Acte II, scène 5, vers 634-662

dimanche 7 novembre 2010
par  BM

Comment déclarer sa passion de manière détournée ?

ACTE II, SCENE V.

Phèdre

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

volage adorateur de mille objets divers,

qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.

[...]

Compagne du péril qu’il vous falloit chercher,

moi-même devant vous j’aurois voulu marcher ;

et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

se seroit avec vous retrouvée, ou perdue.

Quelques pistes pour analyser cet art du détour :

- La négation de l’amour pour Thésée, et les artifices destinés à amoindrir cette négation, les astuces de comparaison Thésée /Hippolyte, le portrait indirect d’Hippolyte.
- Vers 634-635 : « non point tel » ... / vers 638 : « Mais fidèle » ...
- 6 vers consécutifs, partagés également entre les deux personnages , explicitement Thésée, puis implicitement Hippolyte.
- Vers 640 : « tel que je vous voi » : la comparaison est un procédé habile pour rappeler le fameux vers 290 de l’acte I, scène 3 :
- « Mes yeux le retrouvoient dans les traits de son père. »

- La conjugaison, notamment les temps et les modes exprimant une hypothèse irréelle, marque du regret : des vers 645 à 648 Phèdre emploie les indicatifs passés qui racontent, de manière négative, l’expédition de Crète sans Hippolyte, puis des vers 649 à 662 elle emploie 9 fois de suite des conditionnels passés, ou des subjonctifs passés, qui ont tous la même valeur, celle de réécrire l’histoire.
- Cette réécriture va jusqu’à modifier l’hypothèse amoureuse, en substituant non seulement Hippolyte à Thésée, mais Phèdre à Ariane, aux vers 652-653.

- L’énonciation personnelle : Phèdre finit par parler d’elle à la troisième personne, comme si elle imaginait un tableau, en se dédoublant. Elle est à la fois la femme de Thésée, qui parle au fils de celui-ci, et l’amoureuse d’Hippolyte, qui fantasme sur un passé qui n’a pas eu lieu, dans l’espoir vain de fabriquer un présent, impossible lui aussi.
- Cet aspect est une des composantes de la tragédie, puisque Phèdre se heurte à une réalité non modifiable.

- La brièveté des phrases montrant l’improvisation de Phèdre dans la deuxième partie de cette déclaration : phrases qui se contredisent, ou se rectifient au fur et à mesure de la progression du raisonnement, phrases qui suivent une progression ascendante en termes d’audace.
- D’abord la flatterie, aux vers 649-650 ; ensuite l’hypothèse Ariane, 651-652 ; ensuite la correction, Phèdre au lieu d’Ariane, 653-656 ; ensuite la didascalie interne de la « tête charmante », 657 ; enfin, la redondance des vers 658-660, le remplacement du fil conducteur par la personne même de Phèdre.

- Les hésitations et modifications de la pensée au fur et à mesure qu’elle se développe et que la locutrice prend conscience de leur aspect excessif et indécent.

- Les doubles sens de certaines affirmations : le verbe « se perdre », dans le dernier vers, prend plusieurs doubles sens, s’égarer ou devenir une femme immorale, et survivre ou périr, dans le labyrinthe : c’est l’aspect passionnel de cette déclaration.
- Mais il prend aussi un autre sens, associé à l’autre verbe du même vers, « se retrouver », puisque Phèdre a perdu le fil de sa pensée, puisqu’elle adresse une demande qui peut la sauver ou la perdre, maintenant, selon la réponse du jeune homme.

- Rappelez-vous le lien de famille existant entre Ariane et Phèdre, Ariane et Thésée, puis Phèdre et Thésée ... La jalousie est un autre ingrédient de la tragédie, puisque cela constitue un moteur, qui fait aller dans une direction bloquée.

- Documentez-vous sur les allusions mythologiques, nombreuses : le labyrinthe est aussi celui des pensées de Phèdre, tout comme celui de sa parole, qui prend des détours pour dire une vérité toute simple.

- Etc.

Quels axes de lecture pourraient être choisis pour construire un commentaire organisé de ce passage ?

