L’Ingénu : Chapitre 12

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre XII
Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre

Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain favorable ; et il était bien extraordinaire qu’une prison fût ce terrain.

Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent à la fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des Deux pigeons lui perça le cœur ; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.

Molière l’enchanta. Il lui faisait connaître les mœurs de Paris et du genre humain. "A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence ? - Au Tartuffe, sans difficulté. - Je pense comme vous, dit Gordon ; c’est un tartuffe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des tartuffes qui ont fait votre malheur. Comment trouvez-vous ces tragédies grecques ?

- Bonnes pour des Grecs, dit l’Ingénu." Mais quand il lut l’Iphigénie moderne, Phèdre, Andromaque, Athalie, il fut en extase, il soupira, il versa des larmes, il les sut par cœur sans avoir envie de les apprendre.

"Lisez Rodogune, lui dit Gordon ; on dit que c’est le chef-d’œuvre du théâtre ; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu de chose en comparaison." Le jeune homme, dès la première page, lui dit : "Cela n’est pas du même auteur. - A quoi le voyez-vous ? - Je n’en sais rien encore ; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon cœur. - Oh ! ce n’est rien que les vers", répliqua Gordon. L’Ingénu répondit : "Pourquoi donc en faire ?"

Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que celui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu’il avait senti, voici ce qu’il répondit : "Je n’ai guère entendu le commencement ; j’ai été révolté du milieu ; la dernière scène m’a beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable : je ne me suis intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me plaisent.

- Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons. - Si cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût ; le mien ne doit pas encore être formé ; je peux me tromper ; mais vous savez que je suis accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion ; de la mode, du caprice, dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature ; il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite ; mais il se peut aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes." Alors il récita des vers d’Iphigénie, dont il état plein ; et quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Cinna ; il ne pleura point, mais il admira.

Notes sur le texte

« Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre français. »
Explication : cela désigne un prisonnier de guerre mais ici c’est plutôt pour désigner les deux prisonniers Gordon et l’Ingénu.

« il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier. ».
L’Ingénu lit une fable de La Fontaine, Deux pigeons, qui « lui perça le cœur »
Explication : c’est un terme métaphorique inspiré par la fable, le « colombier » de l’Ingénu est le séjour où il retrouvera la belle Saint-Yves dont il est amoureux, et on a ici du pathétique par le rapprochement entre la lecture d’une fable et la réalité.

« J’ai parlé d’après la nature ; il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite ; mais il se peut aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes ».
Cette parole de l’Ingénu à Gordon veut dire qu’il suit son propre goût naturel, sans être influencé par les modes et les préjugés des hommes artificiels, civilisés.

« et quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction qu’il fit pleurer le vieux janséniste. »
L’Ingénu récite des vers d’Iphigénie. Cela veut dire qu’il récite à haute voix et d’une façon solennelle les vers de sa poésie. L’Ingénu ignore les règles de la déclamation, mais il sait communiquer sa propre émotion. Le janséniste est tellement touché par ce que l’Ingénu lui raconte qu’il en pleure.
Explication : l’onction, c’est la douceur persuasive.

Notes de Thomas, Joséphine et Romuald


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vendredi 21 juin 2013

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Antigone, arts plastiques

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Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

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