’oral.

- La conclusion de la thèse a été formulée quelques pages plus haut, et Rousseau doit emporter l’adhésion de son lectorat : c’est la fonction de toute péroraison.
En effet, page 75, il écrit « Mais si le progrès des sciences et des arts n’a rien ajouté à notre félicité ; s’il a corrompu nos mœurs, et si la corruption des mœurs a porté atteinte à la pureté du goût, [...] », ce qui donne la réponse à la question posée par l’Académie de Dijon.

- Donc, dans ces deux derniers §, il s’adresse indirectement à son jury.
Il change de sujet, et s’inclut dans un “nous” très général, pour manifester une humilité de façade, et laisser l’argumentaire à tous les exemples de vertu qu’il a eu l’occasion de citer dans le développement.
Cette intériorisation, ou cette fausse modestie, est une sorte d’adresse au jury, puisque c’est le devoir d’une Académie « d’instruire les Peuples de leurs devoirs », et en même temps, c’est une manière de laisser libre les académiciens dans leur choix, puisque Jean-Jacques semble ne pas rechercher de remerciement : « Ne courons point après une réputation qui nous échapperait, et qui, dans l’état présent des choses, ne nous rendrait jamais ce qu’ elle nous aurait coûté ».
Cette façon d’argumenter, très indirecte, est une caractéristique du discours-dissertation, exercice de convention, dans lequel on doit s’effacer derrière le sujet qu’on a traité.
- Une affirmation est paradoxale : « À quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui, si nous pouvons le trouver en nous-mêmes ? », puisque Rousseau, après avoir démontré que les sciences et les arts ne rendent heureux ni l’homme ni la société, se réfugie en lui-même, comme pour dire que sa démonstration est abandonnée au jugement d’autrui, et que dans tous les cas, il fera son bonheur ailleurs.

- Le dernier § a une autre forme : c’est une invocation et une apostrophe à la vertu, un des mots-clés de tout le Discours.
Une apostrophe solennelle, deux questions rhétoriques, et une phrase finale, dans un rythme qu’on peut étudier :
une apostrophe très courte, mais marquée par l’exclamation : mise en route de la “période” grammaticale et stylistique ;
une relance du mot-clé, sous forme d’apposition et de définition, écho du § précédent, « hommes vulgaires », et une question contenant deux termes qui se complètent ;
une double question, dont le second segment est lui-même double, qui répète la leçon de modestie dite au § précédent ;
une phrase finale, commençant par une affirmation catégorique, et se continuant dans une double opposition : « nous en contenter ; et sans envier [...] tâchons », « cette distinction glorieuse qu’on remarquait jadis entre deux grands Peuples » ; le dernier segment à son tour est dichotomique, et constitue la pointe finale de tout le raisonnement : « l’un savait bien dire, et l’autre bien faire ».
ici, Rousseau procède par allusions, et évoque une dernière fois l’opposition entre Athènes et Sparte : les premiers sont les parleurs, les philosophes, ceux qui ont commencé à introduire dans les esprits humains la philosophie, donc la décadence, les seconds sont les actifs, les guerriers, ceux qui ont battu les autres.
On a donc une longue phrase, montante, puis qui descend sur une maxime empruntée à Montaigne.
C’est donc un autre argument d’autorité qui sert à dissimuler Rousseau lui-même : il a agi, en écrivant, sa modestie lui interdit de prétendre qu’il a bien parlé, et le jury décidera.
Mais dans la « distinction » évoquée au début de cette phrase, il reste à savoir dans quel camp on doit réellement placer l’auteur du Discours  : « ces hommes célèbres qui s’immortalisent dans la République des Lettres » sont-ils des philosophes admirables, ou des philosophes qui se sont corrompus à cause de sciences et des arts ?

- On pourrait encore, dans ces deux §, examiner le vocabulaire axiologique, et le lexique de la morale : « vertu », « cœurs », « Lois », « conscience », « silence des passions », « véritable Philosophie », avec le choix de la lettre majuscule à l’initiale, procédé fréquent de mise en valeur d’une notion dans la typographie du XVIIIème siècle.

