La sexualité dans Zazie

mercredi 31 octobre 2012
par  BM

Une problématique difficile

- Queneau a-t-il voulu dissimuler quelque chose, comme le laisse entendre l’épigramme énigmatique de son roman ?
- Louis Malle a-t-il cherché à dissimuler la charge sexuelle de sa source littéraire ?

Questions pour une analyse plus approfondie : le roman pour commencer

Zazie mène-t-elle une enquête sur la notion de norme ?

- Qu’est-ce qu’un « hormosessuel » ?
Pose-t-elle les bonnes questions aux bonnes personnes ?
A-telle une réponse claire de la part de son oncle ?
Pourquoi ne pose-t-elle pas la question à Marceline (ou Albertine) ?
Quelles péripéties l’empêchent d’obtenir une réponse claire ?
Pourquoi son oncle veut-il lui faire un dessin ?
Quelle différence y a-t-il entre un « hormo » et un « normal » ?
Qu’est-ce qui permet de reconnaître un « hormosessuel » ? Son usage des « bloudjinnzes » ? son usage du parfum ?

- Zazie est-elle apte à recevoir une réponse ? La connaît-elle déjà ?
Elle est formée, mais veut s’informer.
Les plaisanteries qu’elle fait sur « oncle » et « tante » sont-elles l’indice d’une connaissance subconsciente, qu’elle chercherait à formaliser par des questions impertinentes ?
Sa connaissance des mots à double entente est-elle le résultat de son éducation ? Rapprochement à faire avec sa connaissance des gros mots.
Faut-il croire à son récit d’inceste ?

- Sa connaissance des notions de conjugalité fait d’elle une enseignante pertinente.
Elle éduque Charles, et se comporte presque en psychiatre ou en psychanalyste.
D’où connait-elle de quoi mettre en émoi toute une population adulte, dans l’épisode du satyre ?
Elle est à l’abri de toute tentative d’agression, et débusque les sous-entendus des paroles de Pédro Surplus.
Elle comprend la situation de sa mère, et celle de la veuve Mouaque, femmes amoureuses.

- La crudité du langage est-elle un moyen de poser la question de l’homosexualité, ou un moyen de l’éluder ?
La question de Zazie est assez déroutante : « Qu’est-ce que c’est au juste qu’une tante ? […] Une pédale ? une lope ? un pédé ? un hormosessuel ? Y a des nuances ? »

- Pourquoi Zazie dit-elle toujours « Mon cul » ?
Cette clausule devenue célèbre est-elle un simple gros mot ?
Est-ce un mot à signification sexuelle ?
Est-elle une fille-femme contente de son corps ? Son attitude après l’enfilage des bloudjinnzes semble le laisser croire : « Elle passa ses mains sur ses petites fesses moulées à souhait et perfection mêlés et soupira profondément, grandement satisfaite. »
Faut-il y percevoir un sous-entendu de sadisme anal ?

- Zazie est-elle une “perverse polymorphe” ?
Voir l’article du site “altersexualité”.

Le récit permet-il de savoir si Gabriel et Marceline (Marcel ?) sont - ou non - des homosexuels ?

- Les avis du voisinage sont divergents, selon que la réponse est masculine ou féminine.
Trouscaillon lui-même cherche à savoir la vérité de cette situation.
La veuve Mouaque penche évidemment pour une réponse positive.
Jeanne Lalochère est-elle au courant de la situation ?
Pourquoi est-elle tranquille à l’idée de laisser sa fille chez Gabriel ?
Pourquoi Turandot a-t-il loué l’appartement à Gabriel à condition qu’il n’y ait pas d’enfants ?

- Qui est Marceline - Marcel ?
Le métier de Marceline - ménagère - est-il un déguisement ?
Y a-t-il un moyen de deviner la répartition des rôles dans le couple Gabriel - Marceline ?
Le mariage de Gabriel et Marceline semble être une preuve que Gabriel est hétérosexuel.
Marceline est-elle un homme (parfois) déguisé en femme ?
Pourquoi Mado est-elle si attirée par Marceline, et pourquoi celle-ci lui fait-elle autant de compliments sur sa beauté ?
Marceline est-elle une homosexuelle ?
Comment s’explique l’échec de Trouscaillon lorsqu’il veut la séduire, ou la violer ?

