L’Ingénu : Chapitre 16

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre seizième
Elle consulte un jésuite

Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et qu’il demandait un grand prix de son servie ; qu’elle avait une répugnance horrible pour un telle infidélité, et que, s’il ne s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de succomber.

"Voilà un abominable pécheur ! lui dit le père Tout-à-tous. Vous devriez bien me dire le nom de ce vilain homme : c’est à coup sûr quelque janséniste ; je le dénoncerai à sa révérence le père de La Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser."

La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange.

"Monseigneur de Saint-Pouange ! s’écria le jésuite ; ah ! ma fille, c’est tout autre chose ; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien ; il ne peut avoir eu une telle pensée ; il faut que vous ayez mal entendu. - Ah ! mon père, je n’ai entendu que trop bien ; je suis perdue, quoi que je fasse ; je n’ai que le choix du malheur et de la honte : il faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver."

Le père Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles :

"Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot mon amant ; il y a quelque chose de mondain, qui pourrait offenser Dieu. Dites mon mari ; car, bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel ; et rien n’est plus honnête.

Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne l’est pas en effet : ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.

Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe, quand l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre mari.

Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité, qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus, en l’an 340 de notre salut, un pauvre homme, ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré la maxime : Où il n’y a rien le roi perd ses droits. Il s’agissait d’une livre d’or ; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut point mal faire en sauvant la vie à son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas moins pendu ; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver sa vie.

Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut bien que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, vous êtes sage ; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera pas : c’est tout ce que je puis vous dire ; je prierai Dieu pour vous, et j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire."

La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu’à cet amant infortuné.

Questions sur la forme argumentative du texte

Question 1 : Comment qualifier la situation argumentative de Mademoiselle de Saint-Yves telle qu’elle l’exprime à la fin de son discours ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur le texte.

Mlle de Saint-Yves parait désespérée, elle est dans une impasse émotionnelle (« - Ah ! Mon père » est une interjection qui montre le désespoir) dans son dialogue avec le père Tout-à-tous. En effet, elle est partagée entre deux choix, confrontée à un dilemme difficile, que l’on reconnait dans l’antithèse de la dernière phrase du discours, formée d’un parallélisme entre « périr » et « sauver ».

On a l’impression qu’en évoquant ses problèmes à voix haute, elle aide le père Tout-à-Tous autant qu’elle-même à se comprendre, c’est un discours délibératif. On observe que chacune de ses interventions commence par une négation restrictive ou par « il faut », évoquant ainsi la notion de restriction et de devoir.

Mlle de Saint-Yves est confrontée à un dilemme, un choix cornélien entre le « malheur » et « la honte » : quoiqu’elle fasse elle sera déshonorée ( « quoi que je fasse ; je n’ai que le choix du malheur et de la honte. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver. ») Deux solutions s’offrent à elle : céder au chantage de Saint Pouange et donc déshonorer son fiancé, l’Ingénu, ou ne pas céder, mais laisser son amant en prison ( « il faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. »). Les deux choix lui sont insupportables, elle en reste indécise.

Elle est soumise aussi à une force plus grande qu’elle, et se trouve obligée de choisir. On a donc la présence d’un registre pathétique (avec les souffrances de Melle de Saint-Yves) qui se transforme en registre tragique au moment où elle envisage la mort comme seule et unique solution à son problème : son expression « il faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre » résume bien la situation horrible devant laquelle un choix s’impose : laisser mourir celui qu’elle aime ou se laisser mourir de honte. (« je me rende indigne de vivre »). C’est une situation tragique, car dans les deux cas ses actes aboutiront à un péché.

Toute la fin de son discours a un caractère tragique, il n’y a pas de réelle progression dans son discours, on observe une répétition de « je ne puis » qui montre ses sentiments mis à rude épreuve : « Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver ».

De plus, cette incapacité à trouver une échappatoire, une idée qui pourrait sauver son Huron sans la perdre elle-même, la pousse vers une issue dans tous les cas douloureuse. On peut ainsi la voir exprimer sa douleur, ce qui donne au passage un registre pathétique. Ainsi, son discours utilise le pathétique pour jouer sur les sentiments du jésuite afin que celui-ci l’aide à trouver une réponse à son problème.

