L’Ingénu : Chapitre 5

vendredi 9 juillet 2010
par  BM

Chapitre V (incipit)
L’Ingénu amoureux

Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore participante de quelque beau sacrement avec monsieur Hercule l’Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait convenir tout à fait avec elle-même de ses tendres sentiments ; mais, s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive et sage.

Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient. L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son cœur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pas d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un consentement commun.

L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne, qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autres ce qu’on devait faire ; que, quand deux parties sont d’accord, on n’a pas besoin d’un tiers pour les accommoder. "Je ne consulte personne, dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir : je sais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de la personne à qui on en veut ; mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je dois m’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves."

On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avait ramené sa sœur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue huronne pour sa bien-aimée : car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de la terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.

Le lendemain, son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence de mademoiselle Kerkabon, qui était tout attendrie : "Le ciel soit loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et Bas-Breton ! Mais cela ne suffit pas ; je suis un peu sur l’âge ; mon frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose ; j’ai un bon prieuré ; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse."

L’Ingénu répondit : "Mon oncle, grand bien vous fasse ! vivez tant que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que de résigner ; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. - Eh ! mon Dieu ! mon neveu, que me dites-vous là ? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie ? - Oui, mon oncle. - Hélas ! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez. - Cela est très possible, mon oncle ; car non seulement elle m’a serré la main en me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage ; et assurément je l’épouserai. - Cela est impossible, vous dis-je ; elle est votre marraine : c’est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de son filleul ; il n’est pas permis d’épouser sa marraine ; les lois divines et humaines s’y opposent. - Morbleu ! mon oncle, vous vous moquez de moi ; pourquoi serait-il défendu d’épouser sa marraine, quand elle est jeune et jolie ? Je n’ai point vu dans le livre que vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’y fait rien de tout ce qu’il dit : je vous avoue que cela m’étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise."

Extrait du chapitre V (les 4 derniers paragraphes) : lecture cursive.

Le prieur fut confondu ; sa sœur pleura. "Mon cher frère, dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne ; notre Saint-Père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu’il aime." L’Ingénu embrassa sa tante. "Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs amours ? Je veux lui aller parler tout à l’heure."

On lui expliqua ce que c’était que le pape ; et l’Ingénu fut encore plus étonné qu’auparavant. "Il n’y a pas un mot de tout cela dans votre livre, mon cher oncle ; j’ai voyagé, je connais la mer ; nous sommes ici sur la côte de l’Océan ; et je quitterai mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends point la langue ! Cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’à une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dans la journée."

Comme il parlait encore, entra le bailli, qui, selon sa coutume, lui demanda où il allait. "Je vais me marier", dit l’Ingénu en courant ; et au bout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère basse-brette, qui dormait encore. "Ah ! mon frère ! disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu."

Le bailli fut très mécontent de ce voyage : car il prétendait que son fils épousât la Saint-Yves : et ce fils était encore plus sot et plus insupportable que son père.

Présentation

L’Ingénu, amoureux de la belle Mlle de Saint-Yves, veut l’épouser avec son consentement. Mais celle-ci est sa marraine depuis qu’il est baptisé et cela rend donc le sacrement impossible.

Questions sur le texte

Par quels moyens Voltaire critique-t-il l’Eglise et la société ?

Le caractère de l’Ingénu est-il au service de l’intrigue et de la critique de l’Eglise et de la société ?

Existe-t-il d’autres procédés, lesquels ?

Éléments de réponse et appui sur le texte

I. Les sentiments et réflexions de l’Ingénu au service de sa détermination.

Malgré tous les obstacles se dressant après son baptême, l’Ingénu garde sa forte détermination d’épouser Mlle de Saint Yves.

Pour cela, L’ingénu cherche tous les moyens d’atteindre son but. Nous avons donc des interrogations de la part du Huron : « Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leur amours ? » montrant l’intérêt du Huron pour les solutions se présentant à lui. L’Ingénu emploie aussi des verbes au futur proche montrant sa ténacité : « Je vais me marier. » ou encore des verbes de volontés : « veux ». Il affirme ainsi son caractère déterminé.

Cependant, sa détermination peut paraître excessive par rapport au contexte : ses vœux semblent irréalisables, ce qui révèle son ingénuité. Dans l’expression « qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs amours », on voit très nettement la naïveté de l’Ingénu qui pense que le Pape va accéder à sa requête. De même sa capacité à s’étonner de tout (« encore plus étonné qu’auparavant ») fait de lui un personnage très humain et sentimental.

Nous en venons donc à un aspect très important de la personnalité de l’Ingénu : sa sensibilité et son impulsivité. En effet, l’Ingénu accorde une grande importance aux sentiments (« embrassa sa tante », « aimer ») et se laisse même emporter par ceux-ci. Il est donc impulsif, comme le montrent les verbes de mouvement comme « aller » et la rapidité (« en courant », « sur le champ »).

II. La critique de la société au moyen de l’ironie et du portrait.

A l’aide des personnages présents dans L’Ingénu, Voltaire peut élaborer sa critique de l’Eglise et notamment celle du pape.

