Hugo, Fable ou Histoire

vendredi 18 juin 2010
par  BM

Le texte

Fable ou Histoire, Châtiments, III, 3

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,
Un singe d’une peau de tigre se vêtit.
Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce.
Il avait endossé le droit d’être féroce.
Il se mit à grincer des dents, criant : “Je suis
Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits !”
Il s’embusqua, brigand des bois, dans les épines ;
Il entassa l’horreur, le meurtre, les rapines,
Égorgea les passants, dévasta la forêt,
Fit tout ce qu’avait fait la peau qui le couvrait.
Il vivait dans un antre, entouré de carnage.
Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.
Il s’écriait, poussant d’affreux rugissements :
“Regardez, ma caverne est pleine d’ossements ;
Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,
Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !”
Les bêtes l’admiraient, et fuyaient à grands pas.
Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,
Déchira cette peau comme on déchire un linge,
Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n’es qu’un singe ! »

Quelques pistes supplémentaires pour la révision ?

Le titre et sa double signification, et le problème qu’il pose : une manière de présenter le texte
- S’agit-il d’une invention destinée à faire passer une morale ? Dans ce cas, Hugo se donne comme fabuliste et moraliste à la fois.
- S’agit-il d’un récit historique ? De quelle Histoire ? Il n’y a pas de description géographique ou historique, pas de noms, pas d’humains ... Donc Hugo se donne comme un mauvais historien ? Sûrement pas !
- Donc il faut prendre en compte la conjonction « ou » qui laisse le lecteur juger ? Ou alors il s’agit d’ironiser ? Plus vraisemblablement, oui : Hugo raconte à la manière d’une fable le règne de Napoléon III, et fait comprendre une leçon morale et historique.

Les indices narratifs qui donnent de la dramatisation
- Les énumérations des forfaits du singe.
- Le contrepoint qui fait passer des actions du singe aux réactions des gens.
- Les discours du singe, leur longueur, les hyperboles qui le constituent.
- La chute, rapide, dans les trois derniers vers, puis dans le dernier demi-vers.

Les aspects descriptifs
- Le choix symbolique de l’animal singe, celui qui imite, celui qui ressemble à l’humain mais n’en est pas un, et de l’animal tigre, représentant le prédateur, la beauté, la force.
- La signification symbolique (ou parabolique, si l’on accepte que cette fable soit une parabole, c’est-à-dire une transposition de la réalité dans un récit) des deux animaux, Napoléon I et III, le Grand et le Petit, pour Hugo.
- Les adjectifs décrivant le caractère du singe : « atroce », « féroce ».
- Le jeu de Hugo qui parle de « la peau » pour désigner l’animal qui en est couvert, manière de faire comprendre qu’il ne faut pas se faire prendre aux apparences.
- Les titres de gloire que se donne le singe, tous hyperboliques, ce qui lui fait un caractère très prétentieux, imbu de lui-même.

Les aspects qui font de ce texte une fable

- Un récit avec des animaux, des actions semblables à celles que les humains peuvent faire.
- Une moralité (implicite) : le singe a réussi à se faire passer pour un tigre aux yeux des bêtes, mais a échoué aux yeux du « belluaire », le spécialiste en bêtes ...
- Le comique de situation, de caractère : ce comique sert ici à détruire, c’est de la polémique.

Autres remarques ?
- Un seul homme présent : le « belluaire ». Il représente Hugo, celui qui sait, celui qui dénonce les mensonges, celui qui « dit » : fonction du poète et du fabuliste.
- Les jeux de mots : « tout émigre » est une allusion aux émigrés qui fuyaient le Second Empire, et principalement à Hugo.
- Le tutoiement final : « Tu n’es qu’un singe ! », est d’une part injurieux, d’autre part réducteur à quelque chose qui se situe (pour un lecteur ordinaire) juste en-dessous de l’être humain. Donc, comme on comprend que la vraie cible est un homme, Napoléon III, c’est un moyen de l’abaisser plus bas que ses sujets.
- La bêtise de ceux qui croient à sa grandeur : le peuple qui s’est laissé abuser par Napoléon III. Ils sont désignés ainsi : « les passants », « Chacun », « Les bêtes », et ce dernier mot est bien une critique.
- Un autre indice de cette bêtise : le singe leur dit « admirez-moi », et « les bêtes l’admiraient », comme un automatisme. En revanche, le belluaire, en trois actions, acquiert le droit de dire la sentence. Cette seule parole, d’ailleurs, tient lieu de vérité (par rapport aux mensonges du singe) et de punition : la perte du pouvoir. Il n’y a pas de nécessité de punir davantage l’imposteur. Ce qui compte, c’est plutôt de délivrer les autres bêtes d’un pouvoir abusif et sans fondement.
- Pensez à La Fontaine, éventuellement à deux fables intitulées L’Âne vêtu de la peau du Lion, (Fables, V, 21) et Le Loup devenu berger, (Fables, III, 3).
- L’aspect engagé du texte : documentez-vous sur Les Châtiments de Hugo.
- L’ambiguïté de la comparaison entre les deux Napoléon : pour abaisser le Second doit-il vraiment prendre l’image d’un tigre qui « avait été méchant » pour représenter le Premier ? Ce n’est pas très élogieux pour l’oncle ... Hugo n’est pas tout à fait partisan de l’empire, mais plutôt de la République. Mais il lui faut un point de comparaison, pour que le parallélisme soit plus frappant aux yeux de ses lecteurs contemporains, qui ont connu le Premier.

Encore un petit conseil,ou deux ?

Un conseil de lecture pour l’oral ?
- Lentement, en marquant bien les pauses narratives, en faisant sentir les accumulations et énumérations, et en n’hésitant pas trop à bien détacher les passages de discours.

Un conseil de culture pour l’oral ?
- Pourquoi ne pas évoquer une autre fable de La Fontaine, Les obsèques de la lionne ? Le peuple y est qualifié de « Peuple caméléon, peuple singe du maître ».
- Le lien avec Tartuffe est aisé, mais pas nécessaire, car Tartuffe n’imite personne, il se contente d’endosser un habit qui dissimule sa personnalité. Donc, prudence.
- L’examen du dessin caricatural qui est en bas de la page peut aussi vous servir pour l’explication,ou plutôt pour l’entretien.


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