Question 2 : Analysez la logique de l’enchaînement des arguments du jésuite, et identifiez leur nature, puis relevez et analysez les différentes sortes d’atténuation qu’il emploie. Commentez le choix qu’il fait de les présenter en les numérotant.

Les arguments choisis par le jésuite sont rangés du plus simple au plus subtil, et sont tous de nature religieuse.

Le premier argument est un argument moral et religieux, mais surtout lexical, destiné à convaincre. En effet, il lui donne un conseil, voire un ordre : « ne dites jamais ce mot mon amant ». Il emploie dans ce premier argument le terme « ma fille » pour interpeller Melle de Saint-Yves de manière affective. En premier lieu, on peut souligner l’hypocrisie du jésuite lorsqu’il réprimande Mlle de Saint-Yves en lui disant que la notion d’ « amant » est impie, alors que lui-même n’est pas en accord avec les dogmes religieux puisqu’il cautionne les propositions de Saint-Pouange (on se doute que cette prise de position se justifie par l’influence de Saint-Pouange à la Cour). Le jésuite prend d’ailleurs sa défense dès le début, mais sous une autre forme, puisqu’il soupçonne la jeune fille d’« avoir mal entendu. » Pour justifier le passage à un tel acte, il joue sur le sens des mots.

Le deuxième est un syllogisme concernant la morale (l’adultère est un crime dans le cadre du mariage, or Mlle de Saint-Yves n’est pas mariée, donc elle ne commet pas de crime), il est implicite, et sous-entend qu’elle n’a même pas saisi la situation, elle n’emploie pas les bons termes. Il la rassure en lui disant qu’elle ne commettra pas de péché en acceptant la proposition de Saint-Pouange puisqu’elle n’est pas encore mariée au Huron.

Ces deux premiers arguments du jésuite se contredisent. D’un premier abord, il conseille à Mlle de St Yves d’employer le terme de mari pour désigner l’Ingénu, mais le deuxième argument vient contredire et atténuer le premier par l’évocation d’un fait encore non réalisé : les deux amoureux ne sont pas encore mariés, et introduit donc l’impossibilité d’un adultère. Ainsi, cet argument du père Tout-à-tous pousse Mlle de Saint-Yves à céder au chantage de Saint Pouange, ou du moins, à tolérer une action moins criminelle que prévu, sous une forme hypothétique, au conditionnel : (« Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne l’est pas en effet : ainsi vous ne commettriez pas un adultère »). Cet enchaînement de deux arguments contradictoires veut montrer que Saint-Yves ne devrait pas avoir de remords, étant donné qu’elle n’est pas engagée.

Le troisième a encore une forme de syllogisme, qui peut être reformulé de cette façon : il n’y a pas de crime quand l’intention est bonne, or les intentions de Mlle de Saint-Yves sont pures, donc elle n’est pas coupable ; le jésuite atténue la faute de Mlle de Saint-Yves en la déchargeant de la responsabilité qu’elle a envers son futur mari, il estime que le péché est lavé par la sorte d’altruisme dont fait preuve Mlle de Saint-Yves envers l’Ingénu. Ces atténuations font partie des arguments du jésuite, comme la litote « Rien n’est plus pur ». Cet argument est aussi religieux, car il emploie les notions antithétiques de pureté et de faute « coulpe » (de culpa : la faute). Voltaire ironise ici sur les raisonnements que tiennent les directeurs de conscience jésuites.

Le quatrième argument est un argument d’autorité s’appuyant sur les écrits de Saint Augustin, un modèle incontesté de l’Église. Il est plus explicite, il raconte une histoire pour la calmer et atténuer sa peur. L’histoire ressemble à la sienne, et Saint-Augustin ayant approuvé le choix d’une femme qui se résigna devant un dilemme similaire, elle peut donc s’identifier au personnage. L’histoire elle-même est valorisée par des commentaires hyperboliques : « la sainte antiquité », « qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite ».

Il tente également de prouver à Mlle de Saint-Yves qu’il a un point de vue objectif et non arbitraire, puisqu’il précise qu’il cite un janséniste alors qu’il est jésuite.

