L’Ingénu : Chapitre 17

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre XVII
Elle succombe par vertu

Elle priait son amie de la tuer ; mais cette femme, non moins indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore. "Hélas ! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante, et si renommée. Les places les plus médiocres et les plus considérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous. Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance ; je vous avouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre ; il le sait, et loin d’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services ? Il en est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par l’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.

Vous êtes dans une situation bien plus intéressante : il s’agit de rendre votre amant au jour et de l’épouser ; c’est un devoir sacré qu’il vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont je vous parle ; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de vertu.

- Ah ! quelle vertu ! s’écria la belle Saint-Yves ; quel labyrinthe d’iniquités ! quel pays ! et que j’apprends à connaître les hommes ! Un père de La Chaise et un bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre ; je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi ; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.

- On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie ; et si vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend père de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste de vos jours."

Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son cœur, arrive un exprès de monsieur de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants d’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant ; mais l’amie s’en chargea.

Dès que le messager fut parti, notre confidente lit la lettre dans laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir. Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir. Elle combattit la journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer de ses pendants d’oreilles ; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle avant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu’elle se laissait tourmenter ; et le patron en tirait un augure très favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet d’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargna pas les promesses. "Ah ! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé !"

Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se rendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser qu’à l’Ingénu ; tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la nécessité où elle était réduite.

Notes sur le texte

« […] les affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante, et si renommée. »
Cette accumulation par répétition des « si » a une visée ironique.

« Les places les plus médiocres et les plus considérables »
On a ici une répétition et une antithèse complexe, qui marque l’exagération de la part de l’amie de Mademoiselle de Saint-Yves.

« […] qu’au prix qu’on exige de vous. »
C’est un genre de litote crée par l’utilisation d’une métonymie (utilisation de « prix » alors que ce mot désigne quelque chose d’inestimable) et d’un sous-entendu, puisqu’il s’agit de la virginité de la demoiselle.

« […] et il se regarde comme ma créature » = comparaison (mon mari)

« On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont je vous parle ; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de vertu. »
« - Ah ! quelle vertu ! s’écria la belle Saint-Yves ; quel labyrinthe d’iniquités ! quel pays ! »
L’anaphore, qui repart du mot vertu prononcé par la dévote, marque le découragement et l’indignation de Mademoiselle de Saint-Yves.

« “Ah ! quelle vertu ! s’écria la belle Saint-Yves ; quel labyrinthe d’iniquités !” »
Iniquité (du latin iniquitas) signifie grande injustice. Dans un autre sens, il se dit, surtout au pluriel, des actes contraires à la religion.

« -[…] Un père de La Chaise et un bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. »
Cette accumulation augmente l’ironie tragique de la plainte et de la situation de Saint-Yves.

« Un jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre » = +/- métonymie ; +/- parallélisme… (construction équivalente, qui s’oppose)

« […] je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la misère. »
On remarque ici une allitération (“t’’ et “m’’)

« […] les perplexités de cette âme désespérée […] »
Voltaire utilise une synecdoque en utilisant le terme « âme » au lieu de Mademoiselle de Saint-Yves)

« […] enfonçait le poignard dans son cœur […] »
La métaphore est hyperbolique et symbolique, puisque c’est comme si Saint-Yves allait mourir physiquement.

« Elle combattit la journée entière »
Cette exagération marque aussi le tragique dilemme dans lequel est plongée Saint-Yves.

« Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. »
Voltaire utilise ici une accumulation, et une gradation qui culmine par l’emploi de fatal.

« Saint-Yves était si confuse, si troublée »
L’amplification résulte de la répétition de si.

« […] le patron […] »
C’est une métonymie désignant Saint-Pouange.

« “Ah ! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé !“ »
C’est un paradoxe, une contradiction, et une figure étymologique sur le verbe « aimer » (aimer à la voie active et passive), et l’irréel a une valeur tragique pour Saint-Yves.

Notes de Jessica, Yalcin, Julie, Alexandre, Clélie et Marie-Pierre


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lundi 9 septembre 2013

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Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

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Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

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Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

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