- L’aspect folklorique de la « boîte de pédales » où travaille Gabriel est-il un indice de la tolérance envers l’homosexualité ou le travestissement ?
Le métier de Gabriel - danseuse espagnole - est-il un simple travestissement ?
L’invitation des touristes, des nouveaux fiancés, de Zazie, à la soirée de cabaret, est-elle un moyen de dissiper l’incertitude, ou de la renforcer ?
Le choix narratif de faire de Gabriel une « armoire à glace » est-il un simple élément de comique, ou a-t-il une signification en matière d’inversion des rôles ?
« Barbouze de chez Fior » est-il une preuve catégorique de l’homosexualité ? Des réponses contradictoires sont apportées à cette question.

L’identité sexuelle comme sujet permanent de discussion

- Le sexe semble le sujet de conversation le plus fréquent dans le roman, ce qui effraie et dégoûte Charles : « Lui aussi, qu’il dit en gémissant, lui aussi… toujours la même chose… toujours la sessualité… toujours question de ça… toujours… tout le temps… dégoûtation… putréfaction… Ils pensent qu’à ça… ».
Les sous-entendus à l’homosexualité sont nombreux, sous la forme comique proche de l’injure, en vogue au milieu du siècle.
Les mots chuchotés à l’oreille d’une femme par Zazie sont l’occasion d’un certain nombre de conversations dont l’auteur ne dit rien, allusions à des pratiques réputées interdites, que les commères racontent sans fausse pudeur : « Poussée hors de son souk par la curiosité, une commerçante se livre à quelques confidences : – Moi qui vous parle, mon mari, un jour voilà t-il pas qu’il lui prend l’idée de… (détails). Où qu’il avait été dégoter cette passion, ça je vous le demande. – Il avait peut-être lu un mauvais livre, suggère quelqu’un. – Peut-être bien. En tout cas, moi qui vous cause, je lui ai dit à mon mari, tu veux que ? (détails). Pollop, que je lui ai répondu. Va te faire voir par les crouilles si ça te chante et m’emmerde plus avec tes vicelardises. Voilà ce que je lui ai répondu à mon mari qui voulait que je… (détails). »
Ces mêmes pratiques sont évoquées sous forme d’injure dans les embarras de la circulation : « Eh bien, allez vous faire voir par les Marocains. »
Parfois ce sont des mots savants qui le disent, et les menaces de Trouscaillon à l’endroit de Gabriel sont assez amusantes : « prossénétisme, entôlage, hormosessualité, éonisme, hypospadie balanique ».
Inversement, Gabriel, tout en se faisant les ongles de manière peut-être efféminée, « se mit à chantonner un refrain obscène, puis, les prouesses des trois orfèvres achevées, il sifflota, pas trop fort pour ne pas réveiller la petite, quelques sonneries de l’ancien temps telles que l’extinction des feux, le salut au drapeau, caporal conconcon, etc. », ce qui fait de lui un archétype du macho, amateurs de chansons paillardes.
Des jeux de mots assez nombreux et souvent de mauvais goût évoquent aussi l’homosexualité masculine, comme la phrase où Gabriel exprime son embarras à l’idée que Trouscaillon soit vraiment un flic : « C’est tout de même embêtant de se mettre à dos un bourin. »
La pédophilie est évoquée clairement, soit par le récit de Zazie, soit par les confessions de Trouscaillon qui préfère les femmes mûres : « On s’en fout de Zazie. Les gosselines, ça m’écœure, c’est aigrelet, beuhh. Tandis qu’une belle personne comme vous… crènom. » et un peu plus loin dan sle même chapitre XV, « Moi, qu’il dit comme ça, je suis un volage. La mouflette cambrousarde, elle m’intéressait pas malgré ses histoires meurtrières. »
L’arrivée de Laverdure dans la boîte de nuit est l’occasion d’une réplique dont le sous-entendu sexuel est assez étonnant : « Un Écossaise, simple loufiat attaché à l’établissement, considéra le personnage et fit part à haute voix de son opinion. – Y a des cinglés tout de même, qu’il déclara. Moi, la terre verte… »
La remarque de Gabriel sur la Tour Eiffel - à connotation psychanalytique - est intéressante : « Je me demande pourquoi on représente la ville de Paris comme une femme. Avec un truc comme ça. Avant que ça soit construit, peut-être. Mais maintenant. C’est comme les femmes qui deviennent des hommes à force de faire du sport. On lit ça dans les journaux. »

