La Princesse de Clèves

vendredi 14 septembre 2012
par  BM

La Princesse de Clèves, synthèse de la lecture analytique du texte de la page 232 sur le manuel Weblettres.

Questions posées :

1°) Quel idéal est perceptible dans le discours de Madame de Chartres ?
2°) Est-elle une mère tolérante, affectueuse, "intrusive" (pour reprendre un terme proposé après la première lecture).
3°) Comment un discours permet-il de comprendre un personnage, dans un roman ?

Proposition de réponse réorganisée, après le travail effectué dans la classe.

- 1°) Madame de Chartres place au-dessus de toutes les autres valeurs un certain idéal de vertu, de fidélité, de réflexion morale rigoureuse et droite. Ce trait de caractère se repère dans le texte grâce à un certain nombre d’indices, que l’on peut classer et ordonner.

D’abord, la tonalité didactique est très forte et visible. En effet, les nombreux impératifs, l’abondance des mots du lexique de l’explication ou de la leçon, correspondent tout à fait à la situation dramatique indiquée par la narration : c’est la mère qui prend l’initiative de tenir un discours, de l’arrêter, de donner congé à sa fille ; elle demande à celle-ci de « songer », de « se souvenir », et elle lui indique une voie à suivre.
De même, la présentation de la scène indique, de la part du narrateur, une sorte d’habitude de rigueur chez Madame de Chartres, dans l’expression « un courage digne de sa vertu et de sa piété ».
La posture didactique est perceptible aussi dans la phrase des lignes 6-7-8, lorsque la mère emploie le verbe « avouer » dans une phrase apparemment très tolérante, mais qui équivaut à une accusation, ou au relevé d’un fait certain.
Ensuite, la voie est celle des valeurs morales, comme nous l’indique le lexique, lexique composé de mots assez souvent voisins dans leur sens, et qui se renforcent les uns les autres ; Madame de Chartres parle de « sincérité », de devoir, de « réputation », de « courage » et de « force », ce qui correspond à son attitude personnelle au moment de mourir. Elle donne donc un double exemple, celui de sa vie et celui de sa leçon.
Sa manière de désigner les risques encourus par sa fille est dramatique, puisqu’elle emploie le terme « péril », au sens moral, alors qu’elle-même est en « péril » de mort. Elle évoque les risques d’une aventure amoureuse à mots couverts, mais ce langage un peu atténué reste très clair : « inclination », « galanterie », et prend tout son sens dans la phrase où elle recommande de quitter « la cour », lieu des perditions morales.

La voie qu’elle recommande à sa fille est exemplaire et ressemble beaucoup à sa propre attitude très courageuse, puisqu’elle développe une longue argumentation dans les lignes 11 à 17 : l’image du danger avec la métaphore du précipice, ligne 9, est ainsi continuée par l’image des « efforts » et des violences de l’effort à accomplir, avec les mots déjà relevé de « force » et « courage », par l’expression « prendre des partis […] rudes et difficiles », attitude proche de celle du stoïcisme.
Cette première manière de présenter le devoir peut paraître rebutante, mais ce qui suit, jusqu’à la ligne 17, y ajoute l’argument de la religion : Madame de Chartres espère ne pas souffrir, après sa mort, d’une inconduite de sa fille, et se dit au contraire prête à subir la mort comme un soulagement si jamais cela se produisait.
On a donc affaire à un discours (qualifié de « conversation » par Madame de Chartres) qui est une leçon de morale, assortie d’une sorte de menace implicite : la jeune femme ne doit pas faire souffrir sa mère (vivante ou morte) par une éventuelle aventure amoureuse avec Monsieur de Nemours, rester fidèle à cette leçon, et se comporter de manière aussi forte et rigide qu’elle-même le fait dans son agonie.

- 2°) Peut-on alors parler de mère tolérante, douce ? Quelles sortes de rapports sont compréhensibles dans cette scène, quelle sorte de mère est donc Madame de Chartres ?