- Pour conclure :
on a une péroraison dynamique, construite sur des rythmes solides, qui fait disparaître le “JE” de l’auteur derrière le “ON” et le “NOUS” ;
l’auteur se réfugie derrière des notions morales ;
il utilise les procédés usuels de modestie ;
il n’emploie plus de polémique ou d’agressivité dans l’accusation ;
une certaine solennité marque tout de même cette péroraison, manière de signifier que Rousseau a effectué un travail sérieux, et invitation au jury à bien le lire.

C’est donc bien une affirmation de son opinion, malgré tous les aspects formels de l’exercice académique.

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mercredi 5 juin 2013 à 22h33, par  BM

Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, texte pages 57-59

Quelques pistes supplémentaires pour la lecture et l’analyse.

Ces deux § sont consacrés à la critique de la richesse ou du luxe, deux maux présentés comme une conséquence directe des Sciences et des arts.

Le premier § est un raisonnement en grande partie déductif, fondé sur une hypothèse que Rousseau présente comme une constante, ou une règle historique et sociale.

- Le procédé argumentatif est simple :
Rousseau emploie le verbe suivre pour indiquer une conséquence, « D’autres maux pires encore suivent les Lettres & les Arts », et indique un exemple de ces maux, « le luxe », présenté par « Tel ».
Cette règle (non vérifiée) est suivie d’une autre hypothèse, tempérée par l’adverbe « rarement », puis une autre, catégorique cette fois grâce à l’adverbe « jamais ».
- L’ensemble constitue une affirmation assez sophistiquée, qui a une apparence de vérité, et qui va servir de base à la suite du raisonnement.
C’est donc la critique du luxe, ou de la richesse, qui est faite en une série tout aussi sophistiquée d’arguments, des questions rhétoriques, où Rousseau pousse à leur extrémité des hypothèses catastrophiques pour l’espèce humaine.
- Une phrase-clé : « Les anciens Politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. »
L’alternative est fermée, et implique obligatoirement deux comportements totalement inconciliables, et radicaux, un bon et un mauvais.
C’est aussi un argument d’autorité, faisant référence aux anciens, modèles de vertu, et une phrase où les nuances sont intéressantes :
« parlaient sans cesse » représente la vertu perpétuelle, « ne parlent que de » est une réduction à une valeur moindre, et justement la valeur vicieuse aux yeux de Rousseau.

- La fin du § s’illustre d’exemples extrêmes, à propos de la valeur humaine : Rousseau joue sur le sens du verbe valoir, puisqu’il traite la question du luxe et de la richesse, et il prépare le § suivant.
On doit relever ici l’abondance du champ lexical et des images de l’évaluation :
« un homme vaut », « la somme qu’on le vendrait », « ce calcul », « un homme ne vaut rien », « il vaut moins que rien », « Ils évaluent les hommes », « un homme ne vaut à l’Etat que la consommation qu’il y fait », « un Sybarite aurait bien valu trente Lacédémoniens », etc.
Cette série devient de plus en plus précise, avec des noms de peuples qui représentent symboliquement des vices ou des vertus.
- La devinette finale équivaut à une question rhétorique, donc à une forte affirmation : une poignée de paysans a plus de valeur que l’Asie, et Sparte est une cité valeureuse.

Le second § est une longue série d’exemples qui illustrent la règle énoncée auparavant.

- Le procédé argumentatif est très simple, et consiste en un enchaînement quasi automatique de conséquences, comme une chaîne allant des temps très anciens à l’époque presque contemporaine de Rousseau.
5 séries de nations, ou de types de gouvernement, sont décrits dans la phase ultime de leur chute, tous battus par une nation plus pauvre, mais plus valeureuse.
Certaines fois, l’enchaînement consiste à ce que la nation victorieuse se laisse aller au luxe, donc à la mollesse, et se trouve à son tour battue par une autre, moins riche, plus vertueuse.
C’est le raisonnement général de Rousseau qui apparaît ici, une sorte d’archéologie de l’évolution des empires.
Il ré-exploite d’ailleurs un argument que Montesquieu avait employé récemment, sur la décadence de Rome, dans son ouvrage Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734).

