Le piège, v.1411-1436

mercredi 9 juin 2010
par  BM

Le texte à étudier

Elmire.

Ah ! Si d’un tel refus vous êtes en courroux,

que le cœur d’une femme est mal connu de vous !

Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre

lorsque si foiblement on le voit se défendre !

Toujours notre pudeur combat dans ces moments

ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.

Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,

on trouve à l’avouer toujours un peu de honte ;

on s’en défend d’abord ; mais de l’air qu’on s’y prend,

on fait connoître assez que notre cœur se rend,

qu’à nos vœux par honneur notre bouche s’oppose,

et que de tels refus promettent toute chose.

C’est vous faire sans doute un assez libre aveu,

et sur notre pudeur me ménager bien peu ;

mais puisque la parole enfin en est lâchée,

à retenir Damis me serois-je attachée,

aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur

écouté tout au long l’offre de votre cœur,

aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,

si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?

Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer

à refuser l’hymen qu’on venoit d’annoncer,

qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,

que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,

et l’ennui qu’on auroit que ce nœud qu’on résout

vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?

Comment étudier et analyser cette tirade ? Le travail effectué en une heure de cours a donné ceci :

- Partons d’une constatation, elle est construite en deux argumentations successives et parallèles : l’analyse du cœur féminin en général, puis l’explication du comportement d’Elmire, conformément à ce cœur féminin, en 12 puis 14 vers.
- Le but est de convaincre Tartuffe qu’elle n’est pas insensible à sa déclaration, voire à son charme.

- La première partie est une leçon de psychologie, affirmative et catégorique, très générale, elle contient 5 phrases marquées par une ponctuation forte, exclamatives, affirmatives, et elle explique une généralité psychologique.
- On le montrera en s’appuyant sur l’énonciation des pronoms ou des marques de la personne, sur l’emploi des modes et des temps, et l’étude des champs lexicaux montrera clairement que la relation homme-femme est fondée sur un rapport de force, que la femme est un objet à conquérir, et que la résistance est de rigueur, même pour signifier qu’on se rend.

- Voici les indices personnels à relever :

une femme / notre / nous / nous / on / on / on / on / on / notre cœur / nos / notre

- Voici les indices lexicaux montrant les jeux de la séduction comme un combat :

refus / foiblement / se défendre / combat / dompte / s’en défend / se rend / s’oppose/ refus

- Voici enfin les indices prouvant qu’Elmire est catégorique et donne une leçon :

que […] mal connu de vous ! / que […] vous savez peu ! / Toujours / Quelque raison / toujours

- La seconde partie est au contraire pleine de sous-entendus, Elmire y explique avec beaucoup de réticence qu’elle n’est pas insensible. Elle contient 3 phrases marquées par une ponctuation forte, dont deux interrogatives, hypothétiques, interro-négatives,constituant des questions oratoires., elle sert à expliquer un cas particulier.
- On le montrera en s’appuyant aussi sur l’étude de l’énonciation personnelle, qui met Tartuffe dans la situation homme-femme, et surtout sur l’étude de l’énonciation verbale : les verbes sont presque toujours affectés d’un certain coefficient de modalisation, par l’emploi des conditionnels, des questions oratoires, de la négation, et surtout par le longueur des phrases. Elmire est dans la nécessité d’expliquer des nuances, et ces conditionnels laissent dans le doute sur la réalité du sentiment éprouvé, puisque ce sont des hypothèses plausibles sur son comportement passé (Acte III, scènes 3 et 4). De plus, le champ lexical est plus nettement axé sur la sentimentalité que dans la première partie.

- Voici les indices personnels montrant la forte implication des deux personnages dans cette argumentation :

me / me / je / je / je / m’ / me / j’ / moi-même / on / on / on

et

vous / vous / votre / vous / vous / vous

- Voici les indices de l’énonciation verbale qui montrent la modalisation hypothétique et nuancée d’Elmire :

me serois-je / aurois-je / aurois-je / si l’offre de ce cœur n’eût eu / qu’est-ce que cette instance a dû / et l’ennui qu’on auroit que ce nœud qu’on résout / vînt partager

- Voici enfin les indices lexicaux montrant qu’Elmire parle d’amour :

douceur / l’offre de votre cœur / l’offre de ce cœur / me plaire / l’intérêt / l’ennui / un cœur / veut

- Les parallélismes sont assez nets entre les deux parties :

  1. notre pudeur // notre pudeur
  2. ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments // l’offre de votre cœur
  3. mais de l’air qu’on s’y prend,
  4. on fait connoître assez que notre cœur se rend, // qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
  5. de tels refus promettent toute chose // un cœur que l’on veut tout

Comment élargir cette analyse ?

- D’abord en repensant que ce discours est aussi adressé à Orgon, et que conformément à l’annonce qu’Elmire a faite à son mari, elle touche « une étrange matière ».
- Ensuite en montrant qu’Elmire semble assez au fait des discours et des situations de la galanterie.
- Enfin en montrant que toutes ces précautions sont destinées principalement à mettre en place un piège quine se referme pas trop vite sur elle, puisqu’elle ne peut pas se jeter au cou de Tartuffe, c’est lui qui doit se dévoiler. La longueur de l’explication est donc un signe de cette précaution.
- On pourra montrer aussi que cette manière de raisonner se rapproche beaucoup de celle que Tartuffe utilisait à l’acte III, scène 3 : Elmire marche sur le terrain de son adversaire, adapte son argumentation à la sienne, bref, elle devient hypocrite comme lui.
- On pourrait aussi tenter une lecture en relation avec la question de la représentation, mais c’est difficile, car il y a peu de mots ou d’expressions assimilables à des didascalies internes, et on est surtout dans la psychologie, les jeux de physionomie sont donc malaisés à imaginer.
- En revanche, on pourra se souvenir de l’attitude de Robert Hirsch-Tartuffe, très distant et méfiant, au regard en coin, l’air ironique, ou de Philippe Torreton-Tartuffe, tout aussi méfiant, l’air sournois et inquiet.
- On pourra montrer aussi, en restant dans le contexte immédiat, qu’Elmire est obligée de poursuivre la discussion car ces arguments ne suffisent pas. Ce pourrait être une manière de présenter le passage, et/ou de le conclure.

Comment conclure ?

- Cette tirade est-elle comique ? Seulement au second degré, si l’on imagine ce que peut en penser Orgon.
- Elle est plutôt dramatique, non parce qu’elle contient un récit d’action avec du suspens, mais parce qu’elle met en place un conflit dangereux, un débat qui débouchera obligatoirement sur un geste important.


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En voici une première de Claude Creach, une autre de Sylvie Reboulleau.
Caroline Jegouic, sur son blog, montre deux de ses œuvres, que l’on ne peut pas copier : Antigone et Le cri d’Antigone.
Une sculptrice contemporaine, Michèle Charron-Wolf, a réalisé une Antigone en terre cuite, un sculpteur, Fernand Pouillon, une Antigone en pierre de Bourgogne.

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