- Les discours et discussions à propos du mariage sont également nombreux.
La discussion de Charles et Zazie, sur la Tour Eiffel, pose la question des hommes et des femmes, de l’âge légal du mariage, de la puberté.
Le désir de Charles d’avoir une femme est manifesté dès le premier chapitre par ses lectures : « Il cherchait, et ça faisait des années qu’il cherchait, une entrelardée à laquelle il puisse faire don des quarante-cinq cerises de son printemps. »
Les fiançailles de Charles et Mado sont tournées en ridicule par le pseudo mariage célébré par Turandot dans le taxi.
Ce mariage semble être simplement la légitimation de la sexualité : « Au fond, y aura rien de changé, sauf que, quand on tirera un coup, ça sera dans la légalité » dit Charles, et « Alors on tire un coup, sur les marches du palais », dit Madeleine.
Le mari de la femme qui renifle le parfum de Gabriel n’est que « celui qu’avait le droit de la grimper légalement ».
La veuve Mouaque cherche visiblement un homme ...
Les aventures conjugales de Jeanne Lalochère sont assez scabreuses, et le dernier chapitre prouve visiblement que c’est bien le sexe qui est son principal centre d’intérêt : « Elle le regarda en gros, puis en détail, considérant notamment avec lassitude et placidité l’objet qui l’avait tant occupée pendant un jour et deux nuits et qui maintenant ressemblait plus à un poupard après sa tétée qu’à un vert grenadier. »
Le machisme semble une manifestation assez banale dans toutes les situations, qu’il soit manifesté par Fédor Balanovitch, par Charles, par Gabriel lui-même, par Turandot, et par Trouscaillon.

Cette sexualité est un peu comme une inconnue dans un problème à résoudre, et c’est peut-être le lien avec un autre sujet, celui de la langue.

- Les identités variables de Trouscaillon, « flicmane », satyre, commerçant, despote, criminel, montrent bien son aspect changeant et incertain, comme il le dit lui-même dans son discours final.
Changer de nom, est-ce changer de personnalité ? Cf. Gabriel, Gaby, Gabriella.
Prendre le nom d’une rue de Paris (Bertin Poirée, nom d’un habitant de ce quartier au XIIIème siècle ...), prendre un nom à la consonance arabe fondé sur un jeu de mots (Aroun Arachide), déclarer s’appeler Pédro-surplus, ou assumer les connotations phonétiques de Trouscaillon, c’est assumer diverses attitudes face à la sexualité : la répression moralisante du policier, la polygamie associée à la société arabe, les métiers de la rue, etc.

- Les jeux incessants de Queneau sur la langue française, les modifications qu’il lui fait subir, sont-ils autant de violences, ou de violations, ou de viols ?

Quelques pistes à approfondir pour une autre analyse : le film de Louis Malle

Le vocabulaire trop sexuel est en partie censuré

- Brouillage sonore, ou suppression.
Les jeux de mots sur « tante », « pédale », « tapette » et autres appellations de l’homosexuel masculin, sont très réduites.
Le récit de Zazie à Trouscaillon est brouillé.
- Mise en scène qui fait passer parfois le langage au second plan.
- L’image atténue-t-elle le caractère scabreux des situations ?
- Pas d’érotisation de Zazie.
- Érotisation outrée d’Albertine, qui fait disparaître toute ambiguïté sur son éventuelle masculinité.
Elle se vêt en motard, mais garde son aspect de poupée fragile.

En revanche, certaines scènes sont outrées, mais restent dans un ton acceptable pour un film tous publics.
- La scène de séduction d’Albertine par Trouscaillon devient grotesque.
- En revanche, Malle introduit une scène de cabaret, avec danseuses, où Gabriel est entraîné dans une danse assez folle, mais c’est le comique du tourbillon qui l’emporte sur l’érotisme.
- Les « Gretchen » deviennent de redoutables mangeuses d’hommes lors de la bataille finale : est-ce une scène à sous-entendu ?
- Le couple Mado - Charles est montré de manière hyperbolique comme une association étrange, Mado rêveuse, Charles rêveur, deux amoureux transis.
- Jeanne Lalochère, dans la scène finale, semble marquée par la concupiscence, lorsqu’elle soulève la couverture qui recouvre le corps nu de son amant de deux jours.


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