Elle apparaît nettement comme une mère intrusive, sous des dehors plutôt tolérants. En effet, elle énonce les connaissances qu’elle a des sentiments de sa fille, comme si elle l’avait depuis longtemps observée et analysée. Cette capacité d’analyse psychologique et morale, qu’on a montrée dans la première partie, est donc au service d’une domination.
Cette domination se marque par les interpellations « ma fille », par les formules apparemment très polies comme « je ne vous demande point de me l’avouer », ou « vous […] obliger à ce que je souhaite ». Nous avons là une mère qui veut faire le bonheur de sa fille, sans lui demander son avis, tout simplement parce qu’elle sait ce qui est bien pour elle.
De même le chiasme de sa première phrase, « le péril où je vous laisse,et le besoin que vous avez de moi », qui met en symétrie le JE et le VOUS, dans deux phrases à la structure grammaticale opposée, fait comprendre jusqu’où va l’amour maternel : crainte et regret de ne pas pouvoir veiller plus longtemps sur sa fille, et considération de celle-ci comme d’une enfant qui a encore besoin de sa mère, alors même que sa fille est mariée à Monsieur de Clèves.

De même, elle prétend agir sur la vie maritale de sa fille, lorsqu’elle lui dit « obligez votre mari … ». En même temps, elle manifeste son amour maternel, par exemple à la ligne 5, dans l’expression « le déplaisir que j’ai de vous quitter », ce qui est confirmé par l’affirmation du narrateur dans la dernière phrase.
Cette connaissance approfondie du cœur de sa fille est donc d’une part le reflet de son amour de mère, mais aussi la marque de son inquiétude et de sa volonté de la préserver, fût-ce contre son gré, en lui évitant le déshonneur.
Cette rigidité, repérable dans l’expression « cette réputation que vous vous êtes acquise », marque donc bien que c’est sa conception de l’honneur qui la fait parler et agir ainsi au moment de mourir. L’avant-dernière phrase le montre : elle « ne songea plus qu’à se préparer à la mort ».
Pas de douceur donc, malgré la posture d’une mère donnant sa main à sa fille, malgré les larmes de la fille, pas de marques d’affection. Nous avons une mère qui intellectualise sa relation à sa fille et qui pense seulement à son bien moral, non à son plaisir.
Cette intrusion dans les sentiments, associée à une sorte de chantage religieux, révèle la domination de Madame de Chartres, et ouvre des hypothèses de lecture assez nettes : Madame de Clèves sera imprégnée de la même vertu, se montrera rigoureuse, et fera le même genre de sacrifice, vivante, que celui de sa mère, qui « ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée ». L’image de l’attachement est bien en liaison avec le thème amoureux, et montre aussi comment cet attachement est une contrainte très forte.

- 3°) Pour conclure, nous voyons donc que le roman, tout en présentant une scène intime et tragique, par moments pathétique, est capable, sans aucune description ou analyse psychologique de Madame de Chartres, de nous la faire percevoir simplement par le contenu et la forme de son discours : femme dure, exigeante, presque stoïcienne, dont la piété et la foi sont très exigeantes, et surtout une femme qui a une très haute idée de son devoir de mère.
Le peu de place laissée à sa fille est bien la marque de cet amour envahissant, intrusif, presque dictatorial.
Un personnage de roman peut donc être représenté, comme ici, par ses paroles, qui révèlent sa personnalité, sans qu’il soit nécessaire, ou même intéressant, de savoir de manière réaliste qui il est, à quoi il ressemble.
La Princesse de Clèves, même à travers ce bref extrait, est donc un roman à visée morale, édifiante, orienté tout entier vers la démonstration de la vertu, vers son éloge.


Il est possible d’ajouter, en message de forum, d’autres remarques qui augmenteraient la lecture analytique.


Documents joints

La Princesse de Clèves, extrait
La Princesse de Clèves, extrait

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