Louise Labé, Sonnet XX

samedi 19 juin 2010
par  BM

Le texte

Prédit me fut, que devais fermement
Un jour aimer celui dont la figure
Me fut décrite, et sans autre peinture,
Le reconnus quand vis premièrement.

Puis, le voyant aimer fatalement,
Pitié je pris de sa triste aventure,
Et tellement je forçai ma nature,
Qu’autant que lui aimai ardentement.

Qui n’eût pensé qu’en faveur devait croître
Ce que le Ciel et destins firent naître ?
Mais quand je vois si nubileux apprêts,

Vents si cruels et tant horrible orage,
Je crois qu’étaient les infernaux arrêts
Qui de si loin m’ourdissaient ce naufrage.

Louise Labé, Sonnet XX

Un schéma de lecture ? Quelques pistes et conseils supplémentaires pour la révision ?

- Partir du sens tel que la paraphrase le fait comprendre : Louise Labé a reçu autrefois la prédiction d’un grand amour, elle a rencontré l’homme annoncé, est tombée amoureuse de lui, puis cet amour (qu’on peut penser réciproque) est devenu pour elle un tourment.
- Partir de l’énonciation verbale : les temps du passé simple renvoient à un passé révolu, les événements sont décrits dans un ordre narratif assez simple : vers 3 “et”, vers 5 “puis”, vers 7 “et”, le présent décrit son état actuel, la narration continue d’utiliser des connecteurs de liaison : vers 11 “Mais, quand”.
- Partir du thème tel que l’indiquent le lexique (amour, passion : vers 2 “aimer”, vers 5 “aimer”, vers 8 “aimai”) et les images (hyperboles principalement : vers 1 “fermement”, vers 7 “tellement”, vers 8 “ardentement”, et les intensifs du dernier tercet).
- Essayer de comprendre l’image-clé des quatre derniers vers, l’image du naufrage et de la tempête : les “nubileux apprêts”, les “vents”, l’“orage”, le “naufrage”, sont la métaphore du tourment amoureux, du chagrin, de la catastrophe passionnelle, quelle qu’en soit l’issue réelle, qui n’a d’ailleurs pas d’importance (abandon, solitude, perte du sentiment).
- Comprendre que cette image de catastrophe vient faire antithèse avec l’évocation du premier tercet : “croître” “en faveur” signifie devenir de plus en plus favorable.
- L’antithèse est augmentée par l’opposition entre deux sortes de puissances qui régentent la vie des humains : d’un côté les bonnes puissances, “Ciel et destins”, de l’autre “les infernaux arrêts”. Ces deux images sont empruntées à la mythologie classique, ou y ressemblent, elles signifient simplement la chance et la malchance, et signifient surtout le destin.
- L’antithèse est encore augmentée par la métaphore de la naissance (“firent naître”, et “croître”) et celle du “naufrage”, qui implique la mort, tout comme le terme “arrêts” peut s’apparenter aux décisions des dieux de laisser vivre ou non un mortel. Mais on n’est pas obligé d’aller si loin dans l’analyse.

- Ainsi, Louise Labé explique qu’elle n’aurait pas dû céder à son destin, puisqu’elle en retire du malheur. Il ne s’agit pas vraiment de culpabilité, elle aime, elle en souffre, et voilà.
- Si on tente une approche un peu grammaticale, elle est au début objet (objet indirect) d’une prédiction, puis sujet (sujet de la décision d’aimer cet homme, de prendre pitié de lui), puis se considère à nouveau objet (objet direct de la méchanceté des dieux infernaux, qui la font souffrir.

Quelques autres détails importants ?

- Ne pas négliger l’importance du thème du regard, dans les deux quatrains : la rencontre amoureuse se fait par l’œil.
- La valeur d’irréel du passé de la question rhétorique du premier tercet : cela équivaut à l’affirmation renforcée du contraire. Si l’on fait la paraphrase, personne n’aurait pu imaginer que cela devait mal continuer, ou tout le monde aurait pu penser que cela devait bien continuer. C’est une manière de faire sentir la violence de son chagrin, de sa surprise, c’est aussi une manière un peu artificielle de proposer un certain suspens, de faire attendre une chute inattendue à cette histoire d’amour : le thème du chagrin se prépare par l’exposition de la réussite.

La lecture du vers, et son analyse : la métrique est importante

- Penser que les décasyllabes sont en principe affectés d’une césure après la quatrième syllabe, ce qui impose une légère pause lors de la lecture, mais aussi une légère pause dans l’analyse du sens. Parfois un signe de ponctuation est explicite, mais il faut essayer de tenir compte de cette particularité de la métrique française classique.
- Ainsi, le vers 4 contient une pause narrative, le vers 9 contient une sorte de suspens après le verbe interrogateur, le vers 10 contient un renchérissement de “Ciel” par “destins”, le vers 12 également, “vents si cruels” est renforcé par “tant horrible orage”, avec un effet de chiasme, le vers 13 contient un effet d’attente avec le procédé d’inversion du sujet, le vers 14 contient aussi un effet d’attente et de chute.
- Les rimes sont également très importantes : l’essentiel n’est pas de les qualifier de riches, très riches, suffisantes. Il vaut mieux montrer qu’elles portent sur des adverbes dans les quatrains, et que cela contribue à accentuer l’aspect tragique, à montrer la force du destin, mais aussi la force de ce sentiment amoureux.
- Ne pas oublier que le sonnet répond à des nécessités très pesantes : forme courte, structure rigoureuse, obligation de marquer une rupture entre les quatrains et les sonnets, ou du moins dans les quatre derniers vers, et en tout cas obligation que les vers 13 et/ou 14 contiennent la clé du texte, le sens auquel tout le reste conduit.

Et surtout

- C’est de la poésie, c’est-à-dire que c’est fabriqué, que la forme (le signifiant) l’emporte sur le sens (le signifié).
- La forme courte est aussi destinée à produire un effet plus rapide, il ne s’agit pas d’argumenter, mais de décrire et faire éprouver quelque chose.
- On ne doit pas prendre cela pour de l’autobiographie.
- C’est un travail littéraire destiné à provoquer des effets à la fois esthétiques (admiration pour la réussite technique, les images, la construction, l’originalité), émotionnels (vraisemblance de tels sentiments, de leur excès), et qui doit faire imaginer ce que peut être une histoire d’amour ravageuse, quand on n’en a pas une vraie à se mettre sous le cœur.

- Donc, quant au contexte éventuel de cette histoire d’amour, il n’est pas vraiment nécessaire de le connaître : il est en grande partie controuvé, refait par les historiens, les légendes, et Louise Labé, comme tout auteur, a le droit au mensonge. Il n’y a pas de culpabilité, elle a réussi son œuvre littéraire, c’est l’essentiel.


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