L’Ingénu : Chapitre 6

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre VI
L’Ingénu court chez sa maîtresse et devient furieux

A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s’était écriée : "Quoi ! c’est vous ! ah ! c’est vous ! arrêtez-vous, que faites-vous ?" Il avait répondu : "Je vous épouse", et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toute l’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.

L’Ingénu n’entendait pas raillerie ; il trouvait toutes ces façons-là extrêmement impertinentes. "Ce n’était pas ainsi qu’en usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse ; vous n’avez point de probité ; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage : c’est manquer aux premières lois de l’honneur ; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu."

L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême ; il allait l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la demoiselle plus discrètement vertueuse accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de la paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. "Eh, mon Dieu ! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là ? - Mon devoir, répliqua le jeune homme ; je remplis mes promesses, qui sont sacrées."

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé. L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’il connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l’avantage, et que sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandage naturel. "Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses." L’Ingénu lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite : "Vous êtes donc de bien malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions."

L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. "Il y a, dit-il, je l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous ; et il y en aurait autant chez les Hurons s’ils étaient rassemblés dans une grande ville ; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s’y soumettre : on donne l’exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même."

Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’esprit juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses ; on lui donna des espérances : ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères se prennent ; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance ; mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie.

On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves ; plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut très affligée ; enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement était le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la sœur de l’abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible : une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris ; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre, c’était de quoi la mettre au désespoir.

L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances, qui firent quelque effet sur son esprit, et aucun sur ses sens ; mais le lendemain, quand il voulut retourner chez sa belle maîtresse pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. "Eh bien ! dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. - Cela ne se peut", dit le bailli. Il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou un convent ; que ce mot venait du latin conventus, qui signifie assemblée ; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cette assemblée était une espèce de prison où l’on tenait les filles renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule lorsque Euryte, roi d’Œchalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la sœur de l’abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il était baptisé.

Notes sur le texte

« L’Ingénu n’entendait pas raillerie »
Tourner en raillerie signifie tourner en dérision, ridiculiser quelqu’un ou quelque chose par des moqueries, des plaisanteries plus ou moins vives, d’après le dictionnaire Larousse.
Ici, cela signifie que l’Ingénu n’avait pas l’intention de plaisanter, et qu’il faisait réellement ce qu’il était entrain de dire, ou l’inverse. L’ingénu reste insensible aux critiques faites sur lui, cela ne le perturbe pas.

Plusieurs phrases tournent autour de l’ambiguïté du mot vertu et du goût de Voltaire pour les sous-entendus grivois.
« "Ce n’était pas ainsi qu’en usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse ; vous n’avez point de probité ; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage : c’est manquer aux premières lois de l’honneur ; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu." »
Probité et vertu sont assez voisins de sens. La probité est une « disposition particulière pour tel devoir, telle bonne action. »
Voir aussi vertu d’après le dictionnaire Larousse
L’honnêteté est une vertu recherchée par l’ingénu qui tient à la loi morale. Sa naïveté est ici très grande, il « n’entendait pas raillerie » dans ses paroles, il faisait ce que bon lui semblait, mais vouloir épouser de force Mademoiselle de Saint-Yves n’est pas précisément un acte de probité ou d’honnêteté, ou de vertu.

« L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême »
Cette phrase est à rapprocher de la suivante, un peu plus loin dans le chapitre : « On donne l’exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même. »
Le mot vertu est employé dans des sens éloignés. L’étymologie le prouve : et l’adjectif intrépide augmente ce sens viril du mot.

La première phrase est ironique on a un sous-entendu grivois. Hercule (surnom donné à l’Ingénu) a fait un treizième miracle (voir la fin du chapitre IV), celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. La vertu, ici est détournée de son sens moral, et elle est qualifiée par l’adjectif intrépide.

Le mot vicieux va dans le sens de la première phrase. Voir les mots opposés dans d’autres dictionnaires : vicieux et vertu :

« Un vieux domestique dévot, et un prêtre de la paroisse. » Le domestique est un dévot ce qui signifie qu’il est très attaché aux pratiques religieuses. Voir le mot dévot
C’est une critique anticléricale de Voltaire. Voir le mot anticlérical

« Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses. »
On a ici une figure d’énumération qui montre le besoin d’autant de gens aux yeux de l’Ingénu, qui d’un point de vue tout à fait objectif, exprime rapidement son avis en trouvant tout cela exagéré et bien trop précautionneux : "Vous êtes donc de bien malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions."

Mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. »
Cette autre figure d’énumération accentue le caractère de la sagesse, du savoir. Ici, l’abbé fait le portrait très mélioratif des « Lumières ».

« Plus on est homme de bien, plus on doit s’y soumettre » et un peu plus loin : « Plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait »
Ces deux procédés de parallélisme sont construits grâce au comparatif, et servent à exprimer la gradation de la rigueur morale, puis de l’attraction sentimentale éprouvée par Mlle de Saint Yves pour le Huron.

« Malgré cette décence, les yeux étincelants de l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie. »

« Elle le fit partir, et en fut très affligée » D’après le dictionnaire Larousse, voici le sens de affligé.
On voit ici le tragique, ou la parodie du tragique par Voltaire

« L’abbé […] prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible »
Un ou une pupille est un « enfant mineur ou incapable majeur, placé sous un régime de tutelle ».
En effet le tuteur de mademoiselle de saint Yves est son frère l’abbé de saint Yves. Les valeurs morales religieuses sont d’autant plus importantes, et on voit ici la domination exercée dans une famille par un frère aîné sur une jeune sœur. Voltaire veut montrer qu’à cette époque les femmes sont soumises à l’autorité des hommes. C’est la critique d’un abus de pouvoir autoritaire, sans doute.

« Il essuya les mêmes remontrances, qui firent quelque effet sur son esprit »
Voir le mot dans le dictionnaire
L’ingénu subit ces reproches, et il en retire une sagesse, ce qui veut dire qu’il est accessible aux discussions, et sait reconnaître ses torts. L’ingénu est quelqu’un d’ouvert, il sait qu’il peut se tromper mais veut bien reconnaître ses erreurs. C’est la philosophie des lumières qui est mise en avant.

« Il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule lorsque Euryte, roi d’Œchalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la sœur de l’abbé ».
La comparaison de la situation avec un épisode de la mythologie rappelle la vertu intrépide du personnage, et donne un aspect comique au récit.

Notes de Manon et Andréï


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