La leçon du roman ?

samedi 12 février 2011
par  BM, Première S

Quelle vision de l’homme et du monde se dégage de ce roman ?

L’homme

- Une certaine torsion du réel.
Uchronie de la fiction du nazisme : les événements ressemblent fortement à ce que l’Histoire du XXème siècle nous apprend, le choix de la langue germanique dans les mots de dialecte, les camps de déportés, la barbarie, la considération d’une partie de l’humanité comme inférieure à l’autre, etc.
Éternité de l’être humain ? Brodeck est intemporel, le choix narratif de ne pas montrer un monde trop moderne le laisse penser, puisque l’on est dans un monde paysan et montagnard.
Brodeck figure du Juif errant ?
Conséquence : on aurait un mythe, non une Histoire.

- Un réalisme pictural éloignant.
Les trognes, les manières rustiques de se comporter, la sauvagerie de certains montagnards, la brutalité des liens sociaux internes au village : beaucoup d’éléments font penser à une vision bruegelienne du monde, où les fonctions animales sont plus fortes que les fonctions intellectuelles.
L’éloignement de la Capitale, les liaisons difficiles, laissent penser à un monde isolé, choisi comme huis-clos pour un récit à valeur symbolique.

- La fonction de l’étranger dans un tel monde.
Il révèle le mal enfoui au cœur de chacun, dans les mentalités collectives.
Il apporte un regard nouveau, mais il apporte aussi de l’étrangeté : les différences servent alors à faire comprendre aux villageois que le monde est plus vaste qu’ils ne l’imaginaient.
Il a une fonction psychanalytique, d’autant plus qu’ici il représente la culpabilité à plusieurs degrés : il a été accueilli comme réfugié, mais toléré par une sorte de charité, ensuite il a été chassé par lâcheté et xénophobie, puis de nouveau recueilli par culpabilité, enfin il a recueilli par écrit la culpabilité collective des villageois dans le meurtre de l’Anderer.
Il est donc une sorte de confesseur, et sa conversation avec le curé Peiper le montre bien.
Il a aussi une fonction christique : on le sacrifie pour sauver le village, et quand il revient on se sent obligé de le recevoir, alors même qu’on ne croit pas forcément en lui.
Donc il assume à lui tout seul, en l’écrivant, le fardeau des villageois, comme il assumait (en survivant pour le raconter plus tard, à l’Anderer) la faute de son compagnon de wagon, comme il assumait (en adoptant Poupchette et en la considérant comme son enfant) le crime de viol commis par les villageois sur Émélia, comme il assumait (en survivant au prix de l’infamie) sa race dans le camp, en devenant “Chien Brodeck”.
De la même manière, le lecteur reçoit la confession de Brodeck (celle qu’il ne montre pas à Orschwir, mais que nous lisons) et se trouve investi du fardeau de cette confession.

- L’étranger, ici, est différent du Candide de Voltaire, qui est le porte-parole naïf de l’auteur.
Il pose des questions à tout le monde, parce que Orschwir lui en a donné le droit, et le devoir.
Il remue les secrets anciens d’une communauté silencieuse et complice, grâce à ses facultés d’observation, qui lui viennent de son détachement, de sa soumission en tant que réfugié.
Sa propre charge de secrets honteux lui permet aussi de bien voir ceux des autres.
L’Anderer lui ressemble par un autre aspect : sa curiosité, ses facultés d’observation. Brodeck sait écrire, l’Anderer sait dessiner, l’un et l’autre savent observer car ils sont en retrait, sans implication dans la vie ordinaire du village.
Il s’en va en laissant un village ruiné (l’épilogue est assez ambigu pour laisser penser à deux hypothèses : gommage mental de tout un pan du passé, ou effacement réel du village, comme lorsque Brodeck, à 5 ans, a quitté un village en flamme), mais purifié (le rapport mis au feu par Orschwir l’atteste bien).
Brodeck a dit la vérité cachée, il doit donc disparaître, car la vérité est scandaleuse. Son, départ est d’ailleurs une fuite, car il ne peut avoir confiance dans les villageois, maintenant qu’il a dit leurs crimes.
L’Anderer a montré la vérité des villageois dans ses portraits, il doit donc disparaître aussi ...