Vos propositions ci-dessous ...


Commentaires  (fermé)

Logo de Sanaa A.
lundi 16 mai 2011 à 22h07, par  Sanaa A.

On a ici l’aveu indirect de Phèdre à Hippolyte.

→ Ce passage rejoint le v. 290 de l’acte I scène 3 où Phèdre se confie à Oenone et lui avoue son amour pour Hippolyte :
" Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père."
Quand Phèdre voit Thésée, elle aime encore plus Hippolyte.
Dans l’acte II scène 5, elle ment en disant qu’elle aime Thésée.

Quel procédés indirects ? Quelles preuves dans le langage ?

1/ Comparaison Hippolyte Thésée :

► Thésée = comparé
Hippolyte = comparant.
On a l’opposition des deux hommes : L’infidèle (Th.) et le fidèle (H.) :
v. 634 à 640 : 2 * 3 vers qui s’opposent avec la conjonction de coordination "mais" → SYMÉTRIE ;
v. 636 "volage " v. 637 " déshonorer " = Thésée.
v638 " Fidèle" "fière" = Hippolyte.

→ On a un procédé de contraste qui conduit à la valorisation du fils par rapport au père.

► Phèdre parle d’Hippolyte en faisant croire qu’elle parle de Thésée en faisant son éloge.
v. 641 "il" ; v 642 "son visage" ; v. 657 " cette tête charmante " ; v. 642 " cette noble pudeur ".
→ le démonstratif "Cette" a une valeur de didascalie interne qui justifie une mise en scène (représentation)

► v. 640 : Hippolyte est assimilé à un Dieu : On a l’affirmation indirecte qu’Hippolyte est un Dieu.
v. 641 - 642 : Phèdre semble complimenter Thésée en lui attribuant les caractéristiques physiques d’Hippolyte (C’est la qu’on rejoint le v. 290 dans la scène 3 du premier acte )

2/ Expression des regrets de Phèdre :

► Emploi du conditionnel passé ou subjonctif passé, ce qui montre le regret ; on a l’évocation d’une hypothèse qui n’a pas eu lieu. C’est une manière pour Phèdre, d’avouer son amour pour Hippolyte. Phèdre fait un récit qui n’a pas eu lieu : elle réécrit l’histoire du labyrinthe et du minotaure :
v. 649 "aurait péri" , v. 653 "aurais devancé"
→ Phèdre change le héros, le personnage secondaire (sa sœur) et le moyen de réussir (Phèdre à la place du fil : elle aurait guidé Hippolyte ), ainsi que l’épilogue de la fin : se retrouver ou se perdre (2 sens)
→ périr / mourir avec Hippolyte
→ perdre ses qualité positives en faisant une action immorale et s’enfuir avec H.

► "vœux" = désir, v. 645 sq... "pourquoi" = interro-négation
→ Reproches, manifestation du désir de Phèdre.
"je dois" = je devrais, "je devrais" = j’aurais dû.

► Conditionnel passé = FANTASME de Phèdre qui aurait voulu être l’amante d’Hippolyte (cf. v. 657 658)

3/ Mots qui définissent l’aspect "tordu" de la déclaration de Phèdre :

v. 651 "L’embarras incertain"
v. 656 "les détours" → C’est Phèdre qui aurait guidé Hippolyte en lui montrant les détours. C’est une sorte d’autoportrait de Phèdre. Elle prend des détours pour avouer son amour.
v. 661-662 "Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue"
→ Cela exprime l’état de confusion dans lequel Phèdre se trouve. Elle attend une réaction d’Hippolyte.
"Avec vous" Phèdre a besoin d’Hippolyte pour trouver une solution à son problème.

L’image du labyrinthe n’est pas un hasard de la part de Racine : C’est l’image de la conscience de Phèdre.

Logo de Sofian D.  et   Thomas T.
lundi 22 novembre 2010 à 09h30, par  Sofian D. et Thomas T.

A. L’aveu indirect de Phèdre pour l’amour qu’elle porte pour Hippolyte.

B. La réécriture de l’histoire de Thésée par Phèdre.

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