- Comment analyser la série d’exemples ? Il faut examiner sa construction.
D’abord l’Asie :
Les Perses, peuple à la grandeur mythique, battus par un petit roi grec, même pas Athénien, Alexandre, ou autrement dit une grande monarchie battue par une petite principauté.
Ce même Alexandre, devenu “Le Grand”, incapable de vaincre les peuplades Scythes.
Ensuite, le monde méditerranéen :
Une république riche, Carthage, battue par une autre, Rome.
Rome devenue empire, battue par des peuplades européennes barbares et sans organisation politique précise.
Ensuite, l’Europe :
Les Gaules et l’Angleterre romanisées, battues par les Francs et les Saxons.
L’empire bourguignon et autrichien de Charles le Téméraire, battu par les Suisses, petite nation, et nation de Rousseau ...
Un descendant de Charles le Téméraire, Charles Quint, roi d’Espagne, d’Autriche, battu ou tenu en échec par une partie des Pays-Bas.

- Quelle est l’organisation de cette illustration ?
Elle est progressive et englobante à la fois : des temps les plus reculés aux siècles modernes, des royautés aux peuples ou aux républiques.
Elle montre que l’évolution d’un petit peuple risque d’être nocive, s’il devient riche.
Elle est abondamment remplie de termes axiologiques, qui montrent le jugement de Rousseau :
« le plus misérable de tous les Peuples », « aux plus puissants Monarques », « Deux fameuses Républiques » « des gens qui ne savaient pas même ce que c’était que richesse », « sans autres trésors que leur bravoure et leur pauvreté », « pauvres Montagnards », « toute l’avidité se bornait à quelques peaux de moutons », « la fierté Autrichienne », « cette opulente Maison ».
Il y a souvent de l’ironie dans ces images, autre signe de la volonté polémique et accusatrice de Rousseau dans la défense de sa thèse.
La juxtaposition de l’une à l’autre entraîne un effet d’accumulation, qui a, comme la variété, pour but d’appuyer la preuve.

- La phrase finale est une conclusion, dans une tonalité très différente :
L’injonction (au subjonctif), atténuée par l’emploi du verbe daigner, très méprisant, a pour but d’appeler à l’évidence.
Le choix des verbes est intéressant : « suspendre leurs calculs » est un rappel de la longue métaphore de la valeur financière du § précédent, « réfléchir à ces exemples » est l’indication que Rousseau veut donner une leçon, « qu’ils apprennent » est l’affirmation du contenu de la thèse.
La phrase fait donc attendre la solution ou l’explication, au cas où l’on n’aurait pas encore compris, et l’allusion au fait que les politiques sont les derniers à comprendre est aussi une accusation, puisque c’est de leur faute si leurs pays évoluent dans le mauvais sens.
C’est donc, implicitement puisque Rousseau n’emploie aucun connecteur ici, la réciproque de la phrase du § précédent : « les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu, les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent ».
- Le segment final de la phrase a une valeur de maxime, ou d’aphorisme, dans sa brièveté et la flèche finale : « on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des Citoyens. ». On y retrouve le procédé de l’exception, l’emploi généralisant du « on », le présent de vérité générale, et l’antithèse qui résume le raisonnement commencé deux pages plus haut, « argent » contre « mœurs et citoyens ».
Le rythme même de la phrase, nettement binaire, avec une rallonge pour les 6 derniers mots, montre une montée polémique.
C’est le Rousseau pédagogue qui se manifeste donc dans cette double page.

- Est-ce pour autant un éloge des républiques contre les monarchies ? Ce n’est pas sûr.
Mais Rousseau, Citoyen de Genève,marque ici son appartenance, comme il marquait plus haut sa fierté, sans l’étaler mais dans une image allusive, lorsqu’il disait « Une troupe de pauvres Montagnards »

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lundi 3 juin 2013 à 00h15, par  BM

Rousseau, Discours sur les Sciences et les Arts, La prosopopée de Fabricius, pages 44-47

Quelques pistes supplémentaires pour la lecture et l’analyse.

