Le premier bac blanc

dimanche 21 novembre 2010
par  BM

Argumentation, 15 novembre 2010

Le sujet est téléchargeable ci-dessous.
Voici les textes qui le composent :
- Texte 1 : Voltaire, De l’horrible danger de la lecture, Nouveaux Mélanges, 1765.
- Texte 2 : Beaumarchais, La Folle Journée ou Le mariage de Figaro, Acte V, scène 3, 1778
- Texte 3 :Michaux, Plume précédé de Lointain Intérieur, « Portrait de A. », extrait, 1938, © Gallimard.
- Texte 4 : Entretien accordé au journal Le Monde par l’écrivain Charles Dantzig, « Il faut lire parce que ça ne sert à rien », octobre 2010.

Questions (4 points)

- 1°) Quelles visions du livre et de la lecture proposent ces quatre textes ? (2 points)
- 2°) Vous montrerez quels sont, dans ces quatre textes, les moyens utilisés pour persuader. (2 points)

Les questions sur corpus

Question 1

- Dans les quatre textes, une vision plutôt positive et valorisante de la lecture et du livre peut être perçue, derrière les différences de style, de tonalité, de procédés. En effet les quatre auteurs donnent du livre et de la lecture l’image d’une nécessité, d’une utilité.

- Voltaire utilise la fiction et l’hyperbole, en montrant un royaume dans lequel il faut bannir les livres et interdire la lecture, au prétexte que cela dissipe l’ignorance, alors que celle-ci est utile pour maintenir les peuples dans la soumission, au prétexte que cela pourrait éveiller les consciences, alors que penser est un risque pour un royaume autoritaire, au prétexte que le livre peut apporter des progrès, alors que le pouvoir autoritaire préfère la stagnation.
- On voit donc que Voltaire pense le contraire de tout ce qu’il fait dire à son « mouphti ».

- Le personnage de Figaro évoque tous les risques encourus par un auteur qui veut publier un livre : il se heurte à la censure, au prétexte qu’il offense telle ou telle institution, ou qu’il va sur les brisées d’un autre auteur, ou qu’il parle de sujets qu’il ne faut pas dévoiler. Figaro, implicitement, et donc Beaumarchais, vante la fonction libératrice de la lecture, puisqu’elle permet le blâme : « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ».
- On voit donc que l’auteur défend la liberté de la presse.

- Le personnage de Michaux semble voir les livres et la lecture comme un espace où l’esprit peut se perdre, voire rêver, mais il y voit aussi le moyen d’ouvrir l’esprit à certaines révélations : « Dans les livres, il cherche la révélation ».
- Ici pas d’antiphrase ou d’ironie, l’auteur nous montre un personnage qui s’élève grâce à ses lectures, c’est donc une sorte d’éloge.

- Dans l’entretien qu’il a accordé au journal Le Monde, Dantzig vante la lecture pour son inutilité concrète, ce qui peut sembler paradoxal ou provocateur : elle maintient « en vie dans un monde brutal ». Mais il affirme aussi, à la différence de Voltaire, que la littérature ne doit pas prétendre à la moralité ou à l’instruction, qu’un livre n’est pas nécessairement facile, qu’il oblige à faire un effort, et qu’en ceci il est formateur. Mais surtout « la littérature et la lecture restent des actes de contestation. »
- Étant donné qu’il s’agit d’un entretien, on peut raisonnablement penser que Dantzig dit ce qu’il pense, directement, alors que les trois autres auteurs utilisent des porte-parole, soit avec ironie, soit avec franchise.

Question 2

- Les auteurs utilisent des procédés assez variés, qui parfois se recoupent ou se ressemblent. Leur but est de persuader qu’il faut lire, pour des raisons nombreuses.

- Voltaire utilise l’ironie, l’antiphrase, le paradoxe consistant à faire soutenir la thèse inverse de la sienne, de manière tellement exagérée et stupide qu’elle s’autodétruit.
- Le procédé consistant à numéroter les arguments, à leur donner l’apparence d’une loi soigneusement pensée et réfléchie, augmente encore cette stupidité du contenu, autoproclamée par le « Palais de la stupidité », le « zèle contre l’esprit », « prévenir toute introduction de connaissances », « dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net », etc.
- De plus l’emploi du conditionnel dans la série d’arguments les fait comprendre comme peu fondés.
- Le lecteur est donc frappé par la bêtise de cette thèse, et incité à croire la thèse inverse, ici implicite.

