Zazie : la casse des langages

jeudi 3 janvier 2013
par  BM

Un détournement de plusieurs formes de langages.

Malle et Queneau ont sciemment détourné les codes d’écriture (filmique ou romanesque), ce qui correspond à l’aspect plus ou moins révolutionnaire des thèmes et du personnage de Zazie.

Voici une tentative de classement en deux colonnes, opérée avec les élèves : il y manque beaucoup d’exemples, quelques-uns seulement ont été évoqués.
La catégorisation est approximative, et essaie de ne pas employer un jargon trop technique.
On a essayé tout de même de faire correspondre, de manière à peu près équivalente, les deux langages, verbal et filmique.


Langage verbal et romanesque

Langage de l’image ou du film

Changement des codes linguistiques


Le néo-français, français oral

Suppression des voix, rendues inaudibles par divers moyens : bruitages remplaçant le son ; déformation des voix par action sur la bande enregistrée ; désynchronisation entre la voix et la vision de la bouche qui parle.
Les graphies phonétiques. Cartons tirés des codes du dessin animé ou du film muet, pour signifier un bruit (BOUM).
Comment on « cause ». Augmentation du bruit des paroles rendant incompréhensible ce qui se dit (la scène babélienne de l’ascenseur).
Comment on écrit ce qui se cause, et comment on le rend illisible, mais compréhensible à l’audition. Modification des voix (celle de Laverdure, celle de Turandot, qui parle parfois comme son oiseau.

Insertion de commentaires dans la narration


Insertion de commentaires par les personnages eux-mêmes sur leur langage : Zazie se trouve « aussi bonne que Michèle Morgan ».

Insertion de soldats allemands qui passent dans le champ pendant le récit des trois hommes à propos de la guerre et de l’occupation.
Insertion de commentaires dans la narration, montrant l’auteur présent dans son œuvre. Visibilité des effets et des trucages photographiques : les peintres qui achèvent de préparer les palissades qui servent de décor en plein air, ou qui mettent en place (dans le studio de tournage) le décor du nouveau bistrot de Turandot.
Théâtralité de certains personnages qui s’écoutent, ou se regardent parler dans le roman. Théâtralité de Gabriel qui se met en scène, regarde la caméra, s’écoute parler.

Mélange des langages ou des jargons


Langages crus ou précieux.

L’accent donné à Gridoux, le rendant parfois incompréhensible.
Lexiques variés : grossièretés, langage noble ou savant, etc. De faux raccords entre deux plans, donnant l’impression que le récit s’est interrompu, ou devient illisible cinématographiquement.
Langues étrangères (ou à l’allure étrangère) insérées dans le français (ou le néo-français). Mado utilise les codes de la comédie musicale pour parler / chanter son amour pour Charles, lorsqu’elle descend l’escalier qui mène à la rue.

Une langue faite pour ne pas communiquer (d’un personnage à l’autre, ou avec le lecteur / spectateur)


Le perroquet Laverdure parle pour reprocher la parole aux autres personnages.

Plusieurs actions se déroulant dans le même plan empêchent de savoir immédiatement à laquelle le spectateur doit s’intéresser (un meurtre, un pickpocket) : pas de priorité.
Quiproquos et ergotages entre Charles et Gabriel à propos de déjeuner ensemble. Récurrence de certains personnages parasites de l’action ou de l’intrigue : celle-ci devient inconsistante.
Récurrences et répétitions qui n’apportent rien en termes narratifs. Récurrence de certains personnages dans des scènes de foule (les deux scènes d’accusation de Zazie) et paroles devenant vite hors-sujet.
Pensées in petto devenant discours ? Gabriel à la gare. Paroles dites à voix haute, inaudibles pour les personnages aux oreilles de qui elles sont prononcées : Gabriel à la gare.
Utilisation des mêmes acteurs (figurants) pour des rôles totalement différents, voire antinomiques (lors des deux scènes de foule susdites).

Déconstruction narrative


Les jonctions entre chapitres s’interpréteraient-elles toujours logiquement ?

Des raccords coq à l’âne rendent la narration décousue.
Exemple, la poursuite intermittente de Zazie par Pédro-surplus.
Les sosies de Zazie, la vieille femme pêchée à la ligne par Pédro-surplus.
Les interruptions momentanées de la poursuite, pour que Zazie joue à la marelle, ou se fasse photographier.
La concentration des deux scènes de boîte de nuit / restaurant en une seule scène cinématographique.
L’utilisation des procédés du film à gags, des procédés de dessin animé, au milieu de scènes apparemment traditionnelles (la poursuite en voiture et les bombes jetées d’une voiture à l’autre, la démolition, progressive de la voiture de Trouscaillon).
Certaines ellipses narratives ?
Les déformations visuelles par modification des focales, ou des vitesses de tournage / vitesses de déplacement des acteurs : accélérations ou ralentissements de la narration.
L’insertion d’incidents narratifs sans rapport avec le sujet (au marché aux puces, la statue cassée, l’enfant à vendre, la chaussure musicale).