Premier § : L’éloge des instructeurs du passé, de ceux qui ont voulu donner des avertissements au monde.
- Socrate, Caton, deux idéaux, qui ont été remplacés par les philosophes fondateurs de doctrine, illustrés par trois noms ;
une conséquence immédiate : la perte de la vertu.
Rousseau fait le récit d’une tentative infructueuse de ces deux célèbres ancêtres, qui ont voulu se dresser contre le mal.
en même temps, il se dresse, lui aussi ;
il imite un modèle qu’il idéalise lui-même ;
il manifeste son pessimisme.

- Quels procédés argumentatifs ?

a) les parallélismes ou oppositions systématiques de termes, et l’usage d’un lexique axiologique positif ou négatif ;
Ainsi il oppose les philosophes et orateurs à la discipline militaire et à l’agriculture ...
les sectes à la patrie ...
les trois noms sacrés de liberté, désintéressement, obéissance, à trois noms de philosophes ...
les savants aux gens de bien ...
la pratique à l’étude.

b) l’appui sur des arguments ou des citations d’autorité, pour valider sa propre affirmation (Sénèque) ;
Donc il procède par addition de petits systèmes binaires, pour aboutir à une grande équation, ou inéquation.

c) Il emploie un rythme ample, des séries binaires et/ou ternaires, pour asséner ses illustrations ;
Il emploie même un paradoxe dans l’exemple de Sénèque, puisque même les philosophes se sont rendu compte de leur nocivité ...

Deuxième § : la prosopopée elle-même, très longue

- Une mise en place sous forme d’éloge, évocation sur un ton de regret ;
un rappel de la valeur principale : Rome républicaine ;
le lexique du salut et de l’honneur ;
une question rhétorique très artificielle ... qui a pour but de préparer le discours de Rousseau lui-même, en réalité.

- Le discours de Fabricius, pages 45-46-47.
- Les procédés argumentatifs ?
a) C’est une argumentation a posteriori, un discours d’outre-tombe, sous la forme d’une interpellation violente, en parallèle au principe historique de Rousseau et à son passéisme.
On peut trouver de nombreux procédés :
des questions rhétoriques ;
l’emploi de l’interpellation « vous » ;
les paradoxes ;
le lexique accusateur, catégorique ;
les images-choc ;
les injonctions autoritaires.
b) C’est un apologue à l’intérieur du discours : la venue de Cinéas à Rome.
c) C’est un parallélisme constant avec les reproches de Rousseau à la société contemporaine.

- C’est pour commencer un texte très dynamique, agressif, fondé sur le principe de la répétition avec variantes, dans la série de questions rhétoriques :
2 x 2 termes opposés, puis 2 termes, puis 1 terme négatif, puis 1 autre, puis 3 autres, puis 1 reproche, puis 2 x 2 termes opposés, puis 2 séries complexes avec métaphores, puis 2 x 2 termes opposés.
Au total, 10 questions enchaînées, juxtaposées, souvent redondantes, très variées dans leurs formes et images.
Mais toutes se fondent sur le champ lexical ou les images de domination/conquête (« maîtres des nations », « rendus esclaves », « vaincus », « gouvernent », « arrosé de votre sang », « dépouilles », « proie »), et sur le champ lexical de la vertu.
De plus Rousseau joue sur le contraste et la mise à distance de termes très forts, comme « maîtres » et « esclaves », « enrichir » et « arroser de votre sang », « joueur de flûte », « histrions ».
Enfin il insère du pathétique avec l’adjectif « funeste », faisant comprendre que toutes les morts courageuses évoquées n’ont servi à rien : mourir pour rien, devenir esclave ...
Cette dynamique se fonde aussi sur les injonctions : 4 impératifs à la deuxième personne du pluriel, et un subjonctif augmenté d’une justification : « Que d’autres mains s’illustrent par de vains talents ; le seul talent digne de Rome est de conquérir le monde et d’y faire régner la vertu. »
Cette phrase peut s’analyser ainsi : un premier pluriel, 4 injonctions qui conseillent l’action positive, un deuxième pluriel injonctif incitant à abandonner les vanités, et enfin un singulier unique, affirmatif, évoquant un but idéal, et qui reprend l’image du combat et de la domination, et qui culmine sur le mot-clé de toute l’argumentation de Rousseau, « faire régner la vertu ».