Suppléments culturels

- Similitude avec certains héros de westerns ? Personnage messie, apôtre, ou justicier ?
L’anonyme qui arrive dans un village où a eu lieu autrefois un crime, auquel on demande de remettre de l’ordre, et qui le fait au prix du sacrifice de tout le village, dans le film de Clint Eastwood, L’Homme des Hautes Plaines (High Plains Drifter) en 1973 ?
Le visiteur manchot d’un village perdu en plein désert, qui y trouve une situation de remords collectif, de honte, et comprend qu’un crime a été commis par la population entière, finit par triompher de tous ses adversaires, et repart en laissant au spectateur le sentiment que justice est faite, dans le film de John Sturges, Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) en 1955 ?
Brodeck n’est pas un justicier, car il est faible ; mais sa force réside dans la double écriture d’un rapport pour Orschwir, et d’une confession plus complète pour le lecteur du roman.
Le point commun est que les villageois ne savent pas vraiment qui est Brodeck, pas plus qu’ils ne savent qui est exactement l’Anderer.

- Le mythe du juif errant.
Documentez-vous sur ce mythe, notamment sur Eugène Sue.
Lisez le très beau roman d’amour L’amant sans domicile fixe, des écrivains italiens Fruttero et Lucentini.
Le mythe du bouc émissaire, de la victime expiatoire, ou propitiatoire : documentez-vous aussi sur ces rites, ou ces notions.

L’animal : Chien Brodeck ? L’Ohnmeist ? Les renards ? Les papillons ? Les poulets ? Les porcs ? Les chevaux ?

Voici une série de citations extraites du roman.

- Les analogies
(Les Fratergekeime) : « [...] c’est ainsi qu’on appelle ceux qui sont venus répandre ici la mort et la cendre, des hommes qui m’ont fait devenir animal, des hommes qui nous ressemblent [...] » (49)
« Je devais renifler comme un chien renifle, manger comme un chien mange, pisser comme un chien pisse. » (234)
« Il a d’ailleurs fini par ressembler un peu à ses coqs. » (33)
« Nous n’étions plus nous-mêmes. Nous ne nous appartenions plus. Nous n’étions plus des hommes. Nous n’étions qu’une espèce. » (91)
« Nous finissions tous par nous ressembler. Nous étions devenus des ombres pareilles les unes aux autres. » (91)
« Je resterai toujours quelque part Chien Brodeck, un être qui préfère la poussière à la morsure » (301)
« L’or des Orschwir, c’étaient les porcs. » (48)
(Orschwir à Brodeck) : (Les porcs d’Orschwir) = l’innocence, la hargne stupide et la sagesse.
« Ils ne sont jamais rassasiés. Et tout leur est bon. Car ils mangent de tout, Brodeck, sans jamais se poser de questions. De tout … Comprends-tu ce que je dis ? Ils ne laissent rien derrière eux, aucune trace, aucune preuve. Rien. Et ils ne pensent pas Brodeck, eux. Ils ne connaissent pas le remords. Ils vivent. Le passé leur est inconnu. Ne crois-tu pas que ce sont eux qui ont raison ? » (51)
« Les loups, les renards, c’est un peu cousins et compagnie. Peut-être qu’il n’y a pas que les hommes qui pensent trop. » (Stern) (120)
(Buller) « Peut-être certains esprits bornés trouveraient-ils que le comportement de ces papillons manque de morale, mais qu’est-ce que la morale, et à quoi sert-elle ? L’unique morale qui prévaut, c’est la vie. Seuls les morts on toujours tort. » (276)
« Depuis le camp, je sais qu’il y a davantage de loups que d’agneaux. » (59)
« “L’homme est un animal qui toujours recommence”. Mais que recommence-t-il sans cesse ? Ses erreurs, ou la construction de ses fragiles échafaudages qui parviennent parfois à le hisser à deux doigts du ciel ? Cela Nösel ne le disait jamais. » (175)
(Limmat à Brodeck) « Je repense à tes renards. […] Les hommes l’ont toujours détesté, sans doute parce qu’il leur ressemble un peu trop. Il chasse pour se nourrir, mais il est aussi capable de tuer pour son seul plaisir. » (104)
(Buller) « … j’ai voué mon existence entière aux papillons. Ils le méritent amplement, mais peu de gens sont capables de s’en rendre compte. C’est bien triste, car si on se souciait davantage de ces somptueuses et fragiles créatures, on en tirerait des leçons extraordinaires pour l’espèce humaine. » (274)
(Émélia) « Elle ressemblait à un petit oiseau, mésange fragile et vive. »
« Des agneaux, il n’y en a pas beaucoup ici, je veux dire parmi nous ... Peut-être que tout ce qu’il dessine, c’est comme dans la Bible de l’église, symbole et compagnie, et que c’est une façon de dire ce qu’on est et ce qu’on a fait naguère, pour pouvoir le rapporter là d’où il vient ... » (130)
« Orschwir et les autres avaient suffisamment joué avec moi. La souris avait appris à ne plus faire attention aux chats, en quelque sorte, et si ceux-ci manquaient d’amusement, ils n’avaient qu’à se griffer entre eux. » (365)

