Voltaire, Prière à Dieu

lundi 14 juin 2010
par  BM

Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763, Chapitre XXIII

Prière à Dieu

« Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. »

Quelques pistes pour une explication

Le rapport avec le mouvement des Lumières : qu’envisager pour un entretien oral ?
- Le thème de l’intolérance, un des ennemis des philosophes des Lumières.
- L’affirmation que la paix est une nécessité pour la prospérité.
- L’usage de l’ironie, dans une polémique assez discrète.
- La forme argumentative du texte.
- Le paradoxe entre la demande de fraternité, et la réelle dénonciation de la guerre, une autre des cibles des philosophes des Lumières.
- Le sous-entendu du paragraphe final : « Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! ». Dans la tyrannie exercée sur les âmes il faut comprendre bien entendu l’autorité religieuse, mais on peut y voir aussi le refus de la tyrannie politique, puisqu’elle entraîne la guerre, une forme de brigandage. Voyez l’article Guerre de Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.

La construction et la progression du texte : que repérer et exploiter ?
- La construction progressive, qui commence par l’aspect formel de la prière, puis établit une liste des différentes manières de prier, puis la prière finale.
- La forme massive du premier paragraphe, dans laquelle se noient toutes les variations entre les différentes manières de prier Dieu, opposée à la forme brève du second, qui expose l’objet principal de cette prière, la nécessité de la paix.
- Voici les variations systématiques, et finalement comiques, dans la forme des prières : « ceux qui allument des cierges en plein midi », « ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil », « ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche », « ceux qui ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire », « un jargon formé d’une ancienne langue », « un jargon plus nouveau », « ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet ». On pourrait relever des aberrations, comme s’éclairer en plein midi, ou des incohérences lorsque le même contenu est évoqué avec des couleurs différentes : c’est le formalisme des religions qui est critiqué, donc il s’agit plutôt d’anticléricalisme que d’athéisme.
- Toutes les figures visant à abaisser l’être humain, par des adjectifs ou des allusions, ou des métaphores, ont pour but d’égaliser par le néant, en opposition à l’éloge de la divinité, qui devient ainsi la seule force reconnaissable.
- Voici ces images, adjectifs dévalorisants, métaphores allusives à la richesse, qui servent à dévaluer l’être humain : « de faibles créatures perdues dans l’immensité », « imperceptibles au reste de l’univers », « une vie pénible et passagère », « nos débiles corps », « nos langages insuffisants », « nos usages ridicules », « nos lois imparfaites », « nos opinions insensées », « ces petites nuances », « les atomes appelés hommes  », « une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde », « quelques fragments arrondis d’un certain métal », « ces vanités », « l’instant de notre existence ».
- Toutes ces figures contribuent aussi à préparer la prière finale : la demande de fraternité, puisque nous sommes tous semblables, et que les différences qui (croyons-nous) nous séparent sont ridicules et inutiles aux yeux de Dieu.
- On pourrait aussi relever les expressions qui servent à louer la grandeur de Dieu : « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps », « toi qui as tout donné », « toi dont les décrets sont immuables comme éternels », « nos conditions [...] si égales devant toi », « car tu sais », « bénir [...] ta bonté qui nous a donné cet instant ».

Quelques références pour l’entretien ?
- Candide, chapitre 3, sur la guerre
- L’Ingénu, divers chapitres contre l’intolérance entre les huguenots (les anglais) et les catholiques.
- L’article Autorité politique de Diderot.

A vérifier avant l’oral
- Les notions voisines d’athéisme, d’anticléricalisme, de déisme, de religiosité, de foi, etc.
- Le sens des couleurs, le violet et le rouge des évêques ou des cardinaux, le noir ou le blanc de certains ordres religieux, jésuites en noir ou cisterciens en blanc, etc.


Brèves

Tous les bacs blancs

vendredi 9 mai 2014

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lundi 9 septembre 2013

Une réécriture irrespectueuse

Les boloss des Belles Lettres ont commis un nouvel attentat contre la majesté de l’écriture antique. C’est ici.

Essayez aussi la « Twittérature », pour voir.
La réécriture de Madame Bovary est savoureuse ... c’est ici.

12 années d’EAF en métropole

vendredi 21 juin 2013

- 2002 : ES-S Argumentation L Poésie
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- 2004 : ES-S Théâtre L Épistolaire
- 2005 : ES-S Poésie L Théâtre
- 2006 : ES-S Argumentation L Poésie
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- 2013 : ES-S Roman L Réécritures

Et pour la suite, voyez le site de Philippe Lavergne !

Lorenzaziccio en TL ...

samedi 16 mars 2013

Deux réécritures amusantes, mais irrespectueuses.
Zazie ici, Lorenzaccio .
Lorenzaziccio

Antigone, arts plastiques

samedi 16 février 2013

Des peintres contemporains ont représenté Antigone.
En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

Réécrire : pourquoi ?

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