L’Ingénu : Chapitre 20

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre XX
La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive

On appela un autre médecin : celui-ci, au lieu d’aider la nature et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège de l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le cœur, qui est, dit-on, le siège des passions.

Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la pensée ? Comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang ? Et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités dans l’entendement humain ? Quel est ce fluide inconnu et dont l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d’un clin d’œil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié et de larmes ?

C’était là ce que disait le bon Gordon ; et cette réflexion si naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son attendrissement ; car il n’était pas de ces malheureux philosophes qui s’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa sœur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant ? Nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble des douleurs ; les langues sont trop imparfaites.

La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles bras ; son frère était à genoux au pied du lit ; son amant pressait sa main, qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots : il la nommait sa bienfaitrice ; son espérance, sa vie, la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri d’horreur ; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, et l’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âme sa liberté et sa force, elle s’écria : "Moi, votre épouse ! Ah ! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi ; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon cœur ! ô vous que j’ai sacrifié à des démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux." Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises ; mais elles portaient dans tous les cœurs l’effroi et l’attendrissement ; elle eut le courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de douleur et de pitié tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.

"Qui ? vous coupable ! lui dit son amant ; non, vous ne l’êtes pas ; le crime ne peut être que dans le cœur, le vôtre est à la vertu et à moi."

Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’il n’était que janséniste ; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et il pleurait.

Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de cette fille si chère remplissait tous les cœurs, que tout était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier ! et de qui ? et pourquoi ? C’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de la Montagne ; ce n’était pas le père de La Chaise qui écrivait, c’était le frère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce temps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui faisait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l’abbé de la Montagne que "Sa Révérence était informée des aventures de son neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petites disgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire attention, et qu’enfin il convenait que lu prieur vînt lui présenter son neveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bonhomme Gordon, que lui frère Vadbled les introduirait chez Sa Révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre."

Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un signe de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son neveu à leurs toilettes, que plusieurs d’entre elles lui diraient : "Bonjour, monsieur l’Ingénu" ; et qu’assurément il serait question de lui au souper du roi. La lettre était signée : "Votre affectionné, Vadbled frère jésuite."

Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur ; mais se tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il pensait de ce style. Gordon lui répondit : "C’est donc ainsi qu’on traite les hommes comme des singes ! On les bat et on les fait danser." L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grands mouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez du courrier : "Voilà ma réponse." Son oncle, épouvanté, crut voir le tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’un jeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.

Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les cœurs. La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher ; elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée qui n’a plus la force de combattre. "O mon cher amant ! dit-elle d’une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse ; mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre. Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un éternel adieu."

Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté ; elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins : "Elle est morte avec courage." Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on appelle l’honneur, sans regrets et sans déchirements ? Elle sentait toute l’horreur de son état, et le faisait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer.

Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité : c’est le sort de tous les animaux. Nous ne mourons comme eux que quand l’âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets ; s’il les étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.

Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre qu’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes les armes ; le malheureux jeune homme s’en aperçut ; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir : "Pensez-vous donc qu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m’empêcher de finir ma vie ?" Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on essaye de prouver qu’il n’est pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est horriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne peut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat à son poste : comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage de quelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre ; raisons impuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, et auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.

Le morne et terrible silence de l’Ingénu ; ses yeux sombres, ses lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa famille étaient accourues ; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en état de rien voir.

Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et que les amants croient ne pas survivre à leur perte, le Saint-Pouange arrive avec l’amie de Versailles.

Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le père de La Chaise n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison ; mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves, brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait enfoncé dans son cœur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois fois si elle était venue d’elle-même.

Il descend de carrosse ; le premier objet qui se présente à lui est une bière ; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va enterrer ; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et poussa un cri affreux ; Saint-Pouange se retourne ; la surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange n’était point né méchant ; le torrent des affaires et des amusements avait emporté son âme qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le cœur des ministres ; il écoutait Gordon les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu’il était étonné de répandre : il connut le repentir.

"Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous m’avez parlé ; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime dont j’ai causé la mort." Gordon le suit jusqu’à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves et quelques voisins rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.