- Les comportements et les relations hommes / animaux
« Göbbler a repoussé avec le bout de son bâton un escargot qui venait calmement vers lui, puis l’a retourné. C’était un petit escargot à la coquille jaune et noir, au corps fin et délicatement dessiné, plein d’une grâce innocente. L’animal un peu surpris a mis un temps avant de rentrer dans sa coquille son corps et ses cornes fragiles. Göbbler alors a levé son bâton et l’a laissé retomber sur la petite bête qui a explosé comme une noix. » (34)
« Un cheval et un âne, ça ne se ligote pas les pattes tout seuls, ai-je failli lui dire, mais je préférai garder le silence. » (345)
« Stern nettoya son bol avec un morceau de pain, puis par un bref sifflement il fit sortir de nulle part une mince créature : un furet, qu’il avait apprivoisé et qui lui tenait compagnie, vint manger dans sa main. » (118)
(La mère Pitz à Brodeck) « Tes renards, ce sont des Scheizznegetz’zohns des “fils des maudits”, ils ne valent même pas la lame du couteau qui les égorgera » (106)
« Quand je vois un oiseau mort, me dit Hans Dörfer, et que je le prends dans ma main, j’ai des larmes qui viennent dans mes yeux. Je ne peux pas m’en empêcher. La mort d’un oiseau, il n’y a rien qui peut la justifier. Mais si mon père crevait là, près de moi, maintenant, d’un coup, je vous jure que je danserais autour de la table, et je vous paierais à boire. Parole ! » (132)
(Le vieil Ohnmeist) « C’est un chien particulier. On l’appelle ainsi car il n’a pas de maître et n’en a jamais voulu. Il fuit les autres chiens et les enfants, se contente de peu, vient quémander sa nourriture sous les fenêtres des cuisines. » (35)

- Le cheval et l’âne de l’Anderer
« “Son nom est Monsieur Socrate, avait-il dit en désignant l’âne, et voici Mademoiselle Julie, saluez Mademoiselle Julie, je vous en prie”, et le beau cheval avait penché la tête à deux reprises, ce qui avait fait reculer et se signer les trois femmes présentes. J’entends encore sa petite voix quand il nous avait présenté ses deux bêtes comme s’il s’était agi d’humains, et qu’on était tous restés ébahis. » (23-24)
« Mes amis – et là il désigne d’un geste l’âne et le cheval – et moi-même avons fait une longue route et sommes bien fatigués. » (183)
« Il saluait son cheval et son âne, les appelait toujours par leurs noms, et les vouvoyant ... » (192)
« Les matins, il allait à l’écurie, comme à son habitude, visiter son cheval et son âne. [...] Il ne se plaignit pas, fit lui-même le nécessaire, les bouchonna, les pansa, leur parla à l’oreille, les rassura. mademoiselle Julie montra ses dents jaunes et Monsieur Socrate secoua la tête de haut en bas ... » (339)
« La cruauté de cette mort ne frappa personne. Certains se dirent que de semblables bestiaux ne pouvaient être que des créatures démoniaques. Quelques-uns murmurèrent même qu’ils les avaient entendus parler. » (346)
« Moi je n’ai jamais tué d’ânes ni de chevaux.
J’ai fait bien pire. » (347)

