Diderot, Autorité politique

lundi 14 juin 2010
par  BM

L’Encyclopédie, 1741-1772, Article Autorité Politique, rédigé par Diderot.

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle ; mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l’état de nature elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une autre origine que la nature. Qu’on examine bien et on la fera toujours remonter à l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s’en est emparé, ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et à qui ils ont déféré l’autorité.

La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l’autorité la défait alors ; c’est la loi du plus fort.

Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis ; mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler ; et celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran.

La puissance qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l’homme ne peut ni ne doit se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui il appartient tout entier. C’est Dieu dont le pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu’absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s’arroge pas les droits du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l’idolâtrie. Fléchir le genou devant un homme ou devant une image n’est qu’une cérémonie extérieure, dont le vrai Dieu qui demande le cœur et l’esprit ne se soucie guère, et qu’il abandonne à l’institution des hommes pour en faire, comme il leur conviendra, des marques d’un culte civil et politique, ou d’un culte de religion. Ainsi ce ne sont pas ces cérémonies en elles-mêmes, mais l’esprit de leur établissement qui en rend la pratique innocente ou criminelle. Un Anglais n’a point de scrupule à servir le roi le genou en terre ; le cérémonial ne signifie que ce qu’on a voulu qu’il signifiât, mais livrer son cœur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d’une pure créature, en faire l’unique et dernier motif de ses actions, c’est assurément un crime de lèse-majesté divine au premier chef... »

Quelques pistes pour une explication

Le rapport avec le mouvement des Lumières : qu’envisager pour un entretien oral ?
- Le thème, la réflexion sur le pouvoir politique, aboutissant à une notion de contrat social, notion très éloignée des principes de la monarchie absolue.
- La preuve par le champ lexical de l’imposition d’une force, très souvent violente : « violence », « force », « emparé », « imposé », « la loi du plus fort », « s’arroge », « usurpation », « joug », « tyran », « aveuglément », « sans réserve ». Il montre ce que Diderot critique.
- La preuve par le champ lexical de la morale individuelle ou collective (le bien, le mal), parfois jusqu’à la notion de justice : « violence », « violence », « violence », « légitime », « avantageux », « ne peut ni ne doit », « le bien commun », « par raison et avec mesure », « non pas aveuglément », « crime », « innocente », « criminelle », « un crime de lèse-majesté divine »
- Le sens de la contestation, de l’argumentation.
- L’intérêt pour les sujets en relation avec la religion.
- La référence implicite aux questions sur la Nature, sur le “bon sauvage”, etc.

La construction et la progression du texte : que repérer et exploiter ?
- Les paragraphes délimitent précisément les articulations de la pensée : une règle générale et ses conséquences logiques, un cas particulier et sa situation dans le cas général, un autre cas particulier et le retour au cas général, puis la réflexion sur le bon usage de l’autorité.
- L’usage d’exemples pour montrer les analogies entre le sujet politique et des sujets plus faciles à comprendre : l’autorité paternelle, les gestes de subordination en Angleterre.
- L’usage de connecteurs logiques, de transitions : enchaînement, présentation des exemples, analogie, concession puis opposition, déduction ; mais il faut remarquer l’absence de connecteur explicite de conclusion.
- La valeur argumentative : convaincre par un raisonnement serré et construit, généraliser la thèse.
- Le fait de partir d’une sorte de définition, comme dans une entrée de dictionnaire, pour ensuite dériver vers l’affirmation d’une opinion très précise : des deux seules formes d’autorité, l’une est illégitime, celle de la force, l’autre est la seule acceptable, celle du consentement.

Tentatives de résumés de plus en plus succincts de l’article Autorité politique de Diderot

- Personne n’a reçu de la nature le droit de commander à autrui, car la liberté appartient naturellement à tout individu responsable. A la rigueur, l’autorité paternelle se justifierait, mais devrait cesser un jour. Toute autre autorité provient de la force imposée, ou du consentement (explicite ou implicite).
La première est instable, pouvant être défaite par sa propre loi : celle du plus fort, ou bien se transforme avec le consentement progressif de ceux qui la subissent : elle entre alors dans la seconde catégorie.
Celle-ci suppose un contrat qui la justifie, l’organise et la limite, car l’homme n’est totalement soumis qu’à Dieu, qui peut admettre un pouvoir intermédiaire, mais raisonnable, et modéré : toute soumission à un homme ne peut être qu’un signe extérieur de déférence devant un supérieur, mais sans que le cœur du sujet soit soumis sans réserve à celui-là, ce qui constituerait un crime d’idolâtrie.
155 mots

- La nature interdit tout commandement sur autrui, hormis, temporairement, l’autorité paternelle ; toute autre autorité provient, artificiellement, de la force ou du consentement.
La première est instable, car soumise à la loi du plus fort, ou se transforme progressivement en la deuxième.
Celle-ci implique un contrat justificatif et limitatif, car l’homme n’appartient qu’à Dieu, qui tolère un pouvoir subordonné, mais raisonnable et modéré, réduit au respect extérieur d’une hiérarchie, mais jamais absolu, ce qui deviendrait idolâtrie.
81 mots

- Aucun commandement, hormis paternel et temporaire, n’est naturel : toute autorité est artificiellement imposée ou consentie.
Imposée, la force peut la renverser, ou elle devient consentie contractuellement, et se subordonne au pouvoir divin qui en tolère seulement les signes extérieurs.
40 mots

+ Commander autrui est artificiel, par force comme par consentement. La force est renversable ; consentement signifie subordination au pouvoir de Dieu.
20 mots

- Le pouvoir doit être contractuel.
5 mots


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