"J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vie à le réparer." La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place ; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation de tous les honnêtes gens, et qui a été à la fois un guerrier et un philosophe intrépide.

Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir ; et cependant sa consolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice ; la bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le père Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre candi, de citrons confits, avec les Méditations du révérend père Croiset et la Fleur des saints reliées en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié ; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa devise : malheur est bon à quelque chose. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire : malheur n’est bon à rien !

Étude analytique du chapitre 20

Introduction

La mort des héroïnes au XVIII°s est abordée par Prévost avec Manon Lescaut ou encore Montesquieu à travers le personnage de Roxane dans les Lettres Persanes. Ces héroïnes connaissent une mort tragique tout comme semble le faire Voltaire en ce qui concerne Mlle de Saint Yves dans le chapitre 20 de l’Ingénu. Dans les chapitres précédents, l’Ingénu est à la Bastille puisqu’il a défendu les Huguenots. Il en sortit grâce à Mlle de Saint Yves qui le trompa avec Monseigneur de Saint-Pouange, une personne respectée qui avait de bonne relation avec le directeur de la prison, et qui pouvait faire sortir l’Ingénu de prison. Par la suite Mlle de Saint-Yves ne se pardonne pas d’avoir trompé son amant et elle se laisse mourir. Nous chercherons à savoir comment ce dénouement allie la sensibilité et l’esprit critique ? Dans une première partie on étudiera le dénouement tragique : la mort d’une femme héroïque. Puis dans un deuxième temps, on verra que la scène est pathétique et sensible. Enfin dans une dernière partie, on s’attachera à la réflexion polémique sur la mort et le suicide que développe le passage.

Nathan, Vincent et Adrien

I. Un dénouement tragique : la mort d’une femme héroïque

A. Portrait d’une héroïne exemplaire : noblesse d’âme.

Dans cet extrait, l’auteur fait une description de Mademoiselle de Saint-Yves. Tout d’abord, il en fait une description physique avec deux épithètes homériques « belle et infortunée » placées juste avant son nom et qui la caractérise par sa beauté, ce qui est le propre d’une héroïne, et par sa malchance, son malheur. De plus, Mademoiselle de Saint-Yves est une noble femme. On le voit avec le discours direct : elle a un langage soutenu et fait de longues phrases construites. Celles-ci sont d’ailleurs fondées sur un paradoxe : « je vous ai adoré en vous trahissant et je vous adore en vous disant un éternel adieu ». Mademoiselle de Saint-Yves fait une opposition entre adorer et trahir et de plus elle jure une éternelle fidélité à l’Ingénu. L’auteur fait aussi un portrait moral : elle est d’une grande bonté d’âme, car elle meurt de culpabilité et de remords lorsque l’Ingénu apprend qu’elle l’a trompé. Malgré sa tristesse de mourir elle est heureuse de voir l’Ingénu libre, sorti de la bastille et sans obligation vis-à-vis d’elle-même ils ne sont pas mariés : " mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre ". Mademoiselle de Saint-Yves est une héroïne exemplaire elle donne l’exemple par sa volonté de se repentir et de dire la vérité.

Johanna et Héloïse

B. Les infortunes de la vertu : sacrifice tragique

Les infortunes de la vertu de Mlle de Saint Yves peuvent évoquer celle de Justine ou les infortunes de la vertu de Sade. Mademoiselle de St-Yves veut poursuivre le bien néanmoins elle trébuche puisqu’elle trompe l’Ingénu avec Saint Pouange même si l’intention est louable puisque c’est pour le libérer de prison. Elle veut être une femme vertueuse en toute circonstance. Ainsi, elle se porte volontaire vers le bien, vers son devoir : elle se conforme à un idéal moral et religieux en dépit des obstacles rencontrés. Néanmoins, elle n’a pas pu tenir sa promesse, être vertueuse, car elle a trahi sa fidélité amoureuse envers l’ingénu et a renoncé à sa chasteté (à cause de St Pouange). En voulant faire le bien, elle a trahi son amant en commettant des actes qu’elle ne pourra pas se pardonner. Ces actes la conduiront jusqu’à la mort.