- Une allégorie ?
(Orschwir à Brodeck) « Les bêtes savent-elles d’ailleurs qu’elles ont un berger qui fait tout cela pour elles ? Le savent-elles ? Je ne crois pas. Je crois qu’elles ne s’intéressent qu’à ce qu’elles voient sous leurs pattes et juste devant leurs têtes, l’herbe, l’eau, la paille pour dormir. » (367)
(Orschwir à Brodeck) « Je suis le berger. Le troupeau compte sur moi pour éloigner tous les dangers, et de tous les dangers, celui de la mémoire est un des plus terribles, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre, toi qui te souviens de tout, toi qui te souviens trop ? » (368)
(Fédorine) « Quand le troupeau a fini par se calmer, il ne faut pas lui donner des raisons de remuer de nouveau. » (187)

Que montrent-elles ?

- La domination de l’homme sur l’animal : on le tue, on le noie, on l’écrase, on le vend, on s’enrichit avec lui, on l’humilie. Et il y a toujours un berger, comme dit Orschwir : les animaux n’ont pas à penser. La conduite de l’espèce humaine par d’autres hommes ressemble à celle du troupeau par son propriétaire ou son berger.
- L’importance des animaux en tant que point de comparaison avec les humains : la parabole des papillons, les porcs d’Orschwir, l’assassinat des chevaux et des ânes comparés à l’assassinat des humains, etc. Parfois l’humain est nettement inférieur, dans ses comportements, ou dans les émotions qu’il procure, à l’animal.
- Une tendance à la signification symbolique, mais sans que Philippe Claudel n’impose une compréhension absolue : Brodeck et les autres personnages se posent des questions, s’expriment de manière imagée.
- La proximité entre les deux catégories : on passe facilement de l’une à l’autre, l’être humain contient en lui-même toutes les potentialités de devenir bestial, animal, soit par ressemblance physique à la suite de l’imprégnation par proximité, soit par assimilation avec des caractéristiques traditionnellement attribuées à certains animaux. La frontière est très mince, et c’est celle de la fable ou de la parabole, d’un point de vue littéraire. Donc c’est le domaine de la morale.
- Le choix de l’humanité par Brodeck : lorsqu’il quitte le village, il suit un animal qu’il croit être un chien, qui est en réalité un renard, mais il emmène avec lui trois êtres humains, laissant tout un village à sa bestialité, sous la gouverne d’Orschwir et de ceux qui lui sont soumis ; ce sont des brutes, des assassins. Lui-même a été animal, criminel, il a accepté l’humiliation, mais l’a progressivement refusée, et son départ prend la signification d’une nouvelle vie.

Conclusion à compléter : différence entre roman et Histoire

- Brodeck n’est pas un historien, il n’écrit pas pour fournir un témoignage, mais pour s’expliquer à ses propres yeux et aux yeux du reste du monde.
- Brodeck écrit dans une sorte de thérapie, peut-être égoïste,mais n’oublions pas qu’en agissant ainsi il sauve Émélia, Poupchette, et Fédorine qui l’a sauvé autrefois.
- Donc le roman, même historique ou pseudo-historique, est le contraire de l’Histoire.

A vous de donner des illustrations, des compléments d’explication.


Commentaires  (fermé)

Logo de Angelina
mardi 15 février 2011 à 23h47, par  Angelina

Analyse intéressante, mais pour l’homme des hautes plaines et Clint Eastwood, j’avoue que je n’avais pas trop pensé à cela !

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