Modification des codes de la description romanesque ou filmique


Pauvreté et/ou absence du langage descriptif

Excès descriptif par l’éclairage : couleurs violentes, notamment dans les scènes nocturnes, éclairages saturés allant jusqu’à l’impression de flash.
Acteurs qui surjouent leurs rôles.
Effets de champ / contrechamp très forts, par exemple Pédro-surplus et Trouscaillon au marché aux puces, effet accentué par le fait que le même acteur joue deux rôles.
Gridoux devenant tout noir (noirci au cirage ?) pendant deux secondes, dans un des plans de la discussion avec Trouscaillon.
Suppression ou modification des codes du réalisme filmique, par l’affichage ostensible des trucages (l’ours blanc, les décors palissades de chantier, l’échoppe du cordonnier).
Effets de champ / contrechamp qui modifient la perception de l’espace, dans les discussions, comme par exemple dans la scène du dîner chez Gabriel.
Choix de boucher complètement le champ visuel, de ne pas laisser l’œil s’échapper, comme dans la scène de l’ascenseur.
Choix inverse, lorsque Gabriel explique la panorama parisien du haut de la Tour Eiffel : on voit parfois seulement le ciel, parfois des zones indistinctes de la ville, jamais les monuments décrits.
Un plan continu, en boucle (à la gare, au début du film) qui commence et se termine par le même personnage devant Gabriel, alors que celui-ci a parcouru un grand espace.
Séquence onirique irréaliste ?
Abus des stéréotypes ou des clichés : le petit commerce, l’Armée du Salut, les chantiers en ville (allusion ou commentaire sur le Paris des années 50, toujours en chantier ? Voir supra, l’insertion de commentaires explicites ou implicites), le tourisme et les encombrements.
L’hyperbolisme de la bataille finale, déréalisante par l’utilisation d’une image fixe, plus grande que nature, en fond d’écran de l’action des policiers ou militaires qui assiègent le restaurant.

Modification des codes de l’analyse psychologique (littéraire) ou de l’évocation (filmique) des sentiments et émotions


Rareté du langage analytique psychologique : les personnages ne semblent pas avoir de personnalité, même lorsqu’il leur en est attribué une par un tiers

Déformation par hyperbole du langage filmique des émotions et des sentiments : attitude hyper-romantique de Mado, comportement excessivement puritain ou pudibond de Charles, devant le thème de la sexualité lors de la discussion avec Zazie, jeu excessif d’hésitation pour dire oui ou non au mariage avec Mado.
Excès de sous-entendus (par le biais des éclairages et des tonalités) dans la scène entre Mado et Albertine.
Cadrage final sur le « J’ai vieilli » de Zazie.

Pour tenter de conclure


Roman expérimental, qui affiche ses intentions en même temps que l’histoire s’écrit ?

Film expérimental, qui choisit de montrer ouvertement qu’un film est une fabrication, un artifice ?
Roman oulipien ?
Argument difficile à démontrer
Film de la nouvelle vague ? Tout aussi délicat ...

Quelques liens utiles
- Un article du ciné-club de Caen.
- Un article de Franck Garbarz sur le site Forum des images sur le cinéma de Louis Malle.
- Un rappel : le site Lettres volées.

Deux autres liens proposés par cliclettres.net
- Hervé Le Tellier, sur le même site Forum des images évoqué ci-dessus.
- Ronny Chester, sur le site dvdclassik.com.

- Pour s’y reconnaître un peu - ou se perdre ? - dans le monde de l’image cinématographique, on peut naviguer chez Émile Simonnet : on y trouvera entre autres des pages sur les codes cinématographiques, sur les langages au cinéma.


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Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

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La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

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vendredi 21 juin 2013

- 2002 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2003 : ES-S Biographique L Réécritures
- 2004 : ES-S Théâtre L Épistolaire
- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2007 : ES-S Argumentation L Biographique
- 2008 : ES-S Roman L Roman
- 2009 : ES-S Théâtre L Théâtre
- 2010 : ES-S Argumentation L Réécritures
- 2011 : ES-S Roman L Théâtre
- 2012 : ES-S Poésie L Renaissance et Humanisme
- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

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Zazie ici, Lorenzaccio .
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En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
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Réécrire : pourquoi ?

mercredi 19 décembre 2012

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