- C’est ensuite l’apologue de Cinéas, qui développe le dernier mot prononcé, celui de « vertu ».
Cet idéal est montré dans une approche narrative.
Cinéas vit notre Sénat ... et le prit pour « une assemblée de rois », une erreur de jugement, expliquée aussitôt.
Rousseau fait attendre longuement cette explication :
ni a ni b, ni a’ ni b’ ni c, mais alors quoi ? Phrase en forme de devinette, dont la réponse commence par une interpellation solennelle, « Ô citoyens ! »
C’est là le mot-clé parallèle à celui de vertu, si bien que, implicitement, les deux notions sont associées dans le raisonnement.
En même temps, c’est l’interpellation de Rousseau/citoyen de Genève, aux lecteurs/sujets du roi de France.
La réponse vient ensuite de manière fractionnée, avec la reprise du verbe voir : « Que vit donc Cinéas ? » « Il vit .. ».
Le c.o.d. de ce verbe est très long, et répète presque la construction précédente : il ne vit ni a ni b, il vit quelque chose de remarquable (un superlatif absolu), et enfin on sait de quoi parle Rousseau : « deux cents hommes vertueux ».
C’est encore une fois l’opposition entre les valeurs modernes et les valeurs traditionnelles.
Cette phrase relance l’argument exprimé plus haut : c’est un retour à la situation historique (Rome républicaine), et la reprise de l’image de domination, puisqu’on est passé de « faire régner la vertu » à « commander à Rome » et « gouverner la terre ».

Vers une conclusion ?
- Donc l’idéal contenu dans cette prosopopée et dans l’apologue de Cinéas a pour fonction de faire comprendre que tout cela est du passé, que cela ne reviendra plus, sauf peut-être si on écoute Rousseau, puisqu’il n’y a plus de Socrate ni de Caton, ni de Fabricius.
C’est un texte emphatique et grandiloquent, qui use et abuse d’effets rhétoriques variés.
C’est aussi un texte polémique, dans lequel un homme du passé fait des reproches violents à ceux qui ont vécu après lui, manière pour Rousseau d’adresser ces mêmes reproches par un intermédiaire glorieux, indiscutable, un modèle de vertu dans les livres d’histoire.
C’est un texte didactique, assez lourd dans ses explications, mais ordonné et conduisant vers un but précis et annoncé.
- C’est aussi un texte prophétique, car il contient une menace implicite : si vous ne changez pas ... la terre ira mal.
Rousseau a analysé les causes d’une décadence, il les a fait redire à des ancêtres illustres, et il propose le remède à la situation qu’il décrit.
- On peut résumer tout ce passage avec un petit nombre de mots-clés :
Vertu, Austérité, Liberté, Autorité, Rigueur, Sérieux.
- Et tous ces mots-clés sont aussi ceux qui permettent de caractériser l’argumentation de Rousseau.

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dimanche 2 juin 2013 à 23h02, par  BM

Rousseau, Discours sur les Sciences et les Arts, Texte pages 30-31.

Quelques éléments supplémentaires pour la lecture et l’analyse.