- L’accumulation des exemples argumentatifs utilisés par Figaro, l’impression de récit autobiographique avec des exemples très précis, est un procédé destiné à bien faire comprendre la thèse de Beaumarchais : la censure s’attaque à la liberté de publication sous n’importe quel motif, et l’écrivain se retrouve empêché d’écrire ; ces motifs sont tous minuscules mais présentés par Figaro de manière comique et exagérée.
- Ces anecdotes deviennent une sorte de roman à rebondissements : « Je broche une comédie [...] je crois pouvoir [...] à l’instant un envoyé... de je ne sais où se plaint [...] et voilà ma comédie flambée », « Il s’élève une question sur la nature des richesses [...] j’écris sur la valeur de l’argent [...] sitôt je vois du fond d’un fiacre baisser pour moi le pont d’un château fort », « je taille encore ma plume et demande à chacun de quoi il est question [...] on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté [...] et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. [...] j’annonce un écrit périodique, je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille, on me supprime, et me voilà derechef sans emploi. »
- Le lecteur est donc frappé par les malheurs qui s’abattent sur Figaro, dont il n’est jamais le vrai responsable, mais la victime, et incité à le plaindre, donc à soutenir avec lui le droit d’écrire pour être lu.

- La forme narrative employée par Michaux, ainsi que le procédé de description psychologique, comme une analyse, sert à montrer que dans la pensée d’un lecteur, le livre et la lecture ont des répercussions, comme si c’était un point de vue interne. Ce portrait d’un lecteur est donc un procédé de persuasion se rattachant au genre de l’éloge.
- Michaux raconte des expériences de lecture, et leur effet sur le lecteur : « Il lisait énormément, très vite et très mal. [...] Lisant comme il faisait, même un manuel d’arithmétique, ou du François Coppée, devenait une nébuleuse. », « Et s’il se mettait à lire lentement, voulant “retenir” : néant ! », « Dans les livres, il cherche la révélation. Il les parcourt en flèche. Tout à coup, grand bonheur, une phrase... [...] Alors il se met à léviter vers ce quelque chose », « Il a gagné quelque chose. Il s’est fait un peu supérieur à lui-même. », « Les livres lui ont donné quelques révélations. »
- L’hypothèse qu’il n’est pas nécessaire d’être un excellent lecteur est aussi un argument qui peut inciter à lire.
- La joie obtenue par le lecteur “A.” est aussi un moyen de proposer un plaisir égal à celui qui se mettrait à lire un livre.
- Le lecteur est aspiré par l’impression de rêve et de douceur du personnage “A.”, et tenté de faire le même genre d’expériences, puisque c’est sans risque, et que cela apporte parfois des avantages en termes de bonheur intérieur.

- Charles Dantzig utilise la provocation et le paradoxe, notamment lorsqu’il emploie des expressions excessives, au risque de choquer, c’est un moyen de persuasion propre à un entretien de tonalité polémique.
- Par exemple, la proposition de lire parce que c’est mal : « Il faut organiser la tentation. Ces gens veulent que leurs enfants lisent dans l’idée que lire, c’est bien, c’est moral. Or ce n’est ni bien ni moral. », « Nous sommes infectés de morale ».
- Ou la proposition de lire parce que c’est inutile : « il faut lire parce que ça ne sert à rien », « La force de la littérature, c’est sa faiblesse ».
- Ou la proposition de lire parce que la fiction est révolutionnaire : « La fiction est indispensable parce qu’elle montre ce qui est caché. La fiction, c’est ce qui soulève le tapis alors que la bienséance voudrait qu’on se contente d’en admirer les motifs. C’est en cela que la littérature et la lecture restent des actes de contestation. »
- Ces provocations de Dantzig peuvent toucher certains lecteurs qui ne trouvent pas satisfaisants les motifs utilitaires qu’on leur propose (ou impose) en matière de lecture, et le goût de la révolte ou de la contestation est un moyen efficace de faire réfléchir un destinataire.

Le commentaire de texte littéraire

Proposition de plan schématique pour un parcours de lecture

Première partie : une parodie comique d’une loi inapplicable.

