L’Ingénu : Chapitre 14

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre XIV
Progrès de l’esprit de l’Ingénu

L’Ingénu faisait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son âme : car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris de préjugés. Son entendement, n’ayant point été courbé par l’erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les font voir toute notre vie comme elles ne sont point. "Vos persécuteurs sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie ? - Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon ; tous les hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités obscures. - Dites sur les faussetés obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait découverte sans doute ; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Etre infini et suprême de dire : il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée."

Tout ce que disait ce jeune ignorant instruit par la nature faisait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné. "Serait-il bien vrai, s’écria-t-il, que je me fusse rendu réellement malheureux pour des chimères ? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain ; mais j’ai perdu la mienne ; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis."

L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin : "Voulez-vous que je vous parle avec une confiance hardie ? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes de l’école me semblent peu sages ; ceux qui persécutent me paraissent des monstres."

Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur captivité. "Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu ; je suis né libre comme l’air ; j’avais deux vies, la liberté et l’objet de mon amour : on me les ôte. Nous sommes tous deux dans les fers, sans savoir qui nous y a mis, sans pouvoir même le demander. J’ai vécu Huron vingt ans ; on dit que ce sont des barbares, parce qu’ils se vengent de leurs ennemis ; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle ; j’ai peut-être sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de lois dans ce pays ? On condamne les hommes sans les entendre ! Il n’en est pas ainsi en Angleterre. Ah ! ce n’était pas contre les Anglais que je devais me battre." Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère.

Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux ; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que son cœur allait toujours au-delà de ce qu’il lisait. "Ah ! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont que de l’esprit et de l’art." Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.

Notes sur le texte

« Son entendement, n’ayant point été courbé par l’erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. »
Cette métaphore montre la pureté d’esprit (ingénuité) du Huron, formée d’une opposition entre courbé et rectitude, de sens moral, signifiant sa justesse. Ce terme montre que l’Ingénu est naïf, qu’il n’a aucun préjugé. Il a donc un jugement objectif sur la religion. A travers ce personnage, Voltaire peut donc porter un regard étranger sur la religion, en faire ressortir les contradictions et donc la critiquer.

« Je vous plains d’être opprimé »
Ici, opprimé veut dire emprisonné sans raison, injustement. Ce lien vous fournira plus de renseignements sur le verbe opprimer

« Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la Terre, elle serait brillante comme lui. »
L’Ingénu se base sur ses connaissances scientifiques pour justifier son opinion au moyen d’une comparaison.

« Vos amas d’arguments. »
Votre foule, votre accumulation d’arguments.

« C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et suprême. »
« C’est une absurdité » signifie que c’est contraire au sens commun, à la raison.
« C’est un outrage au genre humain » signifie que c’est un affront, une injure.
« attentat » est un terme encore plus fort, qui désigne une violence volontaire, l’intention de détruire ou de tuer.
Cette phrase énumérative de rythme ternaire, avec une gradation de plus en plus hyperbolique du nombre de mots, de syllabes, et d’intensité, fait partie d’une démonstration que fait l’Ingénu au janséniste, et qui dénonce la fausseté et l’erreur dans la religion. Au travers du discours de l’Ingénu, Voltaire fait passer sa propre opinion sur la religion : absurdité de la religion et des chrétiens qui croient que Dieu est la réponse à toutes leurs questions, à tous leurs problèmes.

Vous trouverez la définition du terme outrage sur cette page.

« Je me fusse rendu malheureux pour des chimères »
Une chimère est une illusion, ou une erreur. Gordon est subitement conscient que sa vie passée était basée sur du vide, et c’est tragique.

« De l’abîme où je suis »
Expression hyperbolique, signifiant désastre, échec, situation désespérée. Ce mot est employé au sens figuré. En effet son premier sens est gouffre naturel, cavité, précipice d’une profondeur insondable, ou lieu, espace qui n’a pas de limites assignables. On a ici une hyperbole pour décrire la situation dans laquelle se trouve Gordon.

« Il parlait… et de métaphysique »
C’est l’ensemble des connaissances tirées de la raison seule (le petit Larousse illustré 2006). Connaître le sens du mot métaphysique nous permet de dire que l’Ingénu, d’après ce qu’il a vu de la religion, ne devient pas croyant mais, au contraire, préfère la raison à la religion.
Par cela, Voltaire critique une nouvelle fois la religion, d’autant que l’Ingénu reste amoureux et, par préférence, pense fréquemment à Mademoiselle de Saint-Yves.

Notes de Marie-Pierre, Julie, Alexandre et Clélie


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