Elle a fait sacrifice de sa vertu pour libérer l’Ingénu malgré cela elle meurt de honte et de remords « je vous ai adoré en vous trahissant ». Elle n’a pas accepté d’avoir trahi son idéal et n’arrivera pas à se le pardonner : « La mort me punit de ma faiblesse, mais j’expire avec la consolation de vous savoir libre ». C’est un sacrifice tragique, car il va conduire à sa mort : c’est une sorte de fatalité interne et psychologique. En effet, la fatalité ne vient pas des dieux, mais d’elle-même, de cette contradiction entre ses idées et ses actes. Le sacrifice de sa vertu entraîne de manière inéluctable le sacrifice de sa vie.

N et Anaïs

C. La description d’une lente agonie.

Dans ce chapitre nous pouvons noter que la description de la lente agonie de Melle de St Yves se fait tout d’abord par un champ lexical de la douleur développé : « douloureux », « faiblesse », « horreur » et qu’elle se divise en deux parties : nous avons la description morale qui met en valeur les remords éprouvés par la jeune femme et qui auront raison d’elle, mais aussi la description physique : « elle sentait toute l’horreur de son état », Melle de St Yves est faible dans son lit et jette des regards désespérés, elle sait qu’elle va mourir et pense le mériter. Son agonie se déroule en 3 étapes : tout d’abord, elle est calme et s’exprime sans difficulté. Elle élabore de grandes phrases à son amant, et ce, même si elle est sur le point de défaillir ; ce seront ses dernières paroles l’emploi du discours direct est essentiel dans ce passage, il ne sera plus utilisé pour Melle de St Yves. Cette idée est renforcée par l’oxymore « calme affreux » : c’est une fausse tranquillité, elle est calme, car trop faible ce qui est horrible, car cela marque le début de son agonie, avant son décès. Ensuite elle cède à la peur, à l’instar des autres elle pleure, elle ne peut plus parler : utilisation du discours narrativisé. Son état physique se dégrade comme le suggère l’expression : « Ces regards mourants ». L’adjectif participial souligne le fait que son agonie dure longtemps. Enfin, la dernière étape est caractérisée par une ellipse « lorsque le moment fatal fut arrivé » : sa mort est tragique, elle ne pouvait y échapper même si elle en est à l’origine. On passe de l’agonie de la jeune femme, à « son corps glacé » tout est fini. Sa métamorphose en cadavre suscite l’horreur et la pitié, le registre pathétique est utilisé : « perdit l’usage de ses sens », « des larmes et des cris », « des sentiments bien plus violents ». Par delà la mort la jeune morte reste la « belle Melle de St Yves » ; en effet bien que son corps se transforme la jeune femme demeure belle comme le montre l’épithète homérique « belle » qui accompagne toujours le nom de l’amour du Huron.

Flora et Audrey

II. Une scène pathétique et sensible : le désespoir de l’Ingénu.

A. Une scène pathétique

Dans ce passage, nous pouvons voir la présence du registre pathétique qui fait appel aux sentiments du lecteur, en particulier la pitié. Ce registre est présent grâce au champ lexical du malheur, de la tristesse avec les expressions telles que "le moment fatal", "elle pleurait", "jetèrent des larmes et des cris". De plus, on éprouve des sentiments pour Mlle de St Yves mais aussi pour l’Ingénu. Ces sentiments s’expriment par l’entourage qui est présent autour du lit de Mlle de St Yves comme nous le montrent les expressions "tous les cœurs", "les âmes". Cette scène est aussi théâtralisée, car les douleurs sont extraverties, "lorsque le moment fatal fut arrivé, ils jetèrent des larmes et des cris". On remarque ici le choix du mot « jeter » qui accentue la souffrance et celle-ci est bruyante et non contenue. Cette scène est comparable au tableau de Greuze « le retour du fils prodige » où toutes les personnes sont autour du lit du père mourant et ils expriment leur tristesse de façon hyperbolique en levant le bras ou en pleurant. Voltaire rejoint ici le courant sensible et sentimental qui était en vogue en cette fin de 18e siècle.

Simon et Annabelle.