Et il atténue encore une fois ses propos : « Je ne vous conseille rien, vous êtes sage ; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. » C’est une sorte de prétérition du jésuite : il dit à Mlle de Saint Yves qu’il ne lui conseille rien, pourtant il lui prodigue bien des conseils. C’est une manière pour lui d’atténuer ses propos, il indique donc la voie à suivre sous la forme d’une hypothèse ou d’une probabilité, sans pour autant assumer ses conseils, qui sont contraires à sa fonction de religieux. Voltaire critique encore ici les hommes de foi puisque c’est un jésuite qui pousse une jeune fille à commettre le péché « immonde ».

Or cet exemple est mauvais, comme il le dit lui-même (« Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas moins pendu ») ce qui donne une valeur nulle à cet argument. Mais le jésuite fait référence à l’exemple qu’il vient de donner et explique que son supérieur est un homme « bon » puisqu’il ne trompera pas Mlle de Saint-Yves. C’est une forme d’atténuation puisque le jésuite ne veut pas condamner son supérieur, car c’est un homme d’influence à qui il doit sa place.

L’ordre dans lequel il énonce ses arguments répond à une logique : les arguments sont d’abord personnels puis deviennent progressivement plus importants, puisque tirés de paroles de personnages importants. On peut ici déceler une gradation et une montée en puissance des arguments, afin de faire plier Mlle de Saint-Yves et empêcher tout contre-argument.

Cette technique argumentative permet d’appuyer son raisonnement, qu’il a précédemment expliqué, et le jésuite choisit de numéroter ses arguments pour donner à son argumentation une allure logique imparable, une structure apparente, capable de convaincre Mlle de Saint-Yves.

Question supplémentaire Internet : chercher dans les œuvres de Voltaire un exemple d’une femme qui sacrifie sa vertu pour des raisons similaires à Mlle de Saint-Yves.

Cosi Sancta, Un petit mal pour un grand bien, nouvelle africaine 1746

Fin de Cosi Sancta :
« On trouva qu’une pareille femme était fort nécessaire dans une famille ; on la canonisa après sa mort, pour avoir fait tant de bien à ses parents en se mortifiant, et l’on grava sur son tombeau :

UN PETIT MAL POUR UN GRAND BIEN. »

Dictionnaire philosophique, article « Adultère » 1770

« Septimius Acyndinus, proconsul de Syrie, fait emprisonner dans Antioche un chrétien qui n’avait pu payer au fisc une livre d’or, à laquelle il était taxé, et le menace de la mort s’il ne paye. Un homme riche promet les deux marcs à la femme de ce malheureux, si elle veut consentir à ses désirs. La femme court en instruire son mari ; il la supplie de lui sauver la vie aux dépens des droits qu’il a sur elle, et qu’il lui abandonne. Elle obéit mais l’homme qui lui doit deux marcs d’or, la trompe en lui donnant un sac plein de terre. Le mari, qui ne peut payer le fisc, va être conduit à la mort. Le proconsul apprend cette infamie ; il paye lui-même la livre d’or au fisc de ses propres deniers, et il donne aux deux époux chrétiens le domaine dont a été tirée la terre qui a rempli le sac de la femme.

Il est certain, que loin d’outrager son mari, elle a été docile à ses volontés ; non seulement elle a obéi, mais elle lui a sauvé la vie. Saint Augustin n’ose décider si elle est coupable ou vertueuse, il craint de la condamner. »

Synthèse des quinze copies rendues sous forme numérique dans un devoir d’une heure, par groupes de deux élèves.

Notes sur le texte

« Vous devriez bien me dire le nom de ce vilain homme : c’est à coup sûr quelque janséniste ; je le dénoncerai à sa révérence le père de La Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser. »
« Dans le gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser » est une longue périphrase qui désigne, par euphémisme, la prison de la Bastille.

« La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange. »
Grandes irrésolutions signifie de grandes incertitudes, des indécisions. Le mot convient particulièrement dans cette situation de dilemme délibératif (Petit Larousse).

« Je ne vous conseille rien, vous êtes sage ; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. »
Présumer veut dire supposer, et là encore on voit la faiblesse de l’argumentation du jésuite, réduit à faire des hypothèses pour obliger Mlle de Saint-Yves à céder au chantage de Saint-Pouange.

Notes de Jessica, Julie et Marie-Pierre


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