Premier §
- Une série de maximes paradoxales, équivalant à une série de jugements catégoriques, implicites ;
une série d’images (souvent des métaphores), en séries rythmées, équivalant à une nouvelle série d’opinions personnelles ;
une progression régulière vers une affirmation rousseauiste : l’art sert à dissimuler, alors que la vraie vertu est simple, rustique, naturelle, et ne se dissimule pas ;
- Des séries de termes intéressants ?
« vertu », « nu », « sain », « robuste », « rustique », « laboureur », « force », « vigueur », « forces », « qualités », « véritable » : cette série s’oppose à « parure », « habit », « dorure », « ornements », « pompe », « courtisan », « difformité » ; elle montre un idéal et son contraire, de manière assez systématique, la réalité opposée à l’apparence, la nature campagnarde à la Cour ;
« contenance extérieure » s’oppose à « dispositions du cœur » ;
« corps » s’oppose à « âme » ;
« l’homme sain », ou « l’homme de bien », s’oppose à « l’homme de goût ».
- Tout cela compose un double portrait, sans aucun exemple réel ou concret identifiable.
- L’image de « l’athlète » est également très forte, et s’oppose à celle de marcher « en si grande pompe ».
Tout cela constitue une longue métaphore filée, celle du vêtement, continuée par celle du corps : la vérité est sous la parure. La rhétorique est donc un outil de l’argumentation.

Deuxième §
- Il est constitué d’une brève reconstitution historique de ce qui a pu se produire dans l’évolution humaine, c’est une hypothèse destinée à rendre le passé compréhensible afin de pouvoir mieux dénigrer le présent.
La nostalgie de Rousseau apparaît ici très nettement, avec un léger pessimisme et une concession : pas de perfection, mais pas trop de vices.

Troisième §
- C’est la critique du temps présent, fortement marquée par l’adverbe « Aujourd’hui » qui ouvre la phrase. Et un assez grand nombre de termes catégoriques viennent appuyer les affirmations contenues ici : « tous », « sans cesse », « jamais », « perpétuelle », « les mêmes », « tous », « jamais »
Rousseau y fait le catalogue des conséquences néfastes de la subtilité, de l’esprit de finesse, de la politesse ;
cela le conduit à la critique de la société, fondée sur le faux semblant, les masques, la dissimulation.
- On peut relever des figures d’ironie dans son argumentation :
l’opposition du vocabulaire appréciatif et dépréciatif ;
l’opposition de l’uniformité et de la différence ;
- Le raisonnement est nettement logique, et Rousseau appuie fortement sur les rapports cause-conséquence ; les membres de phrase se suivent, et implicitement le second est toujours une conséquence du précédent ;
la conjonction « donc », répétée dans la dernière phrase du §, a la fonction de conclure une démonstration ;
l’expression « c’est-à-dire », la conjonction « puisque », participent de cette structure logique du discours.
- D’autre part, on pourrait presque dire que Rousseau étend son raisonnement à l’espèce humaine ou à la société, par l’énonciation pronominale : « nos mœurs », « on », le singulier généralisant : « ce troupeau qu’on appelle société », et le jeu des pluriels : « les hommes » ;
et Rousseau, par l’emploi du « on », se place lui-même dans son raisonnement.
De la même manière, l’emploi des présents de vérité générale va dans le même sens, et la dernière phrase au futur est la réponse au conditionnel de souhait de la première phrase du premier §.
Et le dernier verbe, « connaître », dans une phrase au conditionnel passé, exprime le regret que les hommes devraient ressentir si la connaissance réciproque ne permettait plus de connaître les véritables amitiés.

Vers une conclusion ?

- La thèse de Rousseau, dans cette page, pourrait se reformuler ainsi :
quand on peut connaître l’individu à son comportement, c’est bien, car on peut différencier le bon du méchant ;
quand tous les individus adoptent des attitudes de politesse, ils sont tous semblables, et on ne sait pas auquel se fier.
C’est la société entière qui est devenue mauvaise, et c’est trop tard : l’expression de l’irréel du passé « il eût été essentiel de la connaître » marque bien ce regret.

- On voit donc que Rousseau se montre très pessimiste, et assez réactionnaire, ou passéiste.
Son raisonnement a consisté à opérer un glissement de sens sur les temps, les époques, à reconstituer hypothétiquement une époque ancienne, et à plaquer des valeurs morales sur des constats de société.

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Tous les bacs blancs

vendredi 9 mai 2014

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Antigone relue ...

lundi 9 septembre 2013

Une réécriture irrespectueuse

Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

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Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

Deux réécritures amusantes, mais irrespectueuses.
Zazie ici, Lorenzaccio .
Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

mercredi 19 décembre 2012

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