B. Désespoir et tristesse de l’Ingénu : importance accordée au langage du corps.

Dans ce passage Voltaire met en scène le désespoir et la tristesse de l’ingénu. On remarque qu’une grande importance est accordée au langage du corps. En effet, la mort de St Yves donne à l’ingénu une grande douleur, car il la chérissait plus que tout ce qui explique sont désarroi, sa désolation. Son désespoir est tel qu’il en « perd l’usage de ses sens », il s’évanouit. Le désespoir se manifeste aussi de façon physique, avec ses « yeux sombres », le « frémissement de son corps ». L’ingénu ne parle plus, il ne communique plus devant le corps de sa dulcinée, comme s’il était mourant (il présente les mêmes symptômes que St Yves avant son trépas). Ceci provoque chez les autres personnes présentes une peur que l’Ingénu ait perdu le goût de vivre et qu’il ne mette fin à ses jours. Dans ce passage, on peut s’attendre, connaissant l’ingénu, que celui-ci contiendrait sa douleur et la manifeste de façon interne. Cependant, Voltaire nous décrit un important champ lexical du sentiment, de la tristesse. On y découvre un ingénu fragile psychologiquement et émotionnellement.

Sacha, Théo 1 et Théo 2

III. Une réflexion polémique sur le mort et le suicide.

A. Réflexion polémique sur la mort.

Dans ce passage Voltaire critique la philosophie concernant la manière de mourir au 18e siècle. Par la phrase « elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire a quelques voisins « elle est morte avec courage » » Voltaire dénonce l’idée donnée par les livre ou les héros (héroïnes) meurent bravement. Il rejette l’insensibilité par laquelle les héros (héroïnes) font face à la mort, car il pense que tout ce subterfuge n’est que vanité pour idéaliser la mort comme le montre les termes déprécatifs : « une vaine fermeté » / « cette misérable gloire »/ « mort fastueuse ». De plus, Voltaire mentionne que les seules personnes à envisager une telle mort sont les personnes « semblables à eux (animaux) par la stupidité de nos organes ». Mourir avec indifférence est le propre des animaux, ce qui fait notre humanité c’est la souffrance qu’occasionne la mort. Voltaire critique ainsi la philosophie stoïcienne qui consiste à accepter de façon sereine les coups du sort et le détachement vis-à-vis aussi bien des souffrances que des plaisirs. Ainsi, le déchirement est atroce pour Mlle de Saint Yves qui à 20 ans doit quitter ce monde. Voltaire propose donc une vision de la mort polémique : accepter la mort avec indifférence, n’est que vanité et orgueil.

Vladimir et Marine

B. Refus de la condamnation du suicide

Ce passage est polémique, car ici Voltaire défend la liberté de faire ce que l’on veut de sa vie et de la liberté de se suicider, alors que le christianisme à cette époque condamne le suicide comme un acte de révolte envers Dieu. En effet, seul Dieu a le droit de reprendre la vie, on n’a pas le droit de se suicider, selon la religion catholique au 18èmesiècle, car ce serait se prendre pour Dieu. Pour Voltaire, il ne condamne pas le suicide, car il qualifie de "fastidieux" tous les "lieux communs employés ». On ne peut invoquer Dieu pour interdire à un homme de quitter la terre, car le Dieu de Voltaire ne s’occupe pas de la destinée personnelle (il est déiste). Ce texte est aussi polémique, car il remet en question de façon très forte les interdits dictés par l’église. " Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on essaye de prouver qu’il n’est pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est horriblement mal ", ici Gordon épargne à l’Ingénu tout le discours que l’on devrait lui infliger pour le convaincre de ne pas se suicider, il juge bon de laisser faire ce qu’il veut de sa vie et de le laisser exprimer sa souffrance. Gordon incarne dans ce passage la pensée de Voltaire.