L’Ingénu, bien que naïf, mêle dans son discours rhétorique et logique

Pour commencer, l’Ingénu, dans son discours, monte une solide argumentation pour justifier son désir d’épouser Mademoiselle de Saint Yves malgré les interdictions de l’Eglise. On voit une très nette opposition entre l’ingénuité du Huron et l’éloquence dont il fait preuve. Il emploie le conditionnel dans un raisonnement par l’absurde (« je quitterais ») pour exprimer son refus de façon plus déterminée. De plus, il se sert de son expérience maritime pour évaluer les distances, et tourner la situation à son avantage : la comparaison entre « quatre cents lieues d’ici » et « qu’à une lieue de vous » montre sa préférence pour la rapidité (choix du chemin le plus court pour arriver à ses fins). Cette défense de la raison naturelle constitue une critique de la raison religieuse que l’Eglise veut imposer. Enfin, l’expression : « Cela est d’un ridicule incompréhensible » constitue une satire de la raison religieuse et de la Papauté, et ainsi une critique.

Ensuite, le raisonnement de l’Ingénu, suite à la description du pape par son entourage, montre le ridicule des pensées des pratiquants catholiques, ce qui constitue le ridicule des personnages.

En effet, la description du Pape par les Kerkabon est animée de l’ironie très justement dosée de Voltaire. En effet, la solution au problème de l’Ingénu (« notre Saint-Père le pape peut lui donner une dispense », « il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu’il aime ») semble simple et enfantine, malgré la difficulté de rencontrer le Pape, comme le souligne l’Ingénu. « On lui expliqua ce que c’était que le pape. » est une expression ironique et péjorative. Ainsi, son raisonnement : « Il n’y a pas mot de tout cela dans votre livre [...] ridicule incompréhensible. », fait une satire des autres personnages au moyen d’une critique forte de la part d’un personnage naïf.

Ici encore, les propos naïfs de l’Ingénu qualifiant le pape, constituent encore un jugement péjoratif : « cet homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs amours ».

La satire de Voltaire se voit explicitement dans le caractère du bailli, grâce au principal défaut de celui-ci : sa curiosité constante : « le bailli, qui selon sa coutume, lui demanda où il allait. » Ici, l’expression « qui selon sa coutume » constitue un élément péjoratif désignant le bailli (qui, on ne doit pas l’oublier, représente l’ordre), car il ne change jamais d’habitude. Le fait que le bailli soit un personnage statique, contrairement à l’Ingénu qui est un personnage constamment en mouvement, montre que le bailli est une personne très différente de l’ingénu sur bien des plans, un personnage passif qui se contente de poser des questions. De plus, le bailli est explicitement décrit comme un être idiot et pesant (« encore plus sot et insupportable que son père »). La critique de ce personnage constitue donc un élément très important, car elle permet de critiquer la société.

Conclusion

Ainsi, cet extrait est basé sur une satire de la religion et de la société du XVII e siècle. Cela permet donc à Voltaire de construire une critique grâce aux différents caractères et aux contrastes entre les personnages. Le comique est donc au service de l’argumentation.

Cette forme d’argumentation est-elle spécifique à la forme du conte philosophique ?

Mathilde, Virginie et Anne-Pénélope.

Notes sur le texte

« S’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive et sage. »
On a ici une figure d’énumération se terminant par le mot pensée qui laisse un peu en suspens, dans le vide…

« Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un consentement commun. »
Elle est fière de cette décision commune avec l’Ingénu, mais elle se soumet tout de même d’avance aux décisions des parents plus âgés ce qui gêne l’ingénu qui, quant à lui, veut choisir par lui-même et non que des personnes aient une quelconque influence sur lui. A l’époque les consentements communs sont très rares entre deux personnes. Le dictionnaire nous en donne la définition.
Voir dans le chapitre 6 l’explication du mot pupille.

« On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance »
En France à l’époque les gens obéissent à des valeurs morales et religieuses. L’ingénu vient d’un autre pays avec une autre culture, et n’obéit donc pas aux mêmes valeurs.
Voltaire critique ces valeurs morales et religieuses c’est pourquoi il a choisi le personnage de l’ingénu qui a un œil objectif.

"Le ciel soit loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et Bas-Breton ! Mais cela ne suffit pas ; je suis un peu sur l’âge ; mon frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose ; j’ai un bon prieuré ; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse."
Le souhait de l’oncle est que l’ingénu soit baptisé pour devenir sous-diacre dans une communauté religieuse. Voltaire montre ici une ambition très réduite, fondée sur l’exploitation économique d’un bon métier ; la foi n’est pas vraiment envisagée, c’est le métier qui fait vivre, et l’oncle espère vivre comblé par son neveu, soutenu par lui.
Prieuré
Sous-diacre

« Le prieur fut confondu ; sa sœur pleura. "Mon cher frère, dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne ; notre Saint-Père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu’il aime." »
Damner : « En parlant de Dieu, condamner quelqu’un aux peines éternelles ». Donc se damner signifie se préparer à aller en enfer après la mort. D’après le dictionnaire Larousse

« Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore participante de quelque beau sacrement avec monsieur Hercule l’Ingénu. »
« Cérémonie, fête qui accompagne ordinairement le baptême ». D’après le dictionnaire Larousse

« Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait convenir tout à fait avec elle-même de ses tendres sentiments ; mais, s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive et sage »
« Un homme modeste qui ne cherche pas à se mettre en avant ».
D’après le dictionnaire Larousse

Notes de Mélanie, Manon et Andréï


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