- Un orient de fantaisie, aux noms comiques qui donnent l’impression de couleur locale, ou de pittoresque, et un thème simpliste : l’imprimerie et la lecture.
- Des appellations pompeuses et ridicules par leur prétention.
- Un style juridique au lexique et aux phrases parfois confus.
- Une forme énumérative donnant l’impression de ne servir à rien, car inachevée si l’on en croit la phrase qui suit la liste.
- Une abondance de précautions plus hypothétiques les unes que les autres.
- Une proposition finale totalement aberrante, consistant à saisir « toute idée qui se présenterait » et à l’amener « pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira. »

- Donc, une forme littéraire amenant à sourire et à ne pas prendre au sérieux ce contenu, d’autant plus que la formule de signature assume la « stupidité ». La bêtise semble en effet être le point commun de tous les éléments présentés jusqu’ici.

Deuxième partie : un thème sous-jacent se dissimule derrière le thème réactionnaire du refus du progrès.

- Transition : c’est bête ET méchant, et Voltaire dénonce la cruauté et l’autoritarisme de l’intolérance et du fanatisme.

- La croyance exclusive, c’est de l’intolérance quand cela devient le refus des autres croyances.
- Intolérance visible dans l’abondance du lexique de l’interdiction ou de l’empêchement.
- Refus de la différence, prétention à l’isolationnisme ou au protectionnisme, si l’on emploie des notions modernes.
- Opposition ente les « vrais croyants » et le reste du monde.
- Diabolisation, par le lexique et les jugements de valeur, d’une activité ordinaire, la lecture.
- Voltaire traite donc bien de la censure.

- Fanatisme consistant à parler au nom de dieu et du prophète, et à penser au nom ou à la place du peuple.
- Intrusion de la religion dans la sphère de la vie privée, de la famille, de l’éducation, de l’agriculture, de la médecine, de la morale, de la juridiction.
- Autoritarisme et violence des punitions envisagées.

- Donc, une dénonciation implicite, car Voltaire à aucun moment ne parle en tant qu’auteur, mais laisse s’exprimer son locuteur-personnage.

Conclusion

- L’effet produit par la lecture de ce texte est le rejet amusé des affirmations bêtes, et de l’autorité mal fondée.
- Mais comme ce sont des affirmations tellement excessives qu’on ne peut les croire applicables réellement, on est amené à comprendre que la vraie cible de Voltaire est le fanatisme ordinaire, celui qui se manifeste sans tomber dans le ridicule, par la censure politique : on comprend alors qu’il n’est pas comique, mais dangereux.
- Ce texte a donc la valeur d’un apologue, à la moralité implicite mais évidente.

L’écriture d’invention

Le problème à résoudre

Rappel de ce que la question sur corpus permettait de comprendre :
- Dans l’entretien qu’il a accordé au journal Le Monde, Dantzig vante la lecture pour son inutilité concrète, ce qui peut sembler paradoxal ou provocateur : elle maintient « en vie dans un monde brutal ». Mais il affirme aussi, à la différence de Voltaire, que la littérature ne doit pas prétendre à la moralité ou à l’instruction, qu’un livre n’est pas nécessairement facile, qu’il oblige à faire un effort, et qu’en ceci il est formateur. Mais surtout « la littérature et la lecture restent des actes de contestation. »

DONC, les seuls points sur lesquels on peut polémiquer sont les suivants :
- Dantzig récuse l’idée d’utilité morale de la lecture littéraire : on peut prétendre le contraire, notamment en disant que la lecture peut émouvoir puis transformer le lecteur, que la lecture peut élever, quand un livre est difficile, que la lecture peut instruire (les moralistes).
- Dantzig prétend que « la littérature et la lecture restent des actes de contestation » : on peut lui rétorquer que la lecture-plaisir existe, comme la lecture-évasion, à condition de ne pas tomber dans le cliché de la lecture servant à passer le temps.
- On peut aussi montrer que la découverte du monde dans un livre permet la moralité, l’instruction, à condition de ne pas tomber dans le piège des livres d’école, des livres à contenu didactique.

- On peut tout de même, dans une polémique, faire des concessions, si cela permet de relancer plus fortemetn une attaque.

- En tout cas, un point sur lequel on ne peut absolument pas attaquer Dantzig, c’est son paradoxe provocateur selon lequel il faut lire parce que cela n’a pas d’utilité : il s’en explique plus loin, et si on tombe dans ce piège, on montre qu’on n’a pas compris le sens complexe du texte.

Et une écriture d’invention (notamment dans l’objet d’étude « Argumentation », est un écrit argumentatif, qui implique que l’on dispose :
- d’une thèse
- d’arguments
- d’exemples.


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Bac blanc n° 1 : le sujet
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