Jordan et Romain

C. Apologie d’une conduite naturelle et sensible.

Dans le chapitre 20, le sentiment a toute sa place et est au centre d’une discussion sur l’attitude à adopter face à la mort. Voltaire allie sensibilité et esprit critique. En effet, l’Ingénu malgré sa grande douleur : « L’Ingénu perdit l’usage de ses sens », garde son esprit critique face au suicide. La sensibilité n’exclut pas la raison. Aussi Mlle de St-Yves « ne se parait pas d’une vaine fermeté ». Elle est sincère avec ses sentiments, elle ne les dissimule pas, comme le montre l’emploi du verbe « paraitre » à la forme négative. Voltaire ne conçoit pas qu’on puisse rester insensible face à la mort : « Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on appelle l’honneur, sans regrets et sans déchirements ? ». Mlle de St-Yves « sentait toute l’horreur de son état » et « pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer ». Son comportement est donc, pour Voltaire, naturel et légitime. Il condamne les morts stoïciennes et héroïques qui consistent à accepter sereinement les coups du sort, ici la mort. Pour Voltaire, « quiconque fait une grande perte a de grands regrets ; s’il les étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort ». Ainsi, Voltaire fait l’apologie d’une conduite naturelle et sensible qui ne cherche pas à étouffer la peine. La grandeur humaine ne vient pas seulement de la raison, mais de la sensibilité. C’est ce qui différencie l’Homme des animaux : « nous ne mourrons comme eux avec indifférence que quand l’âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes ».

Manon et Clémence

Notes sur le texte

« On appela un autre médecin : celui-ci, au lieu d’aider la nature et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. »
Suite de la critique des médecins ; comme au chapitre précédent.

« Le cerveau, qu’on croit le siège de l’entendement »
L’entendement : l’intelligence, le jugement.

« L’abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa sœur répandaient des ruisseaux de larmes. »
Exagération, métaphore qui amplifie la tristesse du prieur et de la sœur, de même que le champ lexical de la tristesse / du désespoir / de la souffrance : « larmes », « douleurs », « mourante », « sanglots », « horreur »…
On voit l’effet pathétique produit sur les assistants dans la série de termes qui suivent, et qui illustrent la situation paradoxale de saint-Yves, qualifiée de « généreuse et respectable infidèle » au chapitre XIX.

« ces petites disgrâces arrivaient fréquemment »
Disgrâces : Erreurs, dysfonctionnements. On a ici un euphémisme pour désigner l’abondance de malheurs subis par les jeunes gens.

« La saillie d’une grande âme »
Saillie : la marque, la preuve.

« Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité »
Fastueux : glorieux

« La maladie nous rend semblables à la stupidité de nos organes »
Stupidité : faiblesse physique.

« mais Saint-Pouange [...] ne balança pas à venir lui-même »
Balancer : hésiter.

« La bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat »
Sous-diaconat : troisième ordre ecclésiastique suivant le diaconat. Cet ordre n’existe plus depuis 1972.

« reliées en maroquin »
Maroquin : peau de chèvre tannée et teinte servant généralement à relier des livres.

« il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant »
Concours concomitant : Grâce donnée par Dieu aux hommes pour leur permettre de se soustraire au péché, selon la doctrine janséniste.

Notes de Clélie, Adèle et Alexandre


Brèves

Tous les bacs blancs

vendredi 9 mai 2014

Pour naviguer dans le répertoire de bacs blancs ...
Cliquez sur les bulles pour déplier la carte. Ensuite, les fichiers textes s’ouvriront au clic sur la flèche rouge.
Il y en a déjà 83 ... à suivre. Bonne lecture.

Antigone relue ...

lundi 9 septembre 2013

Une réécriture irrespectueuse

Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

- 2002 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2003 : ES-S Biographique L Réécritures
- 2004 : ES-S Théâtre L Épistolaire
- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
- 2007 : ES-S Argumentation L Biographique
- 2008 : ES-S Roman L Roman
- 2009 : ES-S Théâtre L Théâtre
- 2010 : ES-S Argumentation L Réécritures
- 2011 : ES-S Roman L Théâtre
- 2012 : ES-S Poésie L Renaissance et Humanisme
- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

Deux réécritures amusantes, mais irrespectueuses.
Zazie ici, Lorenzaccio .
Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

mercredi 19 décembre 2012

Statistiques

Dernière mise à jour

dimanche 3 septembre 2017

Publication

502 Articles
Aucun album photo
8 Brèves
Aucun site
15 Auteurs

Visites

11 aujourd'hui
509 hier
1151519 depuis le début
14